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 La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin

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MBS



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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 25 Aoû 2014 - 17:50

En basculant du côté nord des Pyrénées, Carlo Ancellito redevenait nonce et, à ce titre, pouvait jouir de l’intégralité des pouvoirs conférés par ce titre. Aussi se fit-il accueillir avec empressement à la première église venue par le prêtre du village et une escouade de rudes moines vivant dans un ermitage proche. Il n’était pas dans ses habitudes, nous le savons, d’user et abuser de ses pouvoirs. Homme doux et réfléchi, ancien futur ex-pape, il avait intégré tous les messages de la foi chrétienne et les pratiquait sans aucune arrière-pensée. Pourtant, là, il avait conscience que le désordre général, ce pandémonium annonçant la fin des temps, menaçait. Il n’avait plus de temps à perdre en formules alambiquées pour obtenir quelque chose, il devait commander pour avoir sur le champ ce dont il avait besoin.
En l’occurrence, il s’agissait de nourrir au plus vite la petite escouade formée, nous le rappelons pour le lecteur distrait, du sire de Grime et de son écuyer, de Melba de Turin, de ben Gali al-Zotto aux mains liées, de sœur Trisquelle et son os, du nonce Ancellito et de ses deux hommes d’armes, les sires de Pépédéha et de Pujadas… Je crois que c’est tout… Ah non, j’oubliais le dernier arrivé, le seigneur Dark d’Agnan… Cela fait donc huit personnes, autrement dit une véritable foule dans une montagne pauvre et déserte. De quoi effrayer le prêtre et ses villageois. De quoi plonger en prières les rudes moines de l’ordre des Bénédictins trouillards. De quoi inciter le nonce à commander sans accepter ni remarques ni excuses.
- A manger ! Et vite !... Nous devons repartir dans l’heure !

Frère Vilain, que nous avons vu ressurgir de manière inopinée il y a quelques pages dans l’entourage de l’évêque de Paris, n’avait guère changé depuis la dernière fois où nous l’avons croisé. Homme savant et aimant parler dans le vide, il trainait sa petite taille (et l’escabeau qui l’aidait à paraître plus grand) dans tous les lieux de pouvoirs, servant à l’occasion d’éminence grisâtre tant il avait de goût pour les vêtements couleur muraille.
Après avoir entendu les conclusions que monseigneur de Seignelay avait rendues concernant les événements extraordinaires qui avaient paralysé les jours précédents, il s’était retiré à grandes enjambées (ce qui, dans son cas, ne faisait toutefois que des petits pas). Son rôle était de rapporter (il était donc, en avance sur son temps, un petit rapporteur) et il entendait exercer cette activité au mieux des intérêts de la Chrétienté (car celle-ci est unique en dépit de ce que certains veulent bien dire). Pour ce faire, il devait transmettre la nouvelle à l’abbé de Saint-Malo, chapelain de la reine et futur évêque de Limoges, puis à l’abbé de Mozarella qui se trouvait actuellement en tournée d’inspection des baptistères en val de Loire. Bien sûr, il ne dirait pas exactement la même chose aux deux prélats. Il n’avait qu’une confiance limitée en Saint-Malo et savait fort bien quels étaient les noirs desseins de Moearella et de sa bande. C’est pour cela qu’avant de se jeter sur les routes afin de remplir ces deux missions, il se hâta d’aller rendre compte à l’autorité suprême qui guidait sa vie. Une autorité si secrète qu’il réussit à semer le narrateur, pourtant vigilant, et à se dérober ainsi à la révélation de l’identité de cette force étrange pour laquelle il œuvrait depuis tant d’années.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 9 Sep 2014 - 23:31

CHAPITRE II
Il faut laisser Lucie faire

Le temps avait continué à passer. Un temps lourd comme de l’acier en fusion vous dégringolant sur la figure par une nuit sinistre dans la venelle la plus puante d’un quartier mal famé. Un temps morbide et mortifère pesant son poids de désespoirs et de contrariétés. Un temps écrasant de doutes et de douleurs où le seul horizon possible était tiré sur une ligne de sang noir.
Oui, le temps avait passé. Plus lentement qu’un demi-litre d’eau à travers les microfibres d’un vieux filtre Melitta usagé. Plus doucement qu’un escargot lancé au grand galop, ventre à terre, à la poursuite d’une feuille de salade à peine sortie du ventre de sa mère. Plus tristement qu’une armée de croisés se rendant compte après des mois de chevauchée que, faute d’avoir bifurqué au bon endroit à la sortie de Bézon-la-Forêt, elle se préparait à libérer Stockholm des hérétiques miteux du coin.
Ce temps qui passe avait usé nos héros. Sur eux, le fer de la vie avait passé et repassé, les fripant, les pliant mauvaisement, leur ôtant jusqu’au moindre de leurs espoirs. Verraient-ils un jour la fin de cette aventure ? Ne seraient-ils pas contraints à un moment ou à un autre de jeter l’éponge ? De se rebeller contre un destin farouchement contraire qui leur gâtait la fin de leur belle jeunesse à une époque où celle-ci était l’antichambre du cercueil ?
La princesse Podane se languissait de son cher et tendre.
Sœur Trisquelle se désespérait de pouvoir un jour exposer l’os de Dine Aux Aures dans la nef de son abbaye, prélude à de longues séances d’études et d’observation.
Le chevalier Killian de Grime songeait à toutes ses vies qu’il n’aurait pas le temps de prendre, faute d’avoir rencontré depuis des semaines le moindre téméraire prêt à venir se faire fracasser l’occiput sous les coups répétés de son fléau d’armes.
Dans une sorte de communauté de pensée, Melba de Turin s’étourdissait à compter et recompter le nombre d’êtres qu’elle avait occis et, en dépit des admonestations du nonce Ancelitto, n’arrivait pas à imaginer qu’elle puisse s’arrêter là.
Justin Bibor méditait sur les quelques jours de jeûne qu’il avait pu connaître dans sa vie et trouvait dans une alimentation débridée un juste motif à les effacer de sa mémoire.
Dame Katy pensait à tous ces paysages qu’elle n’avait pas vus et que son imagination fabriquait dans ses rêves. Comme ils étaient différents et plus riches que l’immobile ligne de l’horizon tout au bout de la mer !
Philippa de Vivarais avait de grands remords d’avoir abandonné son cher fils entre les bras joufflus d’une nourrice même pas assermentée et déclarée auprès des autorités compétentes de son comté. Qu’arriverait-il si un accident survenait ?
Poussée par une parcelle de son esprit incorruptible aux malices du démon, la baronne de Saint-Dieu avait appris à se faire économe et, tout en chevauchant à grande vitesse, elle ne dépensait qu’un écu par jour… Raison pour laquelle certains l’appelaient Radin express.
Frère Vilain se sentait épuisé à force d’allers, de retours, d’allers et retours, de retours et d’allers, de retours dans les allées, d’allées sans retour. Etre un agent triple c’était finalement bien épuisant.
Le nonce Anceliito évoquait souvent la carrière finalement plus utile à l’humanité de son propre cousin germanique, Carl Price des Diheu qui avait inventé une semelle spéciale pour les membres du clergé séculier. Elle puait tellement qu’elle absorbait les odeurs grâce à des croûtes de vieux fromage intégrées à la socque. Il avait donc apporté de quoi se chausser aux moines et c’était quand même bien.
O le troubadour, rendu à la vie après avoir vu son écorce charnelle empruntée par le Diable, errait comme un pauvre malheureux dans les MJC (Maison des Jeunes Chevaliers) en espérant retrouver la frénésie de ses jeunes années.
Tabarlo Tabrali commençait à se rendre compte que cette aigreur acide qui lui prenait souvent l’estomac n’était pas la conséquence des repas pris à bord mais peut-être bien la preuve qu’il était sujet au mal de mer.
Lucifer lui-même commençait à se lasser d’attendre. A ne jamais rien voir bouger, on en finit toujours par se dire que c’est en se bougeant qu’on verra du pays et qu’on fera changer le monde. Le problème pour l’ensemble de nos héros, c’est qu’en voulant donner de l’animation à sa vie, le Malin, qui n’en était pas à son coup d’essai, finit par donner le branle, à susciter le roulis et le tangage, à occasionner bien des remous, dans celles devenues si atones et mornes de notre tripotée de héros.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 10 Sep 2014 - 20:55

L’abbé Mozarella en avait vu d’autres mais la créature qui venait d’apparaître face à lui était propre à émoustiller des sens qu’il avait cru enfouir à jamais sous les macérations et les châtiments les plus multiples. Comment dire ?... Elle était diaboliquement belle. De longs cheveux cuivrés cascadant dans son dos jusqu’au haut de ses fesses rebondies. Un sourire enjôleur et canaille découvrant des dents nacrées comme des perles tout droit sorties d’huitres de compétition. Un regard enivrant oscillant entre le bleu du ciel et le vert des forêts profondes. Une gorge qui…
- Vous désirez ? demanda-t-il en déglutissant beaucoup trop nettement pour que son interlocutrice si parfaite ne puisse pas prendre conscience de l’effet qu’elle exerçait sur lui.
- Mon maître vous attend, fit-elle d’une voix un peu rauque.
L’abbé se trouva fort dépourvu d’apprendre qu’un heureux homme avait su s’attacher les services d’une si troublante personne… Mais aucune parcelle de son être ne se rebella lorsque celle-ci lui tendit une main parfaitement dessinée et qu’aucune difformité ne venait déformer.
- Viens, fit-elle passant à un tutoiement qui termina d’envoûter l’abbé.
Lorsque la rude pogne de l’ecclésiastique effleura la mimine parfumée de la jeune femme en fleur, une tempête se leva dans le crâne de Mozarella. Mille cloches se mirent à sonner en même temps dans sa tête, à carillonner jusqu’à lui coller le bourdon. Une vision angélique le terrassa, les yeux de la demoiselle plongeant dans les siens jusqu’à scruter le fond de son âme.
C’est alors qu’il comprit qu’il avait été possédé.
Dans tous les sens du terme.

Le port de Jaffa n’était guère différent à bien y réfléchir du port d’Amsterdam. Il y avait là aussi des marins qui chantaient et qui se laissaient aller à uriner vraiment sur n’importe qui. A bien y réfléchir une seconde fois, ce n’était guère un lieu pour de jeunes dames venus d’un monde terrestre que Tabarlo Tabarli avait tendance à grandement idéaliser. Il eut un instant de doute au moment où la princesse Podane, vaillante comme à son habitude, s’engagea sur la planche qui devait la ramener enfin sur la terre ferme.
- Attendez, princesse ! lança le marin. Je vais d’abord voir si la voie est libre.
Il ne gagna en retour qu’un terrible juron de la part de Mi-Mai, pressé pour sa part de retrouver le plancher des vaches… ignorant encore d’ailleurs qu’en ce lieu, il s’agissait plutôt du plancher des chameaux.
- Par tous les sangs du Christ, ces dames ne sont point de verre ! Elles ont cheminé en des lieux bien moins accueillants que ce port d’Orient.
Comme pour appuyer les propos de l’écuyer, Podane franchit en équilibre instable mais avec hardiesse les quelques pas la séparant du quai.
Ce fut pour se heurter aussitôt à une hallebarde menaçante qui lui barra le chemin d’une manière impérieuse.
Tabarlo Tabarli bougonna son mécontentement, la princesse tenta une approche toute en douceur du garde fort peu courtois qui lui interdisait de fouler le sol empierré de la Terre sainte.
- Pourquoi donc m’empêchez-vous de débarquer ? questionna-t-elle.
- Vous n’êtes pas au bon endroit ! aboya le garde en appuyant à plusieurs reprises la pointe de sa lance sur le ventre tendu de la princesse. Elle, par contre, elle peut !
Il désignait la comtesse de Vivarais. Celle-ci hésita à s’engager sur la frêle planche séparant la galère du quai. Etait-elle assez solide pour porter à la fois la princesse et elle ?
- Recule ! commanda d’un ton rogue le lancier. Tu gênes. Et là où il y a de la gêne, il y a pas de…
- Pas de quoi ? demanda la princesse.
- Je ne sais plus… mais ce qui est sûr, c’est qu’il n’y en a pas…
Un bout de fer plus insidieux que les précédents décida Podane à faire le chemin en sens inverse, libérant le passage pour Philippa. Celle-ci put atteindre sans encombre l’autre bout de la planche et débarqua en Terre sainte avant la princesse ce qu’elle trouva fort déplaisant et déloyal.
Katy, à son tour, avait tenté l’aventure. Elle trouva face à elle la même pointe acérée et inquisitrice.
- Vous n’avez pas compris ?!... Vous, vous devez débarquer là-bas !... Ici, c’est le quai des brunes…
- T’as de beaux yeux, tu sais ?... Embrasse-moi !...
Décontenancé par une telle avance, le garde tendit les lèvres. Il se sentit attrapé par sa cotte de maille et chuta la tête la première dans l’eau croupie du port.
- Après vous, princesse, fit Katy en revenant sur ses pas… Un quai des brunes ?! N’importe quoi ! Décidément, ce monde ne tourne plus rond.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 26 Sep 2014 - 21:37

Le nonce et la mère supérieure avaient au fil des jours renoué une complicité que seul le cardinal Ancelitto savait avoir eu un précédent. Ces deux esprits éclairés avaient pour le monde la même curiosité et ils possédaient une avidité certaine pour toutes les formes de savoir. Parfois, ils s’arrêtaient pour observer une fleur, en humer les délicates senteurs avant de rendre grâce à Dieu pour avoir créé une si fragile beauté. Ils capturaient dans tous les paysages traversés une quantité considérable d’informations dont ils débattaient dans la plus pure tradition universitaire, celle de la disputatio.
Invariablement cependant, leurs propos dérivaient vers cet ordre du monde qui leur semblait bouleversé. Telle rose sentait le chèvrefeuille et tel agneau à peine sorti de sa mère grognait avec la même frénétique tristesse qu’un pourcelet qu’on mène à l’égorgeur.
- Il est à craindre que quelque chose de néfaste soit intervenu, fit le nonce en observant l’aspect repoussant de la rivière. Cette eau est jaunâtre et empeste.
- Il est vrai, répondit sœur Trisquelle, qu’elle ne sent pas la rose… Mais il est tout aussi vrai que les roses ne sentent plus la rose… Sauf les roses rose bien sûr…
- Pourtant, j’ai vu cette rivière en allant vers les montagnes et elle était fraîche et pure.
- Peut-être que quelque compagnie d’amidonniers ou de mégissiers aura déversé par inadvertance un produit propre à leurs travaux qui aura tout sali ?
- Y croyez-vous vraiment, ma mère ?
- Pas plus que vous, votre éminence… Je n’ose formuler les conclusions que tant de faits m’amènent à ne pas formuler par peur d’avoir raison en les formulant.
- Il en va de même pour moi. J’ai bien peur d’avoir raison et de perdre raison s’il s’avérait que j’aie raison.
- Pourtant si nous ne disons rien, qui saura ?
- Oui, qui saura ? Qui saura ? Qui saura ?... Qui saura me faire oublier, dîtes-moi…
- Je ne peux vous répondre, rétorqua sœur Trisquelle, puisque pour répondre il faudrait que je vous dise.
- Cela restera entre nous… Parlez sans crainte sur ces sujets… Vous connaissez la force des secrets de l’autel…
- Eh bien, alors j’en formule un…
- Voilà qui est bien… Et quand vous l’aurez dit, vous aurez plus de force pour le répéter.
- Certes, il n’y a rien de mieux que les propos qui bissent…
- Le divin Mercure le disait aussi en son temps…
- Alors, si le messager des dieux n’avait pas peur de parler, pourquoi hésiterais-je ?
- Sans doute parce que quelqu’un met ces paroles et ces hésitations dans votre bouche comme dans votre tête.
- Mais avec quels desseins ?
- Gagner du temps sans doute en attendant de voir où nos pas nous porteront et quelles décisions courageuses nous saurons prendre.
- Eh bien, dans ce cas, nous ne sommes pas sortis de l’auberge…
Il fallut bien se décider à pénétrer dans l’eau fangeuse et nauséabonde. Le pont de bois avait été éventré par une étrange roche noire qui gisait au pied d’une pile à moitié effondrée.
- Elle ne sert plus à rien cette pile, fit remarquer Justin Bibor.
- Une pile ne s’use que si on s’en sert et, là, il est manifeste qu’on ne s’en sert plus, répondit avec philosophie Melba de Turin.
- Donc ?...
- Donc, changeons de sujet…
Au milieu de l’onde impure, un agneau allait se désaltérant. On le reconnut aux cris de pourceau qui jaillissaient de son doux cou frisé.
- Quand même, fit sœur Trisquelle, rien de ceci n’est normal.
- Oui, il est à craindre que quelque chose de néfaste soit survenu. Cette eau est jaunâtre et empeste.
- Il est vrai, répondit sœur Trisquelle, qu’elle ne sent pas la rose… Mais il est tout aussi vrai que les roses ne sentent plus la rose… Sauf les roses rose bien sûr…
- Pourtant, j’ai vu cette rivière en allant vers les montagnes et elle était fraîche et pure.
Les plus psychologues de nos lecteurs l’auront sans doute compris. Le Malin, qui ne manquait pas de tours dans son sac à malice, avait engagé nos héros dans une boucle temporelle sans fin. Depuis plus de 66 heures, ils traversaient sans cesse la même rivière du piémont pyrénéen en méditant sur l’étrangeté des temps. Depuis plus de 66 heures, ils oubliaient les événements qu’ils venaient de vivre et recommençaient inlassablement une traversée qui commençaient à affaiblir leurs organismes. Certains étaient déjà attaqués par des démangeaisons ou des formes de mycose dues aux attaques acides de l’eau souffreteuse dans laquelle ils s’engageaient régulièrement. Encore quelques passages et les peaux de nos héros commenceraient à brûler de manière horrible. Alors, vaincus par la douleur, ils se laisseraient aller sur la berge, s’abandonneraient sans défense à leurs seules souffrances et deviendraient de faciles proies pour tous les loups du coin ameutés par la perspective de se taper un festin de roi. Les plus vaillants se rejetteraient alors à l’eau mais ce serait pour s’y engloutir avec la même inéluctabilité que la Blanche Nef au large de la Normandie.
Oui, le Malin avait bien fait les choses. Grâce à lui, messire l’auteur avait pu écrire une page de plus de cette geste… Mais c’était là aussi une ruse machiavélique – si on me pardonne cet anachronisme – car, plus rien ne se passait de neuf, plus il lui devenait difficile de s’extirper des méandres fangeux d’une imagination à sec.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 27 Sep 2014 - 22:37

A Jaffa, rien ne se passait de manière normale et la chose ne devait rien pour une fois à l’action du Malin. Comme à Marseille, les questions monétaires venaient gripper les rouages d’un voyage vers Jérusalem déjà fort mal embarqué (n’en déplaise au camarade Tabarlo Tabarli et à sa galère).
- Mais pourquoi refusent-ils nos deniers crétois ? s’insurgea la comtesse Philippa après que Mi-Mai eût échoué une cinquième fois à obtenir des piastres du Levant, l’unité monétaire locale.
- Ils disent qu’ils ne sont pas assez usagés…
- Mais quand même, poursuivit la comtesse, si je ne m’abuse, une monnaie usagée c’est une monnaie rognée… Et une monnaie rognée c’est une monnaie qui a perdu une part de son poids et donc de sa valeur. Pourquoi diantre voudraient-ils des monnaies de moindre valeur ?
- Je ne sais, madame la comtesse. Une étrangeté locale sans doute.
- Cela commence à en faire beaucoup ! s’énerva à son tour dame Katy qui, l’heure avançant, était loin d’être sans faim. Si on ne change pas ces maudits deniers crétois, nous n’aurons les moyens de rien… Ah ! Pourquoi ai-je abandonné ma chère fille pour vous suivre dans cette aventure sans queue ni tête ?
Comme toujours, la princesse Podane était celle qui prenait le plus de recul par rapport aux traverses jetées sur le rail branlant de leur route vers Jérusalem. Au lieu de s’énerver, elle considérait l’aspect du quai, les mines étrangement patibulaires de tous les changeurs et la poignée de deniers crétois qu’elle tenait en main.
- Et est-ce bien tout ce que ce changeur t’a dit ?
- A peu près, répondit l’écuyer. Il a commencé par me dire qu’il s’appelle Jules… Jules Dézéglize… Un mécréant venu demander rémission de ses pêchés à Jérusalem mais qui n’a jamais pu dépasser Jaffa.
- Et il ne veut pas changer nos deniers…
- Pas tout à fait… Il n’est pas comme ses collègues du coin. Lui il n’arrête pas de dire qu’il n’a pas changé… Ce que je trouve étrange car un changeur sachant changer sait changer sans son chien…
- Pardon ?!...
- Non rien… C’est une citation que j’ai tiré du Changeur français et je ne sais même pas ce que cela veut dire…
- Allons voir ce Jules nous-mêmes, fit la princesse toujours aussi décidée à aplanir les orogenèses de la vie.
Elle fit les dix-sept pas deux-tiers qui la séparaient du banc de Jules Dézéglize. Ayant de plus larges compas, la comtesse Philippa n’en fit que seize trois quarts tandis que dame Katy dépassait les vingt-huit après avoir fait un détour pour observer de plus près un marin levantin dont elle aimait le grand teint.
- Eh bien, changeur ! lança Podane. Tu refuses de changer ?
- Je n’ai pas changé ! affirma l’homme à la peau presque aussi brune que sa couverture capillaire en poil de chameau passée au brou de noix.
- Mais qu’est-ce que cela signifie ? Que je ne pourrais jamais changer cette monnaie ?...
- Non, toi non plus tu n’as pas changé…
- Mais, qu’est-ce qu’il a cet argent ? Il pue ? cracha dame Katy que l’indifférence du levantin mal élevé avait mise en rogne.
- Toujours ce même parfum léger…
- Léger ? Léger ?... C’est donc vraiment du poids de cette monnaie que vient tout le problème… Mais il ne répond pas l’insolent ! Tu crois que ça me fait rire ?
- Toujours le même petit sourire…
- Il se moque de nous ! cria Katy… Il faut le faire parler !
- Qui en dit long sans vraiment le dire…
- Mais non, répliqua Podane… Il essaye de nous dire quelque chose… Il n’a pas changé… Pourquoi n’aurait-il pas changé ?
- Parce qu’il ne sait pas changer, proposa Mi-Mai toujours obsédé par sa fameuse citation.
- Parce qu’il n’a pas d’argent pour changer ?
- Et qui n’était pas assez riche pour t’emmener à Corfou…
- C’est ça… Il n’a pas l’argent nécessaire… Donc, il ne pourra changer notre argent que s’il est moins lourd, donc s’il vaut moins… Là, il aura assez de monnaie locale à nous proposer en échange.
L’esprit vif de la princesse avait vu juste. Jules Dézéglise secoua la tête en signe d’acquiescement.
- Prenez vos couteaux et rognez ces pièces ! commanda-t-elle.
- Comment fait-on ?
- Faites glisser la lame tout autour des pièces en raclant le métal… Et pensez bien à récupérer les rognures… Il ne faut pas perdre une goutte de cet argent.
Au bout d’une bonne demi-heure d’effort, les deniers crétois avaient perdu en circonférence. Au fur et à mesure, le changeur prenait les pièces et les soumettait au jugement de Terraillon, une sorte de Salomon local, qui, grâce à un œil perçant, estimait le poids de toute chose mieux qu’une balance à trébuchet.
- Je comprends mieux maintenant pourquoi on dit, dans le populaire, que l’argent c’est du pèse, observa dame Katy… Ca en fait des questions de poids à régler…
- Oui, ajouta Podane… Et avec toutes ces rognures, il en faut du temps avant de pouvoir payer quoi que ce soit…
- Eh bien, mes amies, termina Philippa, croyez-moi je m’en souviendrai du pèse différé de Jaffa…

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 19 Oct 2014 - 0:49

La baronne de Saint-Dieu était entièrement tendue vers son objectif : intercepter celui que le Malin lui avait donné pour mission d’éliminer. Elle avait jeté tout au long de son chemin des poignées d’écus maléfiques qui avaient ruiné les chances de dizaines de malheureux de parvenir au Paradis. Moyennant quoi ils s’étaient condamnés à aller se consumer en enfer jusqu’à la fin des temps. C’était toute une société de consumation qu’Anne-Charlotte-Romane avait créée, une armée de cendres et de braises qui se rallumerait le jour venu à l’appel du grand Pyromane. Non, vraiment, l’argent était chose méchante et mauvaise. Il abaissait… Et pas seulement lorsque les manants se jetaient à genoux pour l’extirper d’une gangue de boue où il avait été négligemment jeté.
Elle trouva le sire Dark d’Agnan au pied d’un peuplier bien droit à la sortie de la petite ville de Mirande. Comment était-il survenu là alors que nous l’avions laissé en route pour le sommet du col de Roncevaux, c’est là une question à laquelle messire l’auteur doit très humblement reconnaître n’avoir point de réponse. Tout juste peut-il supputer que les multiples dérèglements advenus avec la venue de Satan sur la Terre avaient dû entraver l’avancée du chevalier et le conduire à prendre beaucoup de recul afin de mieux parvenir au sommet. Pour le reste, il faut se contenter de courber l’échine devant des forces qui nous dépassent autant que la croissance des prix du blé en période de soudure difficile.
La mission confiée n’était pas seulement de tuer le chevalier, la baronne devait aussi le perdre. Pour y parvenir, un bon labyrinthe aurait pu faire l’affaire mais ce n’est point de ce genre de perte que le Malin voulait. C’était une âme qu’il importait d’égarer à jamais dans un océan de turpitudes et de renoncements. A vrai dire, la baronne n’avait guère idée du moyen de s’y prendre. Bien sûr, elle eut pu tenter de charmer le jeune homme et de l’entrainer dans une débauche sans nom… Sauf qu’elle était raisonnable en dépit des forces mauvaises qui la guidaient : même avec des paillettes d’or sur les paupières, elle était à cent coudées d’atteindre la grâce d’une juvénile beauté comme la princesse Podane. Alors ?...
Alors il y avait bien une solution mais celle-ci exigeait une préparation fort longue et la réalisation d’un de ces filtres dont elle n’avait point réussi à se désapprendre l’usage. Quelques ingrédients à dérober en ville – c’était plus drôle ainsi – et elle pourrait concocter un breuvage qui rendrait le chevalier gascon pliable à merci et décadent à foison.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 23 Oct 2014 - 15:25

L’abbé de Mozarella avait suivi la rousse inconnue sans pouvoir se libérer de la puissance des sentiments qu’elle lui inspirait. Les rues de Milan, où la frénésie de la reconstruction se poursuivait, n’étaient pour lui que le corridor sans fin d’une promenade vénéneuse. Il y eut bien un ou deux mendiants pour tenter de lui arracher une petite pièce, il ne les vit pas ce qui fit - comme bien on s’en doute - mauvais effet de la part d’un homme d’Eglise supposé faire l’aumône comme d’autres font la guerre.
La via Chichio Lina était une de ses artères modernes du nouveau Milan qui avait jailli sur les ruines de la ville rasée par Frédéric Barberousse en 1162. Une rue marchande et active, rutilante et achalandée. Pas du tout le genre de vieille venelle sordide dans lesquelles un auteur pense à situer une rencontre improbable avec un personnage peu recommandable. Non, décidément non, ici il n’y avait qu’honorables commerçants ayant pignon sur rue et bourse bien garnie. C’est donc dans une confortable demeure équipée du mobilier le plus sophistiqué de l’époque que la créature rousse pénétra avec sur ses pas l’abbé rendu à l’état de chienchien obéissant.
Dans la salle d’apparat aux murs couverts de tentures précieuses pillées dans l’église Saint-Maclou, un homme seul attendait. Il était grand, il était beau, il était blond et il sentait quelque chose de chaud mais ce n’était pas le sable. Du moins, c’est ce qu’il sembla à l’abbé lorsque, la rousse dame s’évanouissant soudain dans les nues, il retrouva empire sur ses sentiments propres.
- Qui êtes-vous ? demanda-t-il.
- Allons, abbé !... Pourquoi poser une question dont vous connaissez fort bien la réponse ?
- Vous êtes ?...
- Je suis…
Il n’avait jamais douté de l’existence de Satan mais il avait réussi à se persuader que, même malade et peu efficace à son sens, la sainte Eglise saurait toujours empêcher la venue du Malin sur la Terre. En parler était un moyen de maintenir les simples d’esprit dans l’obéissance et la fidélité. Proposer une lutte de tous les instants contre la puissance infernale n’était qu’une astuce pour mobiliser les cœurs et les âmes dans un seul sens, celui du progrès de l’Eglise. Depuis des générations on avait construit ainsi des millions d’êtres peureux et craintifs, sans cesse à l’affût de tout ce qui pouvait traduire la présence de Satan dans leur existence. Des êtres qui se révélaient pliables et corvéables à merci. Et c’est précisément parce que cela fonctionnait ainsi depuis des siècles que le cardinal de la Plancha et lui avaient décidé de pousser encore plus loin le système.
Trop loin ?
Etait-ce cela qui avait mené le Malin à venir sur Terre pour leur montrer qui il était et le poids de sa terrifiante puissance ?
Voulait-il se venger ?
L’abbé songea à réciter une prière muette pour que le Barbu universel, auquel il lui arrivait de ne pas croire plus que cela, lui vienne en aide. A sa grande honte, il se rendit compte qu’aucun mot ne lui venait.
- Tu peux toujours essayer d’appeler à l’aide le Souverain des cieux, lui lança le grand seigneur blond. Personne ne te répondra. Ici, nous sommes hors réseau…
Et il éclata d’un rire si caractéristique qu’il établit ainsi définitivement son identité auprès de l’abbé Mozarella. Celui-ci admit dès lors qu’il était cuit et recuit d’avance sur le grand grill de Satan. Il était frit et il n’avait rien compris.
- Alors, abbé, on se targue d’avoir pris contact avec moi pour prendre le contrôle de l’Eglise universelle ? Une sorte de partage du monde en bonne et due forme ?… Voilà que je débarque sur Terre pour affaires personnelles et que j’apprends cela. Vous comprendrez aisément que cela me peine que vous ayez simplement omis de me tenir au courant. J’aime bien les sales combines… Je vais vous dire, généralement c’est même moi qui les organise, qui les impulse, qui les introduit dans les esprits les plus rétifs aux sombres calculs. Et qu’est-ce que je découvre ? Des hommes d’Eglise, ces pseudo saints de compétition qui pensent tout savoir sur tout… et sur moi en particulier… se sont permis de monter ce bateau gigantesque auprès de laquelle l’arche de votre ami Noé ressemble à une pauvre coquille de noix.
- Je…
- Ne dis rien ! Tu aggraverais ton cas… Alors, je ferai dire à ton ami Scapinnochio de la Plancha la même chose que ce que je vais te dire… D’accord pour que nous travaillions ensemble à nous partager l’univers mais nous ferons cela selon mes règles et mes conditions. La tiare et l’imperium orbi pour la Plancha. Pour toi, une richesse incommensurable et le pouvoir sur les manants des contrées qu’il te plaira de me désigner.
- Et...
- Tu veux la créature pour occuper tes nuits ? Fort bien ! Je te la donne… Mais tu sais, ce n’est qu’un peu de boue façonnée. C’est juste une illusion sortie de ton imagination. Elle ne te fera guère d’usage… Quant à moi, que vais-je réclamer ?... Eh bien, disons que je me réserve le reste…
- Le reste ? interrogea Mozarela.
- Les terres connues dont vous n’aurez nul usage et toutes celles qui ne sont ni chrétiennes, ni connues de vous.
- C’est-à-dire ?
- Tu m’en demandes trop… Je les connais et vous les ignorez… Et c’est fort bien ainsi. J’aime bien conclure des marchés en sachant d’avance que je n’aurais pas la plus mauvaise part du gâteau… Mais, en attendant le dessert, tu vas attendre un peu l’abbé… Attendre que j’attire ton ami de la Plancha jusqu’ici… Mais comme je ne suis pas un mauvais bougre, je m’en vais te donner de quoi t’occuper.
Un court instant, l’abbé de Mozarela imagina le retour de la créature rousse et ce qu’il pourrait avoir à faire avec elle pendant des jours et des jours. Un très court instant… Le temps de se retrouver dans un fauteuil avec entre les mains une grille diabolique.
- Voilà ! fit le Malin. Il s’agit d’un jeu très simple. Tu dois placer des chiffres dans des cases de manière à obtenir un certain total. C’est très con mais je pense qu’un jour, les gens raffoleront de ça. Le jour où j’aurais réussi à leur faire croire qu’on doit occuper chaque seconde de sa vie.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 19 Nov 2014 - 0:08

Le nonce Ancellito, sœur Trisquelle, Killian de Grimes, Melba de Turin et leurs compagnons d’infortune auraient pu continuer longtemps à traverser et retraverser le même cours d’eau du piémont pyrénéen. Peut-être même qu’il leur serait poussé des nageoires et des ouïes ce qui aurait constitué une évolution fondamentale pour l’histoire du genre humain. Fort heureusement pour eux – et de manière plus que fortuite pour le Diable – un phénomène imprévu ruina ce cycle des traversées humides. Vers la fin de l’été, il y eut trois jours de pluies incessantes. Des pluies violentes qui rendirent à l’eau sa pureté d’origine. Des pluies battantes qui firent disparaître la dernière pile du vieux pont. Des pluies terribles qui inondèrent jusqu’aux rives où nos héros s’effondraient après leur pénible traversée.
L’ordre des choses s’en trouva donc changé. Le cardinal et la mère supérieure cessèrent d’échanger les mêmes platitudes. Melba de Turin arrêta d’affuter son poignard sur la même pierre noircie. Justin Bibor put recommencer à élever vers le Ciel des plaintes sinistres pour réclamer à manger. Et, surtout, Killian de Grime réussit enfin à donner l’ordre de poursuivre la route vers cette Camargue où il comptait bien se délester de l’encombrante présence de l’ancien traducteur cordouan.

Connaissez-vous Mirande ?... C’est une ravissante bourgade au pied des Pyrénées fondée près de cent ans après le passage de la baronne de Saint-Dieu. Mais alors, me direz-vous, comment est-il possible que le sire d’Agnan ait pu y arriver et, après lui, la baronne si la ville n’existait point ?
C’est que le lecteur rugueux et la lectrice volage ont omis de prendre en compte le caractère magique de ces temps anciens où tout ce qui est n’est pas vraiment et où tout ce qui n’existe pas a peut-être déjà existé. C’est du cruel destin de la future bastide qu’il nous faut donc vous entretenir désormais afin de remplir le rôle de mémoire de ces temps ardents pour les générations décérébrées futures.
Il existait depuis des temps anciens - pour ne pas dire l’ancien temps - un regroupement de maisons sur une hauteur dominant la Baïse, la seule rivière qui ne trouve de la distinction que grâce à un tréma bien placé. Le lieu était d’importance car il gardait – il commandait comme diraient des férus de la science géographique – les alentours en les embrassant dans un même regard. Baïse, embrasser, voyez comme les choses sont délicates et s’agencent de manière confondantes. Le lieu sentait la galanterie effrénée.
Le seigneur du lieu, le baron Gaétan de Chauzadir, habitait une maison forte au sommet de la butte principale. Là où on avait la meilleure vue sur ses terres. En conséquence, il pouvait surveiller les mouvements des troupes françaises ou anglaises qui, périodiquement, venaient guerroyer sous ses créneaux… sans pour autant perdre de vue les manigances de ses paysans toujours en train de chercher à lui soutirer en douce quelque portion de récolte.
Stratégiquement, la maison forte du sieur était donc parfaitement située. D’un point de vue tactique, la chose était plus discutable car le seigneur, homme fort volubile, passait le plus clair de son temps à tourner le dos au paysage pour entretenir le premier venu des mérites de la belle saison ou de la couleur du panache de l’empereur Henri IV. Raison pour laquelle, régulièrement, des malandrins mal intentionnés et mal disposés réussissaient à s’immiscer à l’intérieur de la maison forte et à la piller malencontreusement. Pillage auquel le baron assistait fort benoitement en indiquant à ses tortionnaires la meilleure façon de réaliser un nœud coulant pour pendre la cuisinière ou un remède souverain contre la chute de cheval à grande vitesse en cas de fuite accélérée. Que gagnait-il à tout cela ? Eh bien en premier lieu la vie sauve car Gaétan de Chauzadir avait le don pour se rendre sympathique… Pour le reste, on n’ets pas sûr qu’il y eut trouve quelque autre profit.
Après un tel récit, on ne s’étonnera pas que le seigneur Gaétan n’ait finalement plus gouverné qu’une ville fantôme dans laquelle seuls quelques irréductibles rêveurs inconscients pouvaient encore trouver goût et intérêt à vivre. On ne s’étonnera pas davantage que la baronne de Saint-Dieu ait aisément franchi la « porte de la rivière » que personne ne gardait et qui n’était même pas fermée à clé en dépit des recommandations d’une compagnie locale d’assurances, la BAÏS. Elle put ainsi gravir la rue Augustin Manchard, ethnologue du XVIIIème siècle dont la future venue au monde était déjà honorée par sa future ville nourricière, et parvenir au sein de la maison forte du baron. Là, un garde somnolent lui jeta un coup d’œil torve et un coup d’œil inquiet. De la mise en commun des deux, il déduisit que le péril final et fatal n’était point encore pour ce jour et se rendormit.
Ce que la baronne était venue chercher dans la bourgade n’a guère d’intérêt. Seuls les abonnés à Grimoire magazine ou les fervents admirateurs de Parry Hotter, le sorcier myope à la baguette tordue, trouveraient quelque profit à connaître les secrets du filtre magique qu’Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu confectionna – sans être dérangée le moins du monde – dans les cuisines de la maison forte. Qu’il nous suffise de dire que les reliefs d’un dernier pillage l’aidèrent beaucoup dans sa tâche et nous en aurons déjà beaucoup trop dit.
- Oh ! Quelqu’un !...
La baronne allait avaler le produit de ses savants mélanges lorsque résonnèrent dans son dos ces mots bien sonnés. Elle se retourna, s’attendant à être cernée par une escouade de gardes en armes. Elle cherchait déjà à ressusciter en elle toute sa méchanceté d’antan pour trouver l’énergie nécessaire à se défendre lorsqu’elle constata qu’un seul homme, maigre, le visage mangé par une barbe rousse mal taillée, le nez fin mais lourd, la fixait avec bonhommie et un seul oeil.
- Qui êtes-vous ?
- J’allais vous poser la question, riposta le maître des lieux.
- Je ne suis pas ce que je semble être, répondit la baronne en avalant aussitôt le contenu de la fiole où bouillonnait l’étrange mixture, produit de ses coupables travaux.
Instantanément, dans un éclair rouge-orangé du plus bel effet, l’apparence de la baronne se transforma. Ses traits s’affinèrent, ses rides se comblèrent, ses jambes s’allongèrent, sa poitrine se contracta, ses cheveux changèrent de couleur et son regard perdit la férocité que le Démon avait ravivée en elle.
Instantanément, elle prit l’apparence de la princesse Podane.
- Ben ça alors ! s’exclama le baron. Comment vous faites ça ?!


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 20 Nov 2014 - 0:26

A la sortie de Jaffa, deux routes s’ouvraient aux trois voyageuses et à leur écuyer en route pour Jérusalem : la route de Damas et la route de Memphis.
- C’est énervant, râla dame Katy qui tenait sa partition de râleuse à la perfection depuis des jours et des jours. C’est vraiment très mal indiqué. Pour aller à Jérusalem, quelle route faut-il prendre ?
- Demandons à ce brave, fit Mi-Mai qui, sans attendre l’assentiment de sa maîtresse, s’approcha d’un loqueteux effondré au point de bifurcation des deux routes.
L’individu en question - qu’il comptait bien questionner - était un pauvre hère du nom de Géraud Prat-Saunier venu de la comté de Bourgogne pour libérer Jérusalem. Comme tant d’autres avant lui, il n’avait pas atteint le bout du chemin mais n’avait jamais osé revenir en arrière en assumant l’échec de sa tentative. Sans doute avait-il trop de pêchés infâmes à effacer en la belle Jérusalem pour se permettre ce retour au pays de ses coupables agissements. En tous cas, ses cheveux avaient fort blanchi sous le chaud soleil d’Orient et sa corpulence, jadis robuste, s’était réduite au point qu’on eut pu le transporter avec soi sans s’alourdir de trop.
- Holà mon ami ! lança Mi-Mai en donnant à sa voix toute la chaleur nécessaire à amadouer Prat-Saunier.
- Bon jour !
- Vous avez entendu comment il parle ? s’étonna Philippa de Vivarais. Il détache les syllabes.
- C’est sans doute, observa la princesse avec sa perspicacité habituelle, qu’il n’a plus trop l’occasion par ici de parler notre langue et qu’il cherche ses mots.
- Pour aller à Jérusalem ?
- Pre nez à droi te !
- Merci, mon brave !...
Mi-Mai fit glisser une piastre du Levant entre les doigts crochus du manant et, en signe de remerciement, lui tapota l’épaule. Geste fatal ! Aussitôt, Géraud Prat-Saunier se mit à émettre des recommandations sans aucun sens.
- Re ve nez sur vos pas !... Fai tes de mi tour le plus vi te pos si ble !... Vous ê tes dé jà al lé trop loin !
- Eh bien, mon ami ?! Qu’est-ce ?... Vous changez d’avis ?... Pour aller à Jérusalem, c’est bien à droite ?
- Pre nez la pre mi ère à gau che !...
- Eh bien quoi ! C’est à droite ou à gauche ?...
La patience de Mi-Mai était, avec la sagesse, une des vertus héritées de son âge et de son expérience du monde. Pourtant, pressé – comme d’autres - d’en finir avec cette aventure qui commençait sérieusement à s’éterniser, il en avait épuisé les ressources depuis un bon moment. Il commença donc à secouer Géraud Prat-Saunier dont le message ne s’en trouva que plus brouillé encore.
- Mais enfin, Mi-Mai ! s’insurgea la princesse Podane. Cesse donc de secouer ce pauvre homme comme s’il était un prunier ! Tu vois bien que tu es en train de le réduire à l’état de spectre !...
- Pardon, princesse ! Mais il est incohérent et nous n’avons pas le temps d’être incohérent !...
- Eh bien, débarrasse la monture supplémentaire qui porte nos effets et installe ce manant sur son dos !
- Mais ?! firent dans un même chorus Katy et Philippe… Nos effets ? Que vont-ils devenir ?...
- De pieuses reliques, répondit la princesse car nous les abandonnerons au premier établissement chrétien que nous trouverons sur la route. Cet homme qui sait la route nous sera mille fois plus utile que de pauvres chiffons que nous ne porterons plus de toutes les manières les ayant déjà usés de par les routes et les flots depuis le début de cette aventure.
Quand Podane parlait, ses amies avaient peine à la contredire. La voix de la princesse était le plus souvent la voix de la raison. Elles firent donc leur deuil de quelques fanfreluches qui les avaient accompagnées jusqu’en Terre sainte en espérant que Géraud Prat-Saunier le valait bien.
- Et donne-lui à boire ! Ce pauvre homme me parait épuisé et déshydraté…
Mi-Mai s’exécuta. Un bon coup de gnole du pays ramena le manant à plus de stabilité… ce qui n’était que rarement le cas avec cet alcool de betterave mis à fermenter pendant 15 ans en fut de bois de roseau. On le laissa se remettre à son état initial avant de l’interroger à nouveau. Cela prit un temps que tout le monde s’accorda à trouver trop long.
- Recette ? fit Géraud.
- On n’a pas le temps de te la donner… Elle est secrète de toute manière… Alors, pour aller à Jérusalem ?
- Pre nez à droi te !...
- Vous voyez, lâcha Katy… Il dit à nouveau la même chose… Nous avons abandonné nos effets pour rien.
- Patience ! commanda Podane… Il a d’abord dit d’aller à droite puis il s’est ravisé dès que nous avons commencé à avancer dans cette direction…
- Re ve nez sur vos pas !... Fai tes de mi tour le plus vi te pos si ble !... Vous ê tes dé jà al lé trop loin !
- Vous voyez ! triompha la princesse.
- C’est juste qu’il n’en sait rien et qu’il cherche à nous garder ici le plus longtemps possible.
La supposition de la comtesse de Vivarais trouva l’assentiment de Katy et de Mi-Mai. Pourtant, la princesse Podane s’accrochait à son intuition avec la même force qu’un pendu à sa corde.
Mi-Mai était en train de jucher le manant sur la jument dévolue jusqu’alors au transport des parures des dames. Tout d’un coup, Géraud Prat-Saunier s’accrocha à son cou.
- Je peux avoir encore de ta gnole ?
- Pourquoi ?
- J’ai soif !
- Ah ! Vous voyez, il parle à nouveau normalement….
- La belle affaire ! pesta dame Katy. Il est saoul comme un poil au nez (Ndt : cette vieille expression sera plus tard, on ne sait pourquoi, transformée en « saoul comme un Polonais » sans doute par des xénophobes notoires).
- Que dois-je faire ?
- Donne-lui encore de ta bibine, Mi-Mai… Qu’on voit où cela nous mène ?
- Pas très loin, soupira Philippa de Vivarais. Je crains bien que nous ne soyons totalement perdus.
- Merci, t’es mon copain ! fit Géraud. T’es mon pote !... T’es mon poteau !...
- Ouais, eh ben, tu serais sympa si tu voulais bien être mon poteau indicateur…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Jeu 20 Nov 2014 - 23:42

Gaétan de Chauzadir tenait à ses explications. Bien sûr, la baronne aurait pu le désintégrer d’un de ces rayons maléfiques jaillis de son anneau vert… Si seulement l’anneau avait été encore à son doigt…
Ayant pris l’apparence de la princesse, Saint-Dieu ne portait qu’un seul bijou et c’était celui qui sanctifiait l’alliance nuptiale de Podane avec le sieur d’Agnan. Et d’ailleurs, il lui sembla que la gentillesse et la douceur de Podane s’étaient également emparées d’elle car elle fut incapable de la moindre action méchante à l’égard du baron local. A moins qu’il eut aussi quelque sorcellerie dans sa besace.
- Donc, vous êtes une sorcière ! fit le sieur de Chauzadir lorsqu’il eut bien écouté les explications sommaires de la baronne.
- Pas exactement une sorcière… Disons une personne qui a quelques petits secrets et qui sait faire des choses que le commun des mortels n’entend point.
- Ah quand même ! Changer d’apparence à ce point, c’est spectaculaire ! Et vous pourriez me transformer pareillement ? Je pourrais par exemple être votre prince charmant ?…
- Tout serait possible mais il faudrait qu’auparavant vous pensiez fortement à l’image de la personne dont vous voudriez prendre l’aspect.
- Ah… Cela donne à réfléchir… A qui pourrais-je bien vouloir ressembler ?... C’est que je ne sors guère de ma maison forte et que les seigneurs voisins sont comme moi des gens bien décatis… Il y a bien le sire André de Bradepite qui a un assez fin minois mais je suppose qu’il use d’onguents pour masquer les rides qui le gagnent… Ce n’est pas joli joli comme façon de faire… Ah oui, reprit-il après une micro-seconde de silence, je pourrais aussi me donner l’apparence de Mathieu d’Amone, le fils d’un mien cousin béarnais Marcel d’Amone…

Le soir tomba avec une précipitation qui donna beaucoup à penser à sœur Trisquelle. Elle ne manqua pas d’en entretenir le nonce Anceliito qui, lui-même, en son for intérieur, venait de se faire la même remarque.
- Ne trouvez-vous pas que le soir tombe un peu tôt ? fit Justin Bibor en s’approchant au botte à socque avec la mère supérieure.
- Si fait, mon fils !...
- Tant mieux parce que j’avais faim !
La mère supérieure leva les yeux au ciel. L’estomac de l’écuyer était une sorte de plaie d’Egypte que le Seigneur avait dû leur envoyer pour tous les éprouver. Matin, midi, soir, il ne rêvait que gamelle pleine et tonneau en perce.
- Nous serons bientôt sur les terres du sire de Chauzadir, fit Killian de Grime. C’est un homme que j’ai connu en ses jeunes années. Il nous offrira l’hospitalité dans sa maison forte.
- Et à souper aussi ?...
- Sans nul doute, Bibor… Sa table était une des plus renommées de ces contrées qui pourtant n’en manquent pas…
- Il n’empêche que cette nuit qui tombe aussi vite, c’est très étrange…
Melba de Turin fut la seule à ne pas réagir à cette nouvelle soliloquassion saisonnière de la mère Trisquelle. Elle, elle ne craignait pas la nuit qui était son domaine, le poignard à la main ou le corps d’un homme à ses pieds.

Frère Vilain poussa la porte de l’auberge du Gai Viking à Rouen tout en faisant un signe de croix protecteur ; il n’était guère adepte de ce genre de lieu, préférant en temps ordinaire le secret ouaté des abbayes bénédictines. Sauf que son voyage était tellement secret que même les gens d’Eglise tenus aux secrets les plus absolus ne devaient pas en avoir connaissance. Il se déplaçait donc vêtu comme un marchand avec, pour lui coller aux basques, un gamin mal dégrossi qu’il avait loué à la sortie de Paris. Ce n’était pas forcément très discret (l’abbé étant d’une grande raideur et l’enfant ne tenant pas en place) mais, au moins, on ne pourrait pas deviner en ce pittoresque équipage le fer de lance de la contre-offensive contre le Malin.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 6 Déc 2014 - 22:50

Le baron de Chauzadir dut bien lister une vingtaine de parents, proches, amis et vagues relations du voisinage avant qu’Anne-Charlotte Romane de Saint-Dieu ne commence à se fâcher. La patience d’ange de la princesse anesthésiait clairement ses pulsions les plus mauvaises. Elle aurait dû faire taire le seigneur des lieux mais elle n’osa point le faire, par charité autant que par faiblesse. Et elle fit bien car à la vingt-cinquième proposition, il lança un nom qui changea du tout au tout ses plans initiaux.
- Si j’avais finalement un homme à imiter tant pour le courage que pour la droiture ou l’apparence virile mais correcte, ce serait un vieux compagnon de croisade, le chevalier de Grime.
- Jacques Olivier Killian de Grime ? fit la baronne.
- Lui-même !? Vous le connaissez donc ?...
- C’est un nom qui ne m’est point inconnu. Les preux ne manquent pas…
- Surtout dans les léproseries, coupa le seigneur Gaétan…
- Ah non ! s’exclama la baronne. Pas de ça avec moi !... Je n’aime pas les à-peu-près ! Laissez-moi terminer sinon vous n’aurez pas le fond de mon breuvage…
Le baron fit un effort suprême sur lui-même et se tint coi pendant une bonne de nos minutes.
- Je disais donc, reprit la baronne pressée d’en finir, que les preux ne manquaient pas et que vous avez là choisi un modèle fort pertinent à imiter.
Avoir acquis la douceur, en même temps que l’apparence, de la princesse n’empêchait pas Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu de continuer à faire fonctionner son usine à plans machiavéliques. Si la fausse Podane – c’est-à-dire elle-même – survenait en pleine Gascogne accompagnée de son oncle et protecteur, le sire d’Agnan se méfierait encore moins. Il serait alors à elle et…
Et le plan de Satan serait accompli…
En avait-elle envie ?
Au fond d’elle, elle savait bien que non…
Seulement, un violent sentiment contraire l’empêchait de renoncer. Son âme était devenue le lieu d’un combat terrible et insensé entre la gentillesse d’un ange de bienveillance et la noirceur du maître des Enfers. Tantôt, la bonté l’emportait ; tantôt le démon fourbissait les armes de ce qui devait être le dernier combat du monde éclairé contre la Nuit éternelle.
- Buvez ! commanda-t-elle au seigneur de Chauzadir avant que celui-ci n’ait repris la logorrhée incessante qui lui servait à meubler le silence pesant de sa maison forte abandonnée. Buvez et pensez bien à l’apparence du seigneur Killian de Grime !
- Je le vois comme si c’était hier.
- Fort bien. Fermez les yeux !
- Si je ferme les yeux, je le verrais forcément moins bien.
- Ne discutez pas ! Laissez cette apparence irriguer chaque parcelle de votre corps… Y êtes-vous ?
- J’y suis…
- Alors buvez, fit-elle en glissant entre les mains tremblantes du quadragénaire finissant la fiole qui contenait le reste de potion.
C’était une erreur terrible et elle ne tarda pas à le comprendre.

La sieste du seigneur d’Agnan avait été longue. Il s’était épuisé des jours et des jours pour essayer de franchir le col de Roncevaux mais une force invisible l’en avait empêché. De rage, il en avait cassé sa fière épée, Kelmurge, sur un rocher et s’en était revenu, reclus de fatigue et de désespoir s’échouer au pied d’un peuplier un peu plié par les vents chauds qui soufflaient sans discontinuer du Sud et avaient fini par lui brûler le visage. Saoulé de tant d’efforts en vain, il avait vendangé quelques grappes de raisin dans un vignoble au flanc du coteau, s’était demandé pourquoi plus rien n’allait dans son existence depuis son union avec la belle Podane et avait sombré dans une léthargie éthylique plus qu’idyllique provoquée par une alcoolisation étonnamment élevée du raisin cet été là.
A son réveil, la nuit était tombée et avec elle un essaim de moustiques agressifs qui s’étaient attaqué sans vergogne, sans tambour mais avec un bourdonnement énervant de trompette à son épiderme. Désarmé – nous rappelons au lecteur distrait que le chevalier, tel Roland, a fracassé son épée à Roncevaux – il ne pouvait que jouer de son corps – tel Roland à Roncevaux – pour échapper aux piqûres. Après vingt minutes d’un combat stérile qui l’avait vu atteint plusieurs fois par des dards, d’Agnan comprit qu’il lui fallait accepter de battre en retraite et abandonner le terrain humide, encore gorgé des eaux stagnantes des dernières pluies, pour gagner les hauteurs salvatrices de la petite ville dont il devinait les lumières dans le lointain.
Les lumières ?
Non, à bien y réfléchir et à supposer que ses paupières n’eussent point été endommagées par les attaques de moustiques kamikazes, il n’y avait qu’une lumière… Et celle-ci se rapprochait, semblant danser dans l’air lourd du début de soirée comme dansent les pies voleuses sur un marché de plein vent.
Bientôt il dut se faire une raison, la sienne ayant trop souffert de ses assauts infructueux contre le col de Roncevaux ne pouvant plus lui servir : cette lumière venait vers lui.
Lumière amie ? Lumière ennemie ? Il était encore trop tôt pour le dire. Alors comme le sire d’Agnan, Gascon pur jus, était un brave parmi les braves, il ramassa les corps sans vie de deux moustiques victimes de sa défense héroïque, arracha leurs dards et s’avança seulement armé de ses pointes ridicules au-devant de l’inconnu.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 10 Déc 2014 - 0:05

La taverne du Gai Viking n’avait rien de particulier ce qui ne manqua pas d’inquiéter frère Vilain. Il imaginait sans doute que la personne qu’il désirait rencontrer ne pouvait vivre décemment dans un bouge semblable. Dame Lucie, qu’on lui avait recommandé de voir afin de mettre au point un plan d’attaque contre le Malin, lui apparaissait comme un être pur, aérien, angélique et séraphique. Pas du tout le genre à venir se rincer le gosier plus que de raison dans une gargote famélique et qui empestait la mauvaise urine.
- Qu’est-ce que je te sers, moinillon ? lança en rigolant un grand gaillard blond dont le visage rougeaud était marqué par les stries caractéristiques des (é)pris de boisson.
A n’en pas douter, le Gai Viking c’était lui.
Frère Vilain hésita un temps qui lui sembla durer une éternité. Il n’était point pour sa part porté sur la boisson, préférant à une aigre piquette locale un bon jus de vache bien frais. Mais, et il tourna la tête à plusieurs reprises pour le vérifier, il n’y avait point ce genre de bestiau à l’intérieur de la taverne. A n’en pas douter, ce type de boisson honnête n’était point à la carte en ce lieu de perdition. Aussi, tout en se disant que rien ne l’obligeait à consommer, il demanda un verre de cidre millésimé 1214. Une bonne année avait-il entendu dire par des connaisseurs au monastère de Saint-Romuald.
- Un cidre 1214 ?... Tu ne préfèrerais pas plutôt une bière de la même année, l’avorton ?
Si frère Vilain avait été plus courageux, moins membre du clergé et surtout plus grand et costaud, il aurait sans doute répliqué au Gai Viking. Mais avec des si on pouvait mettre Rouen dans une barrique… Alors, il se contenta de hocher la tête benoitement et il vit donc arriver face à lui une sorte de bol de grès immense rempli d’un liquide jaunâtre couronné d’une mousse grise.
Là, le moine se sentit autorisé à regimber. Cette boisson était visiblement frelatée.
- Quoi ? Frelatée ma bière ? s’exclama le tavernier qui – le moine l’apprit plus tard – répondait au prénom fort peu viking de Bertrand.
- Je ne disais pas cela, bredouilla frère Vilain qui voyait déjà la poigne de fer du patron s’abattre sur sa pauvre carcasse de nain de 3ème catégorie (les plus grands). Je ne disais point cela, je trouvais juste que cela faisait beaucoup pour moi. Il n’y a point urgence pour moi à boire autant. Ce bol de grès en a trop mis…
- Le grès en a trop mis ?... Mais tu es malade, le moine… Il faut te faire soigner… Ca c’est ce que je bois le matin pour commencer la journée. Une sorte de remontant qui descend bien.
La salle, remplie de deux personnes dont aucune ne semblait capable de s’appeler Lucie, explosa de rire devant la saillie du patron. Ah vraiment ce Bertrand, quel drôle il était !... On se doute aisément – même si on n’a guère vécu – que le moine, tout prieur d’un minuscule prieuré qu’il était, ne pouvait accepter une telle ironie qui, en le frappant, éclaboussait Dieu en personne dont il était un des agents sur Terre.
- Je crois que je vais me retirer, fit-il.
Ce n’était guère là une attitude propre à faire avancer son affaire… Mais comme il n’y avait pas plus de Lucie dans l’auberge que de gauchistes à l’UMP, il n’avait aucune raison valable de demeurer plus longtemps en ces lieux.
C’était compter sans la mauvaise humeur de l’atrabilaire roux planté de l’autre côté du comptoir.
- J’ai tiré cette bière de son fût, tu vas la boire !
Pour toute réponse, frère Vilain jeta sur ledit comptoir une pièce en or. Un dinar de Chypre qu’il s’était procuré en troquant de vieux deniers de Crète chez une arsouille des environs.
- C’est quoi cette pièce ? ronchonna le tavernier.
- C’est de l’or ! répliqua le frère sans comprendre que son affirmation ne ferait qu’encourager le bistrotier à le juger avec méfiance.
- De l’or ?!... Cela doit être autant de l’or que ta bure doit envelopper un honnête homme d’Eglise. Il m’est avis que tout ceci n’est qu’illusion… Alors ?!... Parle !... Qui t’a envoyé ici pour déshonorer mon établissement et épuiser mes fûts ?... Un concurrent ?... Le patron de la taverne du Saxon hirsute ? Celui du Frison frisé ?... A moins que… Oui, c’est forcément lui !... William Forsythe, le patron de l’Agence Nationale pour l’Anglois !...
Frère Vilain protesta de sa voix lâche la plus véhémente.
- Mais enfin, non !... Vous vous trompez !... C’est une terrible méprise !... Je ne suis pas celui que vous croyez…
Tout en parlant, il songeait que la vie aurait plus simple si chacun avait disposé d’un document pouvant attester de son identité. Il suffirait de trouver un artiste peintre suffisamment doué pour représenter dans un coin du parchemin une miniature reproduisant les traits du propriétaire du document et…
Une main nerveuse et hérissée de cals le tira de son utopie sécuritaire. Cette main l’avait saisi au col et l’attirait contre le comptoir.
- Tu vas boire et puis payer ce que tu as consommé…
- Je veux bien payer, répondit le moine, mais je vous invite… C’est ma tournée… Buvez donc à ma santé !
- C’est ta tournée mais cette bière a tourné… Une 1214 !... Faut-il ne rien connaître aux bières pour réclamer une telle année ! C’est là que tu t’es trahi, le faux moine… Un vrai moine serait entré ici et aurait commandé un verre de lait.
- Mais vous n’avez pas de vache !
- Si, on a une vache !... Mais on la laisse à la cave. Pour qu’elle reste bien fraîche… Tu m’as gâché cette vieille bière de collection, ajouta-t-il en revenant au sujet de la dispute, alors tu vas la boire !
Frère Vilain sentit une autre main commencer à s’accrocher à sa bure. Par réflexe plus que par méchanceté, il se défendit d’une tape qui s’abattit sur la main du gamin qui l’avait conduit à la taverne.
- Et en plus, tu me fais les poches !
- Point, monsieur le prieur, répliqua le petit gars. Je vous enjoins d’accepter de boire cette bière aussi peu délectable soit-elle.
Le registre de langue – comme disent aujourd’hui les professeurs de français pour dégoûter leurs élèves de la lecture - de l’enfant sidéra frère Vilain. Enjoindre ? Délectable ?... D’où sortait donc cet enfant ?... Sûrement pas d’une école épiscopale. Depuis deux décennies, le niveau n’avait cessé d’y baisser après qu’un pape imprudent ait commandé d’y accueillir certains jeunes manants issus des quartiers les plus difficiles. A coup sûr, si l’évolution se poursuivait de la même manière, on n’aurait plus dans ces écoles que des cancres. Certains, angoissés par une telle perspective, proposaient même de créer des écoles publiques financées par le roi afin de prendre en charge les rebuts remontés de la lie du peuple et purger ainsi les saints établissements de leurs excédents scolaires.
- Buvez, monseigneur !... De grâce !
La demande était si pressante et si bien tournée que frère Vilain trempa ses lèvres charnues dans le bol de grès où une fine écume de mousse surnageait encore. A sa grande surprise, la boisson n’était ni aigre, ni amère, ni quoi que ce soit de répugnant. Il y avait comme un arrière-goût de miel et, en dépit de la quête de sa langue étonnée, pas la moindre trace d’alcool.
Pourtant, très vite, la tête du prieur se mit à tourner. A la troisième gorgée, le bol se renversa de lui-même sur le comptoir. Tombé raide au pied de son banc, frère Vilain n’était plus en état de happer la moindre goutte.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 20 Déc 2014 - 0:47

De la nuit noire, Dark d’Agnan vit émerger deux ombres. Une gracile et une massive. La lumière se balançait au niveau de leurs hanches comme si on avait voulu le plus longtemps possible maintenir le secret sur l’identité de la femme et de l’homme qui surgissaient de la pénombre sèche.
- Qui va là ? lança le sire gascon en agitant les deux dards comme pour dissiper les ombres énigmatiques en les écorchant du bout de ces poignards d’aventure.
La lumière cessa de danser et s’éleva jusqu’à rejoindre la périphérie immédiate d’un visage souriant que le chevalier connaissait parfaitement.
- Surprise ! lança l’enveloppe corporelle de la princesse Podane.
- Oh que oui que c’était une surprise ! Et une belle de surcroit ! Au milieu des tourments, des fatalités et des inconstances qui fracassaient son existence depuis des semaines, le secours de la femme aimée ne pouvait qu’apporter un repos d’âme au guerrier.
Il voulut se jeter sur elle et l’embrasser à la fureur. La présence de la seconde ombre le retint de se livrer ainsi à des élans qu’il ne consentait à produire que dans l’intimité.
Qui était-ce ?... D’évidence, ni Justin Bibor, ni Mi-Mai, les deux écuyers du château des Grime. Et il avait dans l’instant fugace de ces réflexions rapides de bonnes raisons de croire que son épouse ne serait point partie sur les routes sans s’encombrer d’au moins un de ces fidèles compagnons d’épopée. Alors ?...
- Qui êtes-vous ? fit-il.
- Killian de Grime, mon cher…
Mais la torche ne se détourna pas pour éclairer le visage du chevalier sans peur, sans reproche et sans cheveux blancs. Il lui sembla même que, dans un mouvement que les mathématiciens appelleraient plus tard du doux nom de translation, la flamme cherchait à fuir à l’opposé.
Mû par une inspiration sinon divine du moins inquiète, il saisit le poignet fin de la princesse et amena la torche à hauteur du visage inconnu.
- Qui êtes-vous ? répéta-t-il en constatant que le visage ne correspondait point à la voix qu’il venait d’entendre.
Il y eut un silence qu’interrompit une imprécation terrible expulsée avec fureur de la jolie bouche de « sa » Podane. Quelque chose qui ne lui ressemblait pas.
Le sire d’Agnan se ravisa. Ce visage, il le connaissait… C’était bien celui de Killian de Grime… Mais un Killian de Grime ayant au moins vingt ans de moins.
- Quel est ce prodige !
- Je vous avais dit vieux fou que vous feriez tout rater ! s’écria la princesse en se mettant à chercher frénétiquement quelque chose à son doigt.
- Qu’y puis-je si j’ai imaginé le seigneur de Grime tel que je le connus en Orient il y a cela bien longtemps ! Par ici, on a du mal à réactualiser ses connaissances.
Tous ses sens interdits, le chevalier d’Agnan sentit bien le danger obligatoire dans lequel il venait de se fourrer faute d’indications : il avait failli tomber dans le panneau.
La princesse - ou du moins la chose qui avait pris son apparence – se précipita sur lui et tenta de lui arracher un baiser. Elle ne réussit qu’à s’empaler sur les deux dards de moustique érigés par le chevalier en ultime système de défense.
- Ah ! Mais qu’est-ce que c’est ?
La voix n’était plus celle de la princesse Podane. Pourtant, cette voix, elle lui rappelait quelque chose !
Il ramassa la torche qui avait chu au sol et menaçait déjà de donner envie à quelque ingénieux paysan des environs d’inventer le Canadair avec des siècles d’avance. En la remontant à hauteur de visage, il découvrit une femme différente. Un visage rougi par la colère et par une sorte de brasier intérieur.
- Baronne !...
- Sois maudit, chevalier !... Tu viens de réduire à néant mon existence !
- Allons bon ! Dans quoi avez-vous encore plongé ?... Et qui est ce spectre qui a la voix de Killian de Grime sans en avoir vraiment l’apparence ?... Et pourquoi avoir pris l’aspect de ma douce aimée ?
- Holà ! intervint le Killian de Grime mal fini. Cela fait bien des questions… Et croyez bien que je m’en pose aussi !... Figurez-vous que…
- Ah vous, bouclez-la ! rugit la baronne en retrouvant à son doigt l’émeraude dont les rayons désintégraient ceux qui avaient l’heur de ne point lui plaire.
Elle n’eut pas le temps d’en user. Un martellement sourd ébranla le sol et lui fit tourner la tête. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle était plaquée au sol, les bras écartés, sans plus avoir la moindre latitude pour atteindre l’émeraude fatale.
- Qui va là ? questionna le faux Killian de Grime.
- Moi, répondit le vrai.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 23 Déc 2014 - 20:47

La Seine – du moins il supposait que c’était elle – portait sur ses flots des reflets roux de sang séché. Frère Vilain maudissait sa petite taille qui lui interdisait de voir par l’étroite ouverture dans la paroi plus que ce ruban rutilant au loin. Ah ça, il s’était fait avoir comme un bleu, comme un moine débutant. Eut-il été plus rassuré s’il avait su que l’abbé Mozarella avait pour sa part succombé aux charmes vénéneux de la première suppôte rouquine venue ? Nous ne gagerions pas sur ce point.
En tous cas, une chose était bien sûre : au lieu de mener la contre-offensive contre le Malin qui avait cru drôle de venir rompre un pacte millénaire sacré en intervenant lui-même à la surface de la Terre, il se retrouvait sur la paille humide d’un cachot. Pouvait-on d’ailleurs déontologiquement parler de cachot puisqu’il y avait cette ouverture étroite par laquelle il devinait la Seine au loin.
- Allons, se dit-il en se prenant la tête à deux mains, cette Lucie n’était qu’un leurre de vérité. Satan est plus malin que nous, pauvres créatures, quand bien même nous sommes animés des plus nobles desseins.
Il se laissa choir sur la paille qui, à sa grande surprise n’était point humide mais propre et confortable. Les interrogations bourdonnaient dans sa tête et il commençait à en avoir ras la tonsure. Qui avait bien pu le mener en bateau sinon le naute qui l’avait pris en charge à la sortie des bureaux du SDACEE, l’organisation secrète créée par feu le roi Philippe pour assurer la sécurité intérieure du royaume face aux grands féodaux rebelles. Le Service de Détection des Activités Contraires aux Enseignements de l’Evangile siégeait dans une demeure incertaine des alentours du rempart proche du Louvre. Dans le quartier, on pensait que les hauts murs de la masure délabrée cachaient un lupanar de compétition pour ecclésiastiques en rupture de bure. Il en allait tout autrement comme bien on s’en doute même si d’accortes mégères peu vêtues repoussaient les curieux à l’entrée. C’est de là qu’il était parti pour cette mission qu’il devinait désormais sans retour.
Le naute, oui… Il faisait un coupable idéal. Sans doute un suppôt du Diable… Ou qui sait, un homme de Mozarella ?... Dans les deux cas, ce n’était point un homme de confiance mais il avait su endormir la méfiance du prieur de Saint-Romuald. Beau travail !... Frère Vilain, expert en embobinage de haute volée, appréciait en pro de l’exercice.
Le moine aurait pu continuer longtemps à remâcher sa frustration et à étaler les conséquences de son inconséquence. Fort heureusement pour lui et pour les poils de sa petite barbe qu’il arrachait par paquets entiers, la porte de sa cellule – puisque ce n’est techniquement pas un cachot – s’ouvrit.
Dans la lumière crue d’une torche, il vit se détacher une silhouette de petite taille. Plus petite que lui… Ce qui n’était envisageable que s’il s’agissait d’un nain de compétition… Ou d’un enfant…
- C’est toi ? demanda-t-il avec dans la voix une pointe de colère qui vint épingler sur place le nouvel arrivant.
- Oui, monsieur le prieur. C’est moi, Vroche…
- Vroche ?!... Oui, bien sûr. L’intermédiaire entre le naute qui m’a conduit à Rouen et Lucie… Le véritable responsable de ce cruel destin qui m’a jeté sur cette paille qui n’a même pas eu le temps d’être convenablement humidifiée.
- Vous dites, monsieur le prieur, que j’étais un intermédiaire. Je vais donc effectuer cette tâche jusqu’au bout. Je vous conduis auprès de Lucie.
- Comment ?! s’interloqua frère Vilain… Tu me conduis auprès de Lucie… mais je pensais que tu étais, que vous étiez tous…
- Nous sommes ce que nous sommes, monsieur le prieur. Si nous ressemblions à ce que le Malin s’attend à trouver en face de lui, nous n’aurions pas fait de vieux os et nous serions déjà pendus ou suppliciés par ses sbires qui ont commencé à grouiller dans nos rues et nos campagnes depuis deux semaines.
- J’ai donc douté de toi pour rien ?
- Sans doute… Mais vous avez des circonstances atténuantes. Nous avons dû prendre des précautions afin d’être bien certains que personne ne pourrait vous suivre. De là, cette potion amère qui vous a fait perdre conscience…
- Et confiance, ajouta le frère, soulagé qu’il était de ne point avoir failli dans sa mission.
- Et qui a permis de vous soustraire à toute surveillance. Quelqu’un a endossé votre bure et est ressorti de l’auberge du Gai Viking pour repartir vers Paris par le bateau du soir.
- C’est bien joué…
- Ce sont les autres qui ont été bien joués. Nous avons réussi à en identifier trois. Un est sans doute à l’abbé Mozarella, un autre à l’abbé de Saint-Malo et donc à la reine Blanche… Le dernier est à coup sûr un suppôt du Malin…
- Dans ce cas, tout danger est écarté.
- Point, messire le prieur… Car nul n’est à l’abri de la peste du Diable. Il sait tenter les plus coriaces. Nous avons appris, il y a quelques instants, que l’abbé de Mozarella avait disparu mystérieusement aujourd’hui. Une disparition inquiétante qui a amené l’autorité suprême à hâter votre désincarcération. Il est temps que nous mettions en œuvre le plan qui pourra tout renverser.
- Me dira-t-on ce plan ?
- Sans nul doute car vous devez en être une des pièces centrales.
- Fort bien ! Je te suis… Et je m’en veux de t’avoir suspecté sans raison, tu es un bon gars, Vroche.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 27 Déc 2014 - 21:57

Chapitre 3
Belles et buts

Il y a des silences plus gênants que d’autres. Celui qui s’instaura lorsque le véritable Killian de Grime éclaira son visage concentra plusieurs livres d’incrédulité et sembla écraser l’air jusqu’à ce qu’il n’y eut même plus un seul filet de vent. Chacun se demandait bien dans quelle situation surréaliste il était tombé (ils étaient tous d’autant plus incrédules d’ailleurs que la notion-même de surréalisme n’existait pas à cette époque, c’est dire la perplexité générale).
Le premier à rompre ce silence pesant comme une baleine bleue ne connaissant pas Weight Watchers fut – et cela ne vous étonnera guère, douce lectrice – le seigneur Gaétan de Chauzadir, incorrigible bavard devant l’Eternel.
- Mais enfin, cher compagnon, vous ne me reconnaissez pas ?...
- Non, répondit Killian de Grime. Je me reconnais et c’est terriblement pénible de me remémorer une apparence que j’ai abandonnée depuis de très longues et nombreuses années.
- Mais enfin, c’est moi… Gaétan de Chauzadir, seigneur de Mirande… Vous êtes ici sur mes terres.
- Comment pourrais-je en être certain puisque je me vois et je m’entends ?
- Je vous affirme que c’est lui, intervint la baronne… Et dites à votre guerrière de pacotille de me lâcher avant que je ne fasse un malheur.
Melba de Turin n’apprécia guère d’être traitée de manière aussi peu élégante et renforça l’étreinte vigoureuse qui bloquait la baronne de Saint-Dieu au sol.
- Le malheur, fit-elle, c’est que vous soyez encore de ce monde, baronne… A croire que vous non plus, vous ne pouvez vous résoudre à défendre seulement le Bien.
Elle parlait bien sûr pour elle-même mais Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu, qui ne la connaissait pas vraiment, ne pouvait le comprendre.
- Comment avez-vous pris mon apparence, Gaétan ?...
- C’est cette sorcière qui m’a donné à boire une mixture de sa composition.
- C’est vous qui l’avez réclamée, menteur ! cracha la baronne avant qu’une nouvelle pression de Melba de Turin sur ses épaules ne la conduise à finir sa phrase en broutant la glaise du chemin.
- Oui, je dois reconnaître que c’est vrai… Quand j’ai vu le prodige réalisé par cette sorcière, j’ai demandé à ce qu’elle me permette d’en faire de même. C’est que je suis vieil désormais et mal allant… et que nulle compagnie féminine ne se risque plus à venir distraire mes vieux jours dans ma maison forte abandonnée. Alors, je me suis dit qu’en vous ressemblant, mon ami… Alors là, oui, les choses ne seraient plus pareilles.
- Baronne, dans combien de temps l’effet de votre potion disparaîtra-t-il ?
Melba de Turin desserra légèrement l’étreinte, plus connue dans le monde des sports de combat sous le nom de clé de bras, pour permettre à la baronne de répondre.
- … un certain…
Elle cracha un résidu de motte de terre avant de pouvoir finir.
- … temps…
- Voilà qui est précis et nous avance grandement.
De méchante humeur, Melba de Turin enfouit à nouveau le visage de la baronne dans la terre.
- Masque à l’argile douce, dit-elle en riant. Ne viens pas dire qu’on s’occupe mal de toi.
- Il suffit d’attendre pour en avoir le cœur net, trancha Killian de Grime. Asseyons-nous donc et attendons de voir si cet homme est bien ce qu’il prétend être.
- Ne craignez-vous pas que ce soit une perte de temps, mon fils ? observa sœur Trisquelle qui avait regardé toute la scène sans trop bien en saisir les lourdes finesses. Si la baronne de Saint-Dieu a tenté d’agir contre le seigneur Dark d’Agnan en endossant l’enveloppe corporelle de notre chère princesse, cela ne peut pas être de sa propre initiative. N’a-t-elle pas dit que vous aviez scellé la fin de son existence ?... Or, nous savons que la baronne ne craint pas la mort, qu’elle possède des stratégies, des pommades, des onguents, des breuvages pour l’éloigner ou, tout au moins, la corrompre. Elle n’agissait donc point pour son propre compte…
- Et qui d’autre que le Malin pourrait être assez fort pour amener la baronne à faire ce qu’elle ne veut point faire d’elle-même.
Tout le monde considéra avec inquiétude le nonce Ancellito. C’était un homme qui ne parlait jamais pour ne rien dire. S’il en était arrivé à une telle conclusion, alors c’est que les événements étaient encore plus graves et insaisissables qu’on avait pu l’imaginer jusque là.
- Que suggère votre éminence ? questionna Melba dont la main libre était déjà posée sur le manche de son poignard au cas où il aurait fallu dessiner un second sourire sous le menton de la baronne.
- Il faut ramener la baronne de notre côté.
- Comment ?...
- En l’exorcisant…
- Mais qui peut faire cela ? demanda sœur Trisquelle.
- Vous et moi, ma mère… Nous avons la science nécessaire pour cela.
- Je n’ai jamais étudié ce genre de matière… Je m’intéresse au pourquoi des choses mais en aucun cas aux forces qui dépassent ma faible constitution de moniale en préretraite.
- Il faudra bien pourtant que vous m’assistiez car je ne pourrais venir à bout seul d’un adversaire aussi puissant.
Sœur Trisquelle leva les bras vers le ciel puis se signa trois fois.
- Alea jacta est, lâcha-t-elle en soupirant.
- Ca veut dire qu’on mange ?
Justin Bibor comprit aussitôt qu’il venait de dire une ânerie et se replia dans la pénombre protectrice. On n’entendit plus que le grognement insatisfait de son estomac.


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 28 Déc 2014 - 22:26

A moins que ce ne soit pour être conduit au gibet, il est rare qu’on sorte d’une prison sans avoir l’âme légère et le souci moins lourd. Tel était bien évidemment le cas de frère Vilain quand bien même il avait du mal à saisir tous les tenants, tous les aboutissants - et tout ce qu’il y avait entre les deux - de cette affaire. Cette Lucie devait être une sacrée bonne femme pour mener d’une main aussi ferme cette organisation secrète. En bon homme d’Eglise, il avait une vision fort peu amène de la gent féminine, fille d’Eve et conservatrice exclusive du pêché de chair. Bien sûr, il connaissait quelques exceptions.
Sa propre mère bien évidemment, femme sainte qui n’avait pas hésité à précipiter son fils dans la carrière ecclésiastique pour lui assurer la puissance et l’honnêteté dont elle avait été privée elle-même…
La princesse Podane, sainte pas encore canonisée mais en faveur de laquelle il serait le premier à témoigner…
Et puis…
Euh, en cherchant bien dans chaque recoin de sa mémoire, il ne trouvait rien à rajouter à sa liste. Se pouvait-il que la mystérieuse Lucie fut la troisième à monter sur ce podium virtuel ? Il en doutait car le mensonge était à ses yeux rédhibitoire pour y accéder… Et la dame qui se faisait appeler Lucie, sans lui avoir expressément menti, l’avait quand même bien mené en bateau… Et le naute parisien y était pour quelque chose cette fois-ci.
De la geôle à la salle d’apparat où frère Vilain devait être reçu, il y eut maints couloirs à remonter, force portes à franchir, quantité de gardes à regarder d’un air inquiet. Dame Lucie possédait donc un château bien vaste pour qu’il y eut autant de chemin à faire pour parvenir jusqu’à elle. Un tel château existait-il à Rouen ? Frère Vilain, qui était venu à plusieurs reprises rencontrer l’archevêque Robert Poulain, homme doux mais actif lorsqu’il avait fallu terrasser l’hérésie cathare, n’avait jamais entendu parler d’un tel édifice dans la région. Seul le château construit par feu le roi Philippe II avait une telle emprise au sol ; pour le reste, ce n’était que forteresses étiques ou maisons à peine fortifiées.
Alors où donc était-il ?
Frère Vilain sentit son cœur s’accélérer lorsque Vroche, qui se dirigeait sans la moindre hésitation dans le dédale des couloirs, lui indiqua qu’on était arrivé. Derrière la porte à double battant, l’attendait l’intrigante Lucie.
- Comment est-elle ? questionna le prieur de Saint-Romuald.
- Qui ça ?
- Lucie !
- Ah ?!...
Il y avait dans ce « Ah » quelque chose de trouble qui mit frère Vilain en alerte. Et si tout ceci n’était qu’une mascarade ? Et s’il était venu donner de lui-même dans un piège subtil tendu par le Malin et ses suppôts.
Vroche, sentant cette tension, prit la main du prieur et la serra dans sa petite mimine bien propre. Une propreté à laquelle le prieur n’avait point pris garde jusqu’à ce moment… Il faut dire qu’il avait eu bien d’autres chats à fouetter durant les dernières heures sans se soucier de l’état des mains de son guide.
- Vous verrez… Ils ne sont pas si terribles que ça.
- Ils ?
Le gamin abandonna frère Vilain sur cette question sans réponse. D’un geste, il indiqua aux deux combattants lourdement armés d’ouvrir les deux battants de la porte à double battant. Le cœur battant, le prieur entra.
Face à lui, il vit un aréopage étrange de six personnes. Trois hommes et trois femmes. Pour chaque sexe, il y avait une personne âgée, une entre deux âges et une fort jeune. Etrange symétrie et étrange panachage. Voulait-on induire dès l’entrée un principe d’égalité que les textes saints prônaient mais que l’Eglise elle-même omettait bien souvent de respecter ?
- Entrez, frère Vilain, fit l’homme situé à la droite de la table.
C’était un vieillard vénérable qui devait avoir atteint, voire dépassé, les soixante ans. Un casque de cheveux blancs nimbait sa tête comme une auréole capillaire enneigée. Des cheveux bien propres ! Frère Vilain, encore marqué par la mimine délicate de Vroche, s’en fit aussitôt la remarque.
- Avancez ! N’ayez pas peur !... Vous êtes ici avec des personnes de confiance… Et quand je dis confiance, je ne pense pas fuite urinaire si vous voyez ce que je veux dire.
Frère Vilain secoua la tête en signe de négation. Non, il ne voyait absolument pas de quoi le vénérable voulait l’entretenir. Il retint cependant le terme de fuite en se disant que c’était peut-être la meilleure solution pour lui s’il ne parvenait pas rapidement à comprendre de quoi il retournait.
- Pardon, fit-il, mais qui est Lucie ?...
Sa question déchaîna un éclat de rire général. Eclat de rire qui manquait singulièrement de compassion à défaut de manquer de vigueur.
Ce fut la plus jeune des dames, une damoiselle qui ne devait point encore avoir atteint les 20 ans qui lui répondit.
- Frère, je pourrais bien vous dire que je suis Lucie… Ou que ma mère l’est… Ou que ma grand-mère le fut… Mais ce serait un mensonge et nous ne mentons pas aux gens tels que vous.
Cela, le prieur de Saint-Romuald se permit d’en douter in petto. Dire qu’on s’appelle Lucie sans que personne ne réponde à ce doux prénom n’était point à ses yeux un signe évident de grande franchise. Ou alors ces gens-là était timbrés !...
- Lucie est un acronyme…
Sa culture étant vaste, frère Vilain se fit reproche de ne point savoir ce que signifiait ce mot étrange. Etant enfant, il avait fait comme tout le monde de l’accrobranche en escaladant les troncs des arbres du monastère où il était oblat. Plus tard, il avait transmis des messages secrets sous forme d’acrostiches… Mais qu’est-ce que cette Lucie pouvait trouver de si extraordinaire à la ville de Nîmes pour s’y accrocher à ce point.
Il se sentit perdre pied. Rien de tout cela n’avait de sens. Et pendant qu’on parlait propreté de mains et de cheveux, fuite urinaire et acrobatie à la nîmoise, le démon, tel une bergère de France, tissait un peu plus sa toile. Il fallait en finir et, soudain, il doutait d’être le mieux placé pour y parvenir.
- Un acronyme, frère Vilain, est un mot qui est formé à partir d’initiales.
- Comme un acrostiche ?
- Exactement, mais ce mot ne prend que les initiales d’autres mots. Je savais que vous ne pouviez être totalement ignorant de la chose. LUCIE signifie donc Ligue Unifiée Contre l’Infernal Etre.
Frère Vilain répéta dans sa tête la formulation détaillée par la jeune fille. Oui, cela collait parfaitement. Le prénom disait bien la mission que s’était donnée cette association étrange : bouter hors du monde des vivants Satan et son armée de suppôts pourris.
- Mais me direz-vous qui vous êtes et comment vous avez fait vôtre ce combat ?
- La chose serait fort longue, frère Vilain, intervint la vieille dame… Et le temps nous presse. Nous vous conterons cela lorsque nous aurons renvoyé dans son royaume l’être malfaisant que nous combattons tous.
Les six visages tournés vers lui avaient un air évident de ressemblance. Pas seulement parce qu’ils hochaient tous la tête en même temps. Apeuré et intrigué, le frère avait omis d’analyser totalement les propos de la jeune fille. Elle avait parlé de mère, de grand-mère. Ce qu’il avait en face de lui était une famille… Et qu’une famille se prétendît ligue unifiée eut du mal à passer au tamis de sa raison critique. Agir en clan était tout sauf la preuve d’une volonté de dépasser des intérêts personnels pour assurer une sauvegarde collective.
- Que devons-nous faire ? demanda-t-il, bien décidé à ne point agir si on ne lui révélait pas promptement les tenants, les aboutissants - et tout le reste - de cette histoire qui sentait le mauvais roman populaire.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 30 Déc 2014 - 22:08

Par précaution, Gaëtan de Chauzadir avait été entravé et bâillonné (ce qui ne lui avait guère plu tant les Gascons détestent les Basques). Pour la baronne, on avait pris bien plus de précautions encore : le seigneur Killian, Melba de Turin, Justin Bibor et les deux accompagnateurs du nonce Ancellito avaient joint leurs efforts pour arracher Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu à la glaise et la couvrir de chaînes.
- Il y a de la boue ! avait-elle protesté avec véhémence et avec un goût de terre dans la voix.
Elle n’avait pu rien rajouter de plus. Melba de Turin lui avait obturé le gosier avec un vieux chiffon crasseux qu’elle utilisait pour nettoyer ses poignards. Abasourdie par cette révolution dans son palais, la baronne se l’était tenu pour dit ; elle ne parlerait plus jusqu’à ce qu’on lui ait nommé un avocat.
- Qu’on la conduise dans l’église de la ville ? ordonna le nonce.
Pris par un doute aussi soudain qu’angoissé, il ajouta à destination du seigneur du cru :
- Il y a bien une église ?
- Si fait, monseigneur, répondit Gaëtan de Chauzadir malgré le bâillon qui aurait dû lui ôter l’art de la parole. Elle est dédiée à Notre-Dame de Guybéhar, protectrice des musiciens à luth, des poètes du samedi soir et des saltimbanques en tournée.
- Mais il ne devait pas se taire ?! rugit Melba de Turin.
- Hélas ! soupira Killian de Grime… Bavard il est, bavard il reste… Quelles que soient les circonstances !
Ce genre de fatalité déplaisait souverainement à la moniale aux couteaux. Elle glissa une lame effilée sous la gorge du seigneur de Mirande, geste qui suffit à faire rentrer dans sa trachée les mots qui se préparaient à en sortir.
- De la boue et des trachées, lâcha Justin Bibor… C’est pas la guerre mais ça y ressemble.

En Terre sainte, Mi-Mai et ses trois maîtresses avaient avalé les lieues à grande vitesse bien guidés par les indications, soudains moins nébuleuses, de Géraud Prat-Saunier. Au soir du deuxième jour, la ville trois fois sainte découvrait son enceinte triple. Splendeur d’un Orient fantasmé si longtemps pendant ce périple terrifiant de longueur. Magnificence d’un objectif rêvé, caressé dans le sens du poil comme dans le sens opposé. Douceur du sentiment de toucher au but. Les émotions des voyageuses et de leur écuyer étaient en cet instant au diapason : une bonne chose de faite mais Jérusalem n’est que la première étape. Ils ne devaient pas l’oublier.

L’abbé de Mozarella avait beau jurer au plus profond de lui-même – et en cherchant bien ce qu’il pouvait avoir de plus sacré en lui – qu’on ne l’y reprendrait plus, il se prenait fréquemment à espérer que la suppôte incendiaire revienne lui adoucir le regard qu’il avait fort furieux. Pour le reste, il n’était guère plus avancé depuis son face à face pénible avec Satan. Il devinait sans peine que le Malin allait désormais discuter directement avec le cardinal Scapinnocio sans passer par son trouble intermédiaire. Deux intelligences mauvaises mises en opposition, il regrettait de ne pouvoir assister à l’affrontement. Même si, et cela redoublait sa fureur, il ne se faisait guère de doute sur l’identité du vainqueur.

Les membres de Lucie se concertèrent du regard avant de répondre à frère Vilain. Peut-être bien qu’après tout ils n’avaient pas plus que lui d’idée précise du moyen infaillible pour renvoyer Satan à ces chères étuves ?
Ce fut encore une fois la jeune fille qui parla.
- Frère Vilain, nous nous transmettons depuis des générations quelques lourds secrets que nous partagerions volontiers avec vous si nous en avions le droit.
Si le prieur de Saint-Romuald avait connu le rugby, il aurait admiré la force avec laquelle son interlocutrice venait de botter en touche. C’était de la vraie langue de bois pure et dure comme celle que fabriquait Joseph le sabotier de la paroisse des Faujards. Avec de tels partenaires, la cause était entendue d’avance. Tout était perdu !
- Néanmoins… Si nous voulons éviter le néant plus quelques autres vétilles, il nous faut faire quelque entorse à nos serments. La situation ne permet pas de finasser plus outre… Alors nous venons de décider que nous vous dirions…
- Me dire ?... Mais me dire quoi ?...
- Tout ! Ou presque…
Frère Vilain se mit à trembler doucement sous sa bure soudain bien trop légère. Tout, cela voulait dire accéder à des secrets sans doute bien trop lourds à porter pour un homme déjà âgé, frêle et, surtout, de petite taille.
- Nous sommes, comme vous vous en doutez sans doute, les porteurs d’un sang béni depuis des générations. Nous portons en nous le sang de sainte Lucie de Syracuse.
- Ah ah ! pensa Vilain avec un sourire narquois derrière sa barbiche. Voilà donc quand même Lucie qui se pointe.
- Je n’ai pas besoin bien sûr de vous conter ce que fut l’existence de notre ancêtre ?
- Certes non, répondit le prieur. Toutefois, comment pouvez-vous vous dire descendant de cette haute dame, protectrice de sa ville, et de ses pauvres en particulier, quand on sait qu’elle fut vierge toute sa vie durant ? Le consul Pascanius qui voulait la punir de persister dans sa foi ne put réussir - de par l’intervention de Dieu - à la traîner dans le lupanar où il la voulait faire enfermer.
- Voilà qui est précisément la cause de tout, intervint le plus âgé du sextuor. Lucie fut comme Marie, mère de Dieu, confronté aux joies de la naissance sans avoir commis le pêché de chair. Et c’était quelques temps avant que ledit consul ne vienne la mettre au supplice et traverse sa gorge d’une épée fatale.
- Un enfant ? Mais de qui ?...
- Il m’est avis, monsieur le prieur, que vous savez déjà la réponse.
- Je crains, hélas, de l’avoir devinée… Notre Seigneur n’aurait point pris l’initiative de faire un enfant dans le dos, si j’ose dire, à la chair de sa chair, son fils Jésus. C’est donc une autre puissance qui a su contourner les pudeurs et les réserves de cette sainte femme… Et quelle autre puissance sinon le Diable en personne.
- Voilà qui est bien conjecturé, frère Vilain…
- Vous êtes donc les descendants du Diable ?... Mais dans quel camp jouez-vous ?
- Dans celui des purs, intervint à son tour la vieille femme. Satan n’a pu obtenir ce qu’il espérait de la vierge Lucie de Syracuse… Du moins l’a-t-il cru !... Et c’est pour cela qu’il a inspiré à l’empereur Dioclétien et au consul Pascanius cette haine des chrétiens et, en particulier, de la belle Lucie. L’Ignoble voulait que disparaissent toutes les traces de son affreux forfait mécanique… Car voyez-vous, même si son intelligence est mauvaise, elle n’est pas sans ressorts brillants. La pureté de Lucie de Syracuse était destinée à adoucir la méchanceté de Satan et à lui donner des rejetons qui ne viendraient jamais menacer son trône aux Enfers.
- Il y a réussi. Vous et vos semblables en êtes la preuve, vous n’avez jamais rien revendiqué.
- Non ! Il a échoué puisque nous avons pris le parti du Bien ! Génération après génération, nous avons sélectionné les plus brillants descendants de Lucie, ceux dont l’âme était la plus pure et la plus digne de confiance. Nous les avons mariés à des personnes venues d’autres lignées mais dotées des mêmes qualités remarquables. Le sang de Lucie n’est plus aussi pur, les méchancetés du sang lourd et noir de Satan se sont diluées elles aussi… Mais nous savons tous qu’Il n’a jamais perdu de vue son ignoble projet de conquête de la surface de la Terre et son insensée volonté d’avoir d’une pure jeune femme les héritiers affadis dont il rêve.
- Sauf, reprit le senior, que cette fois-ci, il ne comptait pas choisir une vierge. Une vierge c’est quelqu’un qui a les moyens de défendre sa pureté et de combattre les instincts mauvais du Diable parce qu’elle porte une foi simple et sainte en elle… Mais qu’une douce enfant, ayant déjà succombé au pêché de chair, ayant enfanté, vienne à se présenter et…
L’homme à la couronne capillaire blanche ne termina pas sa phrase. Elle resta ainsi un temps, suspendue dans le silence. Juste le temps pour que frère Vilain puisse saisir les raisons qui l’avaient fait appeler, lui et pas un autre, jusqu’à Rouen.
- La princesse Podane de Grime… C’est elle n’est-ce pas ?... C’est elle que le propriétaire des Enfers entend ramener avec lui, comme Héphaïstos, jadis, ramena la belle Koré.
- Vous ne payez pas de mine, frère Vilain, mais vous êtes brillant. C’est bien de cela qu’il s’agit en effet. La princesse Podane est celle que le Diable a décidé d’épouser, de saillir et de déshonorer. Mais pour ses noces, il entend offrir à la belle une dot jamais imaginée jusqu’ici. Toute la surface de la Terre. Un royaume maudit sur lequel elle devra régner en mettant en œuvre les trésors d’intelligence mauvaise qu’il aura instillés en elle.
- Mais savez-vous où elle est ? fit-il, inquiet et angoissé du sort de la douce enfant qu’il avait vue finir de grandir.
- Elle ne devrait plus tarder…
- Vous voulez dire qu’elle est ici ?
- Non… Un seul lieu peut interdire au Diable de réussir à triompher d’elle. Ce lieu est ceint de remparts si puissants qu’il ne pourra les franchir car ce sont des remparts édifiés par notre Seigneur lui-même. Le septième jour, ce jour fameux où on prétend, à tort, qu’il se reposa.
- Un lieu lointain ?
- Diantre, vous saisissez vite…
- Elle est en la sainte Jérusalem…
- Exactement, expliqua la femme d’âge adulte. Nous avons tout fait pour qu’il en soit ainsi… Jusqu’à lui faire accroire que son fils était maudit et qu’il fallait obtenir sa guérison par quelque formule magique dont un des éléments se trouvait…
- Paix, Lison ! fit le senior. Tu parles trop !...

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mer 31 Déc 2014 - 11:39

Notre-Dame de Guybéhar n’avait pas l’élévation et la splendeur de ces églises qu’on dirait plus tard gothiques. Elle avait pour cela de bonnes raisons, le « style français » comme on disait alors n’était point encore sorti du cœur du Bassin parisien qui l’avait vu naître. Cela ne signifiait en rien que l’église mirandaise manquât d’originalité, l’architecte local ayant su jouer avec bonheur avec les contraintes imposées pour ce type d’édifice.
La nef de Notre-Dame de Guybéhar était étroite mais étendue sur une très longue distance. A son extrémité ouest, de part et d’autre du simple portail de bois de ronces, six petites tours avaient été dressées, des tours étonnantes car elles partaient à l’horizontale au lieu de s’élever à la verticale. A l’autre bout de l’édifice, le transept était noyé dans une abside démesurée qui n’englobait pas seulement la taille du chœur mais s’étendait d’un bout du transept à l’autre en une vaste demi-alvéole. Quant au clocher, le paradoxe de l’édifice était qu’il n’en comptait point ; à sa place, un grand trou circulaire ouvert sur le ciel qu’obstruaient très imparfaitement six grandes cordes soutenant une grande toile écrue.
- C’est ma foi fort étonnant, fit le nonce Ancellito que tout manquement aux règles saintes contrariait toujours.
- Que voulez-vous, expliqua le seigneur Gaëtan, les moyens de notre mère l’Eglise sont mal distribués. Ici nous avions peu et, ayant peu, nous avons eu de moins en moins. A Bordeaux, à Toulouse, à Paris, on peut avoir de belles cathédrales avec tout le confort moderne pour le pèlerin et le fidèle. Ici, nous n’avons jamais eu l’argent nécessaire.
- Mais quand même, sans cloches, comment appeler les fidèles à l’office ?
- Dieu y pourvoit, votre éminence. A la bonne heure, il frotte de vent les cordes que vous voyez ici. Le bruit produit résonne entre les murs épais de l’église et le son mélodieux enfle jusqu’à se faire entendre à des lieues.
- Sans amplification ?
- Aucune…
- C’est prodigieux, intervint sœur Trisquelle, mais me direz-vous, sire Gaëtan, pourquoi ce baptistère est rempli d’une eau bouillonnante ?
- Ah, oui… Là encore c’est une conséquence de l’absence de clocher. L’eau de pluie est récupérée par la toile tendue et directement envoyée par cette canalisation dans le baptistère. Cela se fait en permanence ce qui explique que nous ayons une eau vive à Notre-Dame de Guybéhar.
- Et cette statue de la Vierge, elle a aussi souffert du manque de financement ?... Ou est-ce plutôt un manque de talent de l’artiste ?
- Ni l’un, ni l’autre, ma mère… Il ne s’agit point d’une statue de la Vierge mais de sainte Emmanuelle, protectrice des sans abris, des étrangers et des gens de gauche. C’était une belle statue naguère mais un sculpteur de passage, voulant rectifier un détail sur son visage l’a déformé…
- Déformé ?... Vous êtes fort conciliant avec ce blasphémateur. Ces lèvres sont disproportionnées et invitent à des rapprochements buccaux que notre morale chrétienne ne peut que réprouver.
- Eh bien ! lança Killian de Grime en frappant autoritairement le sol de briques froides. En avez-vous bientôt fini avec des parlotteries ? Nous ne sommes pas ici pour établir un quelconque guide du voyageur et recenser les merveilles, ou dans ce cas précis les horreurs, qui jalonneront son parcours. Nous sommes ici pour exorciser la baronne et le plus vite sera le mieux. Le lieu y est-il propice, monseigneur ?
- C’est un lieu consacré, répondit le nonce Ancellito, il fera l’affaire.
- Consacré à qui ? demanda alors Justin Bibor qui, revenant de dehors, n’avait rien entendu de tout ce qui avait précédé.
Il n’obtint pour toute réponse qu’un silence gêné.
- Eh bien, si cela intéresse quelqu’un, je trouve que les caves et les greniers de messire Gaëtan sont fort remplis pour un homme qui vit seul. Jambons en salaison, grosses miches croustillantes, raves et pois en abondance. Je vais donc préparer le souper…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 2 Jan 2015 - 0:10

Accuser quelqu’un de parler trop quand on vient d’assurer vouloir tout partager avec un « invité » fait plutôt mauvais genre. Frère Vilain n’eut pas le temps de finir de boucler cette remarque que le plus âgé des hommes du sextuor se reprit.
- Ne voyez point de malice à ma remarque à notre chère Lison. Elle s’est acquittée de façon remarquable de sa tâche et il est normal qu’elle ait grand plaisir à évoquer cela… Cependant, tout doit venir en son temps. Alors, monsieur le prieur, si vous avez des questions à nous poser en préalable, je vous écoute.
- Des questions ?
Frère Vilain se gratta la tonsure en signe d’hésitation. Il constata d’ailleurs que le cheveu commençait à repousser ; depuis plusieurs jours il avait couru un peu partout sans prendre le temps de l’entretenir comme il convenait. Cela devait lui donner mauvais genre… Et puis un accident de tonsure est si vite arrivé qu’il se promît de rectifier cela dès que possible.
- Des questions ? répéta-t-il… J’en aurais des dizaines.
- Eh bien, je ne vous en accorde que trois car nous n’avons pas non plus que cela à faire. Nous avons quand même un monde à sauver.
- Trois questions. Fort bien… Je vais donc mettre ma curiosité au frais et me contenter de vous en poser une seule tant la réponse que j’entrevois me fait horreur par avance… Vous dites être du même sang que sainte Lucie mais dans ce cas, cela signifie-t-il que vous ne vous unissiez qu’entre vous. Ainsi, l’homme et la femme du même âge seraient les pères de deux enfants qui eux-mêmes auraient des enfants…
- Je peux vous rassurer sur ce point. Nous respectons les interdits de l’Eglise en la matière. Tels que vous nous voyez, nous sommes tous des trépassés qui ont laissé derrière eux conjoints et parfois enfants pour rejoindre cette confrérie de six membres.
C’était à nouveau le doyen d’âge qui s’était exprimé. A n’en point douter, les deux « bavards » étaient les véritables meneurs de la bande. Le plus âgé et la plus jeune. Comme s’il y avait là aussi une forme de parallélisme égalitaire.
- J’ai été marié il y a 40 ans, poursuivit-il. Une belle et robuste bourgeoise que j’avais rencontrée dans la belle ville de Paris où j’étudiais. J’ai vécu avec elle le temps qu’elle me donne un enfant. Fille ou garçon peu m’importait car ce n’était point d’un héritier au sens classique de notre société d’ordres que j’attendais. Il me fallait juste perpétuer le sang si fort de sainte Lucie. Lorsque Lison est née, je l’ai enlevée et nous avons disparu de la vie de cette bourgeoise parisienne. Quelques jours plus tard, on lui annonçait qu’on avait retrouvé les corps de son époux et de son enfant dévorés par des loups au nord de la ville. Elle s’est depuis consolée de cette double perte et tout est pour le mieux ainsi.
- Donc si je comprends bien. Il y a en fait deux lignées qui évoluent en parallèle… sans jamais se croiser.
- Nous y veillons… Même s’il y a parfois des exceptions… J’en suis une, fit le jeune garçon qui n’avait rien dit jusque là.
- Pourquoi dites-vous cela ?
- Je ne suis qu’un élément d’une branche collatérale qu’on est allé chercher à la hâte du fait d’une défaillance de la génération précédente…
- Quelle défaillance ? lança Lison en jetant sur son voisin des regards noirs et furibonds. J’ai enfanté à dix reprises et un seul de mes enfants a été le garçon dont nous avions besoin.
- Et je suis condamné, reprit le jeune, à siéger en attendant que Vroche prenne ma place.
- Vroche est donc votre fils ?
- Mon seul fils… J’ai eu neuf filles, dont une seule a survécu, et un fils… Et c’est celui-ci qui a été jugé digne de devenir membre un jour de notre confrérie. Comme vous avez pu en juger, il est déjà au fait de nos actions et y prend part.
- Et qu’est-il advenu de votre fille ?
- Elle est restée au château des Grime. Elle y attend mon retour qui ne se fera jamais… Mais, même si le comte de Grime est soupe au lait et son épouse une grande évaporée, je sais qu’elle sera bien traitée. Et nous ferons en sorte qu’elle grandisse en harmonie…
- Car si mademoiselle, qui ne s’appelle pas Lucie comme elle me l’a dit d’emblée en se moquant de moi, car si mademoiselle disais-je venait à trépasser, il faudrait bien qu’une autre damoiselle « du sang » puisse la remplacer ?... C’est bien cela qui fait de vous une exception, jeune homme ? Vous êtes venu combler un manque après avoir ignoré une bonne partie de votre vie qui vous étiez ?
- Tout à fait…
- Vous êtes un homme habile, frère Vilain, intervint le prieur pour couper court sans doute à des révélations quelque peu embarrassantes. On vous autorise trois questions, vous affirmez vouloir n’en poser qu’une mais au final vous les multipliez.
- C’est que j’avais l’impression d’explorer toujours la même. Il n’y avait point de malice dans mon attitude, croyez-le bien… En revanche, je trouverais fort pratique d’avoir un nom à mettre sur chacun de ces visages qui me font face. J’avais entendu parler de la nourrice Lison au château de Grime mais sans jamais la rencontrer… Je comprends mieux pourquoi… Mais convenez que si nous devons agir ensemble, il me faut vous connaître afin de pouvoir vous nommer directement si le besoin s’en fait sentir.
Il n’y eut même pas d’échanges verbaux ou même oculaires entre les membres du sextuor. L’un après l’autre, ils se levèrent en dévoilant leur identité.
- Je me nomme Aliénor de Méranval, fit la plus jeune.
- Elisabeth de Latronch de Travère… Mais tout le monde m’appelle Lison comme bien vous le savez, frère Vilain.
- Arsinoé de Brisach…
- L’exception se nomme Rodolphe de Montfousillon…
- Hercule-André des Aubrais, fit celui qui n’avait jusqu’alors rien dit.
- Arthur de Moncoulier de la Berrenuse, termina le plus ancien.
- Je suppose que tous ces noms sont aussi faux que le sérieux avec lequel vous les avez prononcés… Ils évitent de dire que vous êtes d’un même sang et ils éparpillent vos origines un peu partout dans le royaume. On peinerait forcément à vous y repérer…
- Encore une fois, vous êtes plein de sagacité, frère Vilain… Nous ne pouvons vivre au grand jour sous notre identité réelle, c’est la condition même du succès du secret qui nous protège depuis des générations. Mais ne croyez pas que nous vivons reclus ici en permanence. Nous voyageons et nous nous formons régulièrement auprès des plus grands savants de notre temps. Nous en recrutons même pour entrer à notre service. Ainsi, cet ensemble architectural qui nous accueille près de Rouen a été édifié par un savant allemand du nom de Vic Ötterschultzer. Il court sous un méandre de la rivière Seine et offre ainsi plusieurs issues secrètes au cas où nous serions démasqués.
- Je connais ce nom, murmura frère Vilain. Où ai-je bien pu le rencontrer ?
- C’est un homme remarquable que nous avons placé plusieurs années au service de la baronne de Saint-Dieu en sa terre du Berry.
- Mais vous êtes partout ! s’exclama le prieur de Saint-Romuald.
- Et réciproquement…

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 3 Jan 2015 - 1:06

Le cardinal de la Plancha se sentait comme passé sur le grill. Depuis trois heures il se trouvait face au Démon absolu, au maître des Enfers. Comment diable – si j’ose dire – l’avait-il débusqué, c’était la question qu’il se posait sans cesse.
Lorsque certains phénomènes étranges s’étaient accumulés aux quatre coins de l’hexagone de la Chrétienté, lorsque les pigeons voyageurs révélant tant de dysfonctionnements du monde s’étaient concentrés au-dessus de Rome comme un essaim d’étourneaux à la belle saison, le cardinal avait pris la courageuse décision de prendre du recul, d’abandonner là ses rêves de puissance et de laisser le pape se débrouiller tout seul. Après tout il avait voulu être souverain pontife, personne ne l’avait poussé. Raison de plus pour le laisser assumer seul sa décision.
Le cardinal Scapinnochio de la Plancha n’avait emporté avec lui que le strict minimum. Quatre petits valets chargés de le servir et de l’approvisionner en mets raffinés, une cinquantaine de volumes de valeur (dont certains sentaient le soufre sans que le Malin y fut pour quelque chose), un lit confortable qui fut démonté en un tour de main par ses serviteurs et transbahuté à dos de mules (celles du pape bien sûr empruntées pour l’occasion) jusqu’au lieu de sa retraite secrète.
A bien y réfléchir c’était peut-être bien ce train de mules traversant Rome qui l’avait trahi. Si des langues malfaisantes en avaient fait des gorges chaudes, elles avaient dû se mettre en branle et parler. De bouche à oreilles et de fil en aiguille, les choses étaient arrivées jusqu’aux longues oreilles pointues du Malin qui, honorant un de ses surnoms, n’avait pas manqué de perspicacité pour trouver la planque du cardinal.
De la Plancha était allé là où il pensait bien qu’on ne viendrait jamais le chercher. Sous terre, dans les catacombes.
Las ! On l’y avait trouvé quand même et on l’avait trainé – il ne savait plus très bien comment – jusque dans cette chambre d’un palais romain. De ce qu’il devinait par la fenêtre, il estimait se trouver sur la colline du Capitole. Mais à quoi cela lui servait-il de le savoir ? D’ici on ne s’évadait pas.
- Eh bien, cardinal, as-tu enfin envie de parler ? On m’a dit que tu avais envisagé de passer quelque accord avec moi ! Te souviens-tu de la chose ?
Il faisait une chaleur étouffante dans la pièce et l’été romain déclinant n’y était pour rien. Le Diable exhalait une température équivalente à plusieurs grosses cheminées fonctionnant en même temps dans un réduit étroit. C’était sans doute là son calcul, laisser le cardinal s’épuiser au milieu de cette touffeur afin de pouvoir le saisir quand il serait à point. De la Plancha, après en avoir longtemps débattu avec lui-même pendant une minute, se dit qu’il ne servait à rien de résister à son destin. Après tout, il avait réussi à embrouiller toute la Curie pendant des années, ce n’était pas Lucifer tout seul qui allait pouvoir lui tenir tête. Scapinnochio de la Plancha était un comploteur né et – toute l’histoire de la création le prouvait – Satan était un amateur qui s’était fait rouler plusieurs fois par Dieu.
- Il m’en souvient, cher camarade, fit-il en adoptant un ton badin. Mais il ne fallait pas vous déplacer de vous-même pour que nous en parlions.
- Tu as raison. Il m’aurait suffi d’attendre car, sur ce que je sais de toi, de la Plancha, tu serais venir rôtir chez moi au lieu d’aller rejoindre l’Autre là-haut en empruntant l’escalator céleste express. Tu ne le sais pas encore, de la Plancha, mais tu es un damné. Dès à présent.
Un rire sonore et lugubre, une cascade d’éclats de verre et un déferlement de chaleur. Telles furent les dernières sensations du cardinal avant de se liquéfier sur sa chaise.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 3 Fév 2015 - 22:50

Exorciser la baronne de Saint-Dieu ne fut pas une partie de plaisir. Il faut dire que la partie mauvaise de la dame, qui avait trouvé auprès du Malin de fort bonnes raisons de se réactiver n’était pas prête à céder la place. Il fallut rien moins que deux barriques d’eau bénite projetée avec violence sur Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu pour commencer à ébranler le démon. Et tout cela prenait du temps. Un temps précieux qui, passant à toute allure, ravivait les craintes du nonce et de sœur Trisquelle en même temps qu’il les épuisait.
Ce fut, et le paradoxe ne manquait pas de sel, Justin Bibor qui eut l’idée géniale que les meilleurs esprits de la troupe ne parvenaient pas à former.
- Il suffirait de la jeter dans le baptistère.
Le baptistère avec son eau vive qui faisait des bulles.
- Le père y est, c’est fou, lança Gaétan de Chauzadir en extirpant du fond de la cuve un corps boursouflé et passablement décomposé déjà.
- De qui s’agit-il ? questionna sœur Trisquelle.
- C’était le père Ocsidé, le prêtre de cette paroisse, répondit le seigneur des lieux. Cela faisait plusieurs jours qu’il n’avait plus donné signe de vie.
- Et pour cause, ajouta Melba de Turin, il apprenait à nager au milieu des bulles. Ce qui ne lui a pas réussi.
- Mais comment a-t-il pu arriver dans ce baptistère ?
La nonne tueuse prit le temps de la réflexion, ce qui pour elle ne durait que quelques fragments de seconde tant son esprit était habile à tisser les stratagèmes les plus tordus.
- Il a dû glisser de là-haut.
- Là-haut ? Vous voulez dire depuis le clocher… qui n’existe pas !
- Si vous regardez bien, vous verrez qu’une corde, la plus fine des six, est cassée. Je pense que votre prêtre était monté là-haut pour la réparer et qu’avec son poids, tout a cédé et il est tombé dans le baptistère.
- Cela se tient, concéda le nonce Ancelitto sans perdre de vue la baronne entravée qui attendait sur le côté en bavant toute une bile mauvaise.
- Cela se tient… Et pourtant, reprit Melba de Turin.
- Et pourtant ?
- Et pourtant, c’est trop évident pour que la vérité soit si simple.
- Que voulez-vous dire ?
- Vous seriez allé vous promener sur une corde à une telle hauteur, vous ?
- Pas dans mon état normal, concéda le nonce.
- Moi qui me fais mal rien qu’en posant le pied par terre, renchérit sœur Trisquelle, cela ne m’aurait même pas effleuré l’esprit.
- Il buvait votre père ?
- Mon père avait quelques problèmes avec la boisson mais jamais…
- Je ne vous parle pas de votre père mais de votre père, fit Melba en montrant le résidu en cours de décomposition jeté dans un coin.
- Enfin, vous n’y pensez pas ! se récria le sire de Chauzadir. Un homme d’Eglise !
- Soit vous êtes naïf, soit vous êtes un grand menteur, trancha avec sa délicatesse habituelle Melba de Turin. Soit quelque chose d’autre a poussé ce saint homme à aller se balader là-haut.
- Quoi ?
- Ca, je ne le sais pas encore mais quelque chose me dit que ça a à voir avec l’Ennemi que nous cherchons à vaincre.
Au grand dam de Melba, ce fut Killian de Grime qui trouva la solution en sondant le baptistère. Il ramena une plaque métallique gravée, un médaillon pieux qui, sans nul doute, avait appartenu au père Ocsidé.
- Cela vous dit quelque chose ? fit-il en tendant l’objet précieux au nonce.
- Saint Jacques Ouzi ?... Cela ne me parle pas même si je crois connaître le martyrologue par cœur.
- Moi, cela me parle, intervint sœur Trisquelle dont les yeux vitreux de fatigue trouvèrent soudain un pétillement perdu depuis des jours. C’est un nom que j’ai découvert lors de mes travaux à Cordoue. Jacques Ouzi était un chrétien vivant en Ifriqya au VIIIème siècle au moment de la conquête musulmane. Ayant refusé de verser le tribut réclamé aux dhimmis, il a été mis dans de l’eau bouillonnante avec des épices et des raves… Certaines légendes ajoutent même qu’il y avait aussi un nommé Kub dans le bouillon.
- Et alors ?
- Kub s’est dissous mais Jacques Ouzi a continué à vivre comme si de rien n’était.
- Et donc ?
- Un chrétien qui supporte la chaleur la plus extrême, comment appelleriez-vous cela ?
- Un suppôt de Satan…
- Sans nul doute, confirma le nonce Ancellito… Mais que tirez-vous de cette histoire, ma mère ?
- Que ce baptistère n’a rien d’innocent, pas plus que cette église si étrange. Si cette eau bouillonne c’est parce qu’elle est connectée aux mondes infernaux. Je suis quasi certaine que c’est ici que le Démon a fait son apparition sur la Terre et que le prêtre en question n’en a été que la première victime.
- Mais que fait-on alors pour la baronne ?... On la plonge ou pas dans l’eau et ses bulles ?
- On ne la plonge pas, Bibor… On détruit cette fausse église et on espère que cette destruction amènera l’Ennemi à revenir ici… Pour nous affronter…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Ven 6 Fév 2015 - 19:26

Frère Vilain n’était pas au bout de ses surprises. Les six avaient bien des choses encore à lui apprendre.
- Savez-vous où se trouve l’Ennemi en ce moment ?
- Partout où il le veut je suppose… Il se déplace selon sa volonté, bien plus vite que nous en tous cas.
- Certes, mais n’ayant pas le don d’ubiquité lorsqu’il emprunte une enveloppe humaine, il ne peut être qu’à un seul endroit à la fois, fit Aliénor de Méranval.
- Il est à Rome ! enchaîna rapidement Arthur de Moncoulier… A Rome, si près de notre souverain pontife… Et pourtant…
- Et pourtant… Comme les démons ont horreur des autres démons, ce sont les pires des membres de notre Eglise qu’il a entrepris de réduire au silence. L’abbé de Mozarella quelque part dans ce royaume et, sans doute aucun, le cardinal Scapinnochio à Rome… Le seul bon côté à la présence de Satan sur Terre c’est qu’il effectue la sale besogne que nous ne pouvions accomplir nous-mêmes.
Lison se mordit la langue tandis que des regards courroucés noircissaient ses environs. Une fois encore, elle en avait trop dit.

La grand paradoxe de ce second volume de la geste de Podane de Grime est que notre héroïne laisse finalement beaucoup, et c’est tout à l’honneur de sa modestie habituelle, les honneurs du récit à ses amis. Prenons donc le temps de rappeler car elle est absent de ce récit depuis plusieurs pages qu’elle est arrivée désormais à Jérusalem et que… Attendez, il faut que je retourne voir où elle et ses amies en étaient la dernière fois que nous avons pris de leurs nouvelles… Et que, disais-je, la splendeur de la ville trois fois sainte et de son enceinte l’avait émerveillée.
- Et maintenant ? demanda Mi-Mai à Gautier Prat-Saunier. Où devons-nous aller ?
- Tout… droit… répondit avec sa sobriété habituelle le guide rencontré à la sortie de Jaffa.
- Tu es sûr ? Tu ne vas pas nous faire faire demi-tour dans cinq minutes ?
- Tout… droit… répéta sans se troubler le guide.
- Quand même, minauda Katy, tout ce long voyage pour arriver enfin. Moi, cela m’émeut d’être dans la ville où Jésus a connu le martyre.
Tous durent convenir que leur foi ardente leur dictait les mêmes sentiments.
- Il n’empêche que nous ne devons pas oublier pourquoi nous sommes ici et ce que nous avons à y faire, intervint Philippa qui ne perdait pas le Nord. Nous sommes là pour délivrer nos fils de la terrible magie qui les frappe et pour cela nous devons… Mais, au fait, nous devons faire quoi déjà ?
Eh oui ! Le chemin avait été si long, les périls si nombreux, les chemins de traverse si compliqués à trouver que plus personne ne savait exactement ce qu’il convenait de faire.
Et comme bien on s’en doute, cette amnésie générale n’était pas l’effet du simple hasard.

Après avoir réduit le cardinal de la Plancha à l’état d’une flaque de résidus organiques, Satan, toujours aussi à l’aise dans le monde des hommes, avait franchi en un éclair la distance séparant Rome des portes de Jérusalem… Oui, seulement des portes, car le Saint des Saints lui était à jamais interdit depuis qu’il avait fait du bruit après 11 heures du soir et que le syndic des propriétaires de la ville l’avait banni pour toujours. Hors de question de risquer d’avoir de nouveaux ennuis dans cette ville qui, la vengeance étant un plat qui se mange froid même pour un diable brûlant d’en découdre, devait être la dernière à tomber sous sa domination.
Il savait que la princesse Podane était entre les murs de la Ville sainte. Il sentait son odeur légère, sa douce piété, dans l’air que soufflait le vent chaud du désert. La problématique posée à Satan était on ne peut plus claire : comment faire sortir la princesse de la ville interdite ? Et la faire sortir rapidement car tout ce bazar n’avait que trop duré. Il avait envie d’en faire sa femme le plus vite possible afin de pouvoir entreprendre enfin la grande opération de conquête des esprits de l’humanité toute entière.
La faire sortir ? Oui, mais comment ?
C’est là qu’on peut se rendre compte que le Malin n’était pas bête. D’un simple raisonnement, il se fit une stratégie et une ligne de conduite.
Si elle est venue chercher quelque chose à Jérusalem, elle ne sortira pas de la ville tant qu’elle ne l’aura pas trouvé.
Je pourrais lui donner facilement ce qu’elle est venue chercher pour la faire sortir rapidement… mais vu que je ne sais pas ce qu’elle cherche c’est impossible.
Donc, la seule manière de lui faire rebrousser chemin, c’est qu’elle ait oublié ce qu’elle était venue chercher.
C’est ce que le Diable entreprit de faire aussitôt. Et de manière parfaite comme nous l’avons pu constater il y a peu.

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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Sam 7 Fév 2015 - 12:23

Je suis Pierre et sur cette pierre, tu construiras mon Eglise.
Allez donc savoir pourquoi tandis que, brique après brique, Notre-Dame de Guybéhar disparaissait du paysage de la petite ville de Mirande, cette même phrase résonnait aux oreilles du nonce Ancellito et de sœur Trisquelle. Pas sûr qu’elle ne soit pas venue non plus traverser les esprits moins pieux de Justin Bibor ou de Killian de Grime.
Accepter l’idée de faire disparaître du paysage clérical un édifice cultuel n’était pas à proprement la tasse de thé d’un clerc pénétré de sa mission évangélique comme l‘était celui qui aurait pu être le pape Gilbert IV. Il avait fallu obtenir la promesse écrite de reconstruire du seigneur de Chauzadir, promesse écrite qui avait - on s’en doute - bien plus de valeur qu’une promesse issue de la logorrhée verbale permanente du personnage – pour que le nonce fut le premier à saper les bases de l’édifice.

Frère Vilain avait été raccompagné dans sa cellule. Drôle de partenariat avait-il songé que celui où on vous en dit le moins possible et où on vous loge sur la paille humide d’un cachot.
- C’est pour votre bien, avait dit Vroche en le raccompagnant.
Son bien ?... A vrai dire, il ne savait plus trop où il était et ce qu’il recouvrait. Lucie avait peut-être des objectifs fort charitables mais il manquait à leur stratégie quelque chose de franc, une ligne claire. Alors, il avait envie de leur dire « Tintin ! » et de leur fausser compagnie même si pour cela il fallait émerger au milieu de la Seine.
Oui, finalement, ils avaient bien fait de le raccompagner dans une cellule forte. Ailleurs, il n’aurait pas manqué de faire valoir ses droits à la liberté.

La dure constatation de l’amnésie collective qui les frappait avait stoppé l’avancée des pèlerins dans les rues de Jérusalem. Ils s’étaient entreregardés comme foudroyés par une cruelle sensation que tous leurs efforts avaient été vains, que les périls surmontés l’avaient été pour rien. Et puis il y avait les enfants marqués à jamais de la terrible malédiction qui les avaient conduits jusqu’en Terre sainte. Le mot tristesse pour définir ces sentiments était encore trop faible. Même dame Katy qui aurait pu, à son habitude, râler contre le sort qui l’avait embringuée dans une aventure qui ne la concernait pas, avait sa mine des mauvais jours.
Et puis, Podane s’était soudain tournée vers Gautier Prat-Saunier.
- Gautier, mon ami… Où nous conduisez-vous ?
- Eglise… Saint… Ducros…
- Et qu’y a-t-il dans cette église ?
- Eglise… du… Xème… siècle… Abrite… le… Saint… Grill…
- Eh bien voilà, s’exclama la princesse. C’est cela que nous sommes venus chercher. Le Saint-Grill…
- Et c’est quoi ? demanda la comtesse Philippa.
- Ca, je ne sais plus… Mais nous trouverons bien quelqu’un pour nous renseigner sur place… Gautier, mon ami, comment va-t-on là-bas ?
- Tout… droit…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Dim 8 Fév 2015 - 11:32

Après deux heures d’effort, deux heures prises sur un repos pourtant bien mérité, le baptistère aux eaux bouillonnantes avait été entièrement démantelé par les seigneurs Killian et d’Agnan, Justin Bibor et Melba de Turin. On avait jugé indécent d’autoriser Hamad ben Gali al-Zotto, musulman depuis ses deux ans, à participer au dépeçage d’un lieu de culte chrétien. Quant à sœur Trisquelle et au nonce Ancellito, les efforts nécessaires n’avaient pas tardé à outrepasser les limites de leurs capacités physiques.
- Seigneur, vous croyez que nous allons trouver la porte de l’Enfer ?
- Demande plutôt à dame Melba, c’est elle qui a provoqué tout ce chambard.
Autant dire que Killian de Grime était rien moins que convaincu par ce qu’il tenait pour les élucubrations d’une vieille religieuse percluse de certitudes, d’un nonce beaucoup trop calme pour être honnête et d’une aventurière au coutelas trop agile.
- Peut-être pas LA porte, mais une porte sans aucun doute. Comment expliquer sinon que cette ville se soit ainsi vidée de ses habitants, que le prêtre de la paroisse ait été attiré dans ce baptistère dans lequel il s’est noyé ?
- Que la ville se soit vidée de ses habitants, là je n’en devine qu’aisément la cause. Ils ont en eu tous assez de subir jour après jour les bavarderies du seigneur Gaëtan…
- C’est justement parce qu’il est bavard et tourné exclusivement vers sa propre existence qu’il ne s’est rendu compte de rien…
Elle descella une brique de la pointe acérée de son couteau de combat, l’arracha au mortier séché et la déposa avec précaution sur le tas. C’était une des conditions posées par le seigneur Gaëtan de Chauzadir à la destruction de l’édifice, il voulait pouvoir remployer les briques afin que la reconstruction ne coutât point trop aux habitants qu’il comptait attirer pour repeupler la cité de Mirande.
- Mais enfin, reprit Bibor avec son air désolé habituel, si on ouvre cette porte maléfique, qui nous dit que nous n’allons pas être aussitôt aspirés aux Enfers. Même si je n’ignore pas que telle est ma destinée car je me conduis mal et pêche bien plus qu’à mon tour, je considère que c’est trop tôt.
- Aspirés ! s’exclama le nonce qui ne dormait que de l’œil gauche. Et pourquoi le seriez-vous ? Je vais vous absoudre de ce pas de vos pêchés.
- C’est, fit l’écuyer, qu’ils sont nombreux et que vous devrez m’entendre en confession longuement…
- Je prendrai le temps qu’il faudra pour cela, mon fils… Si vous voulez bien me suivre en un lieu à l’écart où je pourrais ouïr tout mon saoul vos turpitudes afin d’y porter remède.
Ils s’éloignèrent à pas lents vers l’entrée de la nef.
- Est-ce que c’est l’effet de ma profonde méfiance, seigneur Killian, ou votre écuyer a trouvé le moyen de se dérober à ce travail ?
- Je crains, dame Melba, que ce malin-là soit plus rusé que l’autre, celui que nous avons entrepris de traquer.
- C’est bien ce que je me disais… Pour ma part, je crains bien que si nous devons être aspirés vers les Enfers, je ne sois la première à franchir les portes de Cerbère. J’ai tant de crimes sur la conscience.
- Vous en repentez-vous ? demanda Dark d’Agnan.
- Même pas !...
- Alors c’est vous que le nonce aurait dû entendre en confession…
- Impossible ! J’aurais été obligée de lui révéler des choses que je dois demeurer seule à savoir.
- Quoi par exemple ?
- Bien essayé, seigneur d’Agnan !... Mais je ne suis pas tombée de la dernière pluie. Ce que je sais est de si grande conséquence que je ne peux le révéler qu’à une seule personne.
- Qui est ?... Le roi Louis ? Le pape ?
- Que nenni ! Votre épouse, mon cher…
Killian de Grime, qui avait continué à démanteler les bases du baptistère, ajouta une dernière pierre au tas constitué à la base du transept.
- S’il y a une ouverture ici, elle est bigrement bien cachée. Sous ce parement de briques, il n’y a que le sol… C’est bien ce que je disais, tout ceci ne mène à rien et nulle part.
- Parce que vous pensiez que Satan allait franchir une porte d’eau pour venir sur Terre ?...
Melba de Turin saisit la main du seigneur Killian et l’amena contre son visage.
- Sentez-vous la chaleur de mes joues ?... C’est l’effet de l’effort que nous avons dû consentir pour ôter toutes ces briques… Maintenant, posez votre main sur le sol. Que constatez-vous ?
- C’est encore plus chaud…
- Chaud et ?...
- Beaucoup moins doux que votre joue.
- Flatteur ! ricana l’aventurière. Ce n’est point ce que je vous demande…
Dark d’Agnan qui s’était baissé à son tour apporta le réponse attendue.
- Chaud et diffus… Il n’y a que quelques parcelles du sol qui sont chaudes… ici c’est froid comme la pierre et là c’est brûlant…
- Et qu’en concluez-vous ? monsieur l’observateur.
- Que la chaleur se concentre en quelques points seulement… Des points qui s’alignent sous le sol de l’église…
- Comme ?...
- Comme si nous étions sur une grille !
- Exactement… Une grille incandescente… La grille qui ouvre la porte des Enfers… Mais pour l’atteindre, il faut finir de détruire cette église.
- Mais si pour ouvrir la grille, il faut détruire l’église c’est que Satan n’est point passé ici pour venir sur Terre.
- Exact, seigneur Killian ! C’est par cette grille qu’il compte faire passer son armée de démons dans notre monde pour en prendre le contrôle.
- Mais comment savez-vous tout cela ?...
- Je le sais, c’est tout !


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Lun 9 Fév 2015 - 16:47

La nuit finissait d’étirer ses nuages lourds de suie sur Rouen alors que le petit matin se faisait déjà plus clair dans les rues étroites du centre-ville de Jérusalem. A Mirande, Bibor, revenu de ses longs aveux nanti d’un pardon en bonne et due forme, et le chevalier d’Agnan venaient d’entamer la destruction du chevet de Notre-Dame de Guybéhar à grands coups de masse. Mais c’est à Paris, dans une pièce étroite d’esprit, que nos regards se portent désormais. Là, une protagoniste de premier plan de notre récit, mais que nous n’avons plus croisée depuis longtemps, écoutait religieusement les révélations étonnantes d’un clerc de ses proches.
- Il en est ainsi que je vous l’ai conté, ma reine. Tous ces phénomènes étranges que nous avons pu constater et auxquels nos savants et nos livres saints n’ont pas d’explications sont bien l’effet de Satan venu sur Terre.
La reine Blanche ne mérita jamais autant son nom en cet instant qui manqua le voir défaillir complètement.
- Allons, frère, cela ne se peut… Satan est toujours là tapi, à l’affut de nos pauvres misères humaines, mais il ne vient pas ainsi piétiner les plates bandes célestes de Dieu… Satan, c’est un repoussoir, le méchant bonhomme qui est là pour faire peur aux âmes sensibles et les ramener dans le droit chemin de la brebis non égarée… Il n’est pas…
- Il est…
- Et que veut-il ?
- Que peut-il vouloir, ma reine, sinon étendre son empire sur votre royaume et ceux de vos confrères ?
- Qu’on mobilise le ban, l’arrière-ban et tous les bans qui pourraient venir à se présenter !
- Je crains, madame, que vous ne deviez vous asseoir sur tous ces bans. Satan et ses suppôts sont bien plus forts qu’une armée féodale. Songez qu’ils jubilent sous une douche de poix incandescente, qu’ils se rient des flèches enflammées et n’ont que faire de nos sermons et de nos alléluias.
- Et qu’en est-il de cette mijaurée de princesse Podane ?
- Aux dernières nouvelles reçues de mes agents, elle serait en pèlerinage en la sainte Jérusalem.
- Eh bien ! Qu’elle en revienne et qu’on la jette entre les pattes griffues du Malin. Qui sait si tant de niaiserie ne pourrait pas mettre Satan sans dessus-dessous !
- Qu’elle en revienne ? Vous voulez dire ?
- Oui, donnez à vos hommes l’ordre de s’emparer de la princesse et trouvez ensuite le moyen de la mettre en contact avec Satan. Qui sait si nous ne pourrons pas faire d’une pierre deux coups.
- Ma reine, si j’osais…
- Osez, monsieur de Saint-Malo…
- Je ne sais d’où vous vient cette idée mais…
- Mais ?...
- Elle n’a aucun sens…
- Parce que vous pensez que la venue de Satan sur cette Terre a du sens peut-être ! explosa la reine Blanche. Regardez mon fils ! Sans ce méchant Démon et ses envies de conquête universelle, il aurait pu être un saint.
- Un saint, moi ?! fit le jeune Louis qui ne dormait que d’un œil en suçant son pouce sur les genoux de sa royale génitrice. Mais je n’ai pas envie d’être un saint ! Je veux être un lion, comme papa !
- Tu seras un saint, mon fils ! Que cela te plaise ou non !... Et tu iras rendre la justice sous un chêne ! Et tu iras libérer la Terre sainte ! C’est comme ça ! J’ai déjà réfléchi à ce que doit être ta vie !... C’est ça le travail d’une bonne mère !... Mais rien de cela ne se fera s’il y a une personne plus sainte que toi et cette Podane a tous les caractères d’une sainte ! Et rien de cela ne se fera si ce maudit Satan n’est pas renvoyé à ces chères étuves ! Donc, il faut que les deux disparaissent de la surface de notre monde. Et le meilleur moyen c’est encore qu’ils s’affrontent et se détruisent mutuellement.
- Cette stratégie n’est point conforme aux canons de notre sainte Eglise, osa l’abbé de Saint-Malo.
- Elle est conforme à mes canons à moi et cela me suffit. Et si cela ne vous convient pas, vous en discuterez avec mon conseiller personnel…
- Votre conseiller personnel ?... Mais je croyais que c’était moi votre conseiller personnel…
- Vous l’étiez jusqu’à ce que vous fassiez preuve de votre incompétence… Désormais, je ne me fie plus qu’à messire de Rochereau.
- Qui est ce seigneur ?
- Peu vous importe ! Sachez juste que je l’ai rencontré avant-hier pour la première fois et qu’il m’a convaincu que ma stratégie était la bonne.
- C’est qu’il vous l’a peut-être soufflée lui-même.
- Croyez-vous qu’on peut commander à la reine de France ?
L’abbé de Saint-Malo ne répondit rien parce qu’il n’y avait rien à répondre. Il s’inclina devant la reine Blanche et se retira sans oser lui tourner le dos. Raison pour laquelle il se prit les pieds dans un épais tapis de laine, tomba en arrière et se fracassa le crâne contre un tisonnier qui trainait.
Le grand ménage satanique se poursuivait…


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MessageSujet: Re: La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin   Mar 10 Fév 2015 - 19:24

Le lecteur attentif (si, si, il y en a !) aura sans doute noté que la procédure d’exorcisme envers la baronne de Saint-Dieu avait été abandonnée au profit du désossement de l’église Notre-Dame de Guybéhar. Chantier titanesque s’il en fut mais qui ne pouvait que retarder le moment de rendre à l’esprit d’Anne-Charlotte-Romane son intégrité la plus complète. En attendant de pouvoir retrouver un lieu consacré digne de confiance, l’église située sur une des bouches des Enfers ne l’étant évidemment pas, on avait confié la garde de la baronne au seigneur Gaétan.
En se disant que, comme il devait parler même en dormant, la baronne ne saurait jamais à quel moment elle pourrait envisager une tentative d’évasion.
Ce n’était certes pas une mauvaise idée mais, possédée comme elle l’était, Anne-Charlotte-Romane de Saint-Dieu avait plus d’un tour dans son sac. Heureusement pour nos amis, elle avait oublié son sac…

La lourde porte de la cellule de frère Vilain couina de manière tout à fait réglementaire. Un silence tout aussi lourd que l’huis désormais ouvert répondit à la question qu’il posa quant à l’identité de la personne qui s’invitait ainsi à sa paille pourrie party. Il y eut juste une main, main féminine lui sembla-t-il, pour lui faire signe de sortir sans délai. Le couloir, à peine plus éclairé par deux séries de torches basse consommation, ne lui livra pas l’identité de sa libératrice.
Il avait bien une petite idée de la chose mais il se garda de questionner de nouveau. On ne s’évadait généralement pas en convoquant les gardiens à assister au spectacle.

Après une nuit entière passée à suivre Géraud Prat-Saunier dans le dédale des ruelles, sentes et autres venelles de Jérusalem, nos amis pèlerins d’infortune purent enfin s’arrêter devant l’église Saint-Ducros, patron des épices d’Orient et des marchands les vendant à des tarifs prohibitifs.
- Pourquoi est-ce que cela a été aussi long ? demanda Katy-Sang-Fing dont le dos était perclus d’avoir tant chevauché.
- L’adresse… change… sans… arrêt, répondit Géraud.
- Comment est-ce possible ?
Le guide resta sans réponse. Il ne fallait pas trop lui en demander quand même.
- Je pense qu’il se passe ici des choses étranges, fit Mi-Mai. Une église ne se déplace pas ainsi toute seule.
- Ca, on s’en doutait, râla dame Katy.
- Mais avez-vous un début de commencement d’explication ?
- Pas le moindre…
Mi-Mai s’éloigna de Géraud Prat-Saunier qui semblait perdu dans des pensées inaccessibles au commun des mortels. D’un signe, il invita ses compagnes d’odyssée à le rejoindre à l’écart.
- Avez-vous remarqué que Géraud n’a pas cessé de nous dire qu’il fallait aller tout droit…
- Oui… Et j’ai aussi remarqué qu’en allant tout droit nous n’avons cessé de tourner en rond, persifla dame Katy.
- Exactement ! Il n’y a à cela qu’une seule explication pertinente. Les points de repère de notre guide ne cessaient de se modifier au fur et à mesure que nous avancions. La course des étoiles était perturbée. Chaque fois qu’il se fiait à une étoile pour se diriger, elle se dérobait et glissait sur l’horizon.
- La chose n’est évidemment pas normale, fit Philippa de Vivarais.
Ayant travaillé le dessin avec les meilleurs maîtres italiens, elle connaissait les règles de ce qu’on n’appelait point encore la perspective. Les points de fuite sur l’horizon étaient fixes, elle le savait.
- Qu’en déduisez-vous, brave Mi-Mai ?
- Que l’ordre du monde est perturbé. Que quelque chose ne tourne pas rond.
- Ce n’est pas nouveau, intervint dame Katy. Ca fait des années que je le dis. Avec leurs nouvelles armes, ils nous détraquent tout.
- Et c’est aussi cela qui a fait que nous avions tous oublié ce que nous étions venus faire ici ?
Katy-Sang-Fing dut convenir d’un hochement d’épaules que non.
- Il faut, reprit l’écuyer, que je vous avoue quelque chose… Si dame Katy veut bien que je narre les faits sans être interrompu.
Dame Katy se contenta de répondre par un haussement de tête outragé.
- Lors de notre long voyage jusqu’au château de Saint-Dieu, j’ai observé de bien étranges choses de la part de votre nourrice.
- Lison ?!
Les trois mères, n’en déplaise à ceux qui estiment que l’amour maternel n’existait point en ces siècles de fer, bondirent à l’idée que leur progéniture avait pu être confiée à une personne peu digne de foi.
- Ma fille ! s’exclama dame Katy.
- Mon fils ! s’écria dame Philippa.
- Ma nourrice ! s’étonna dame Podane.
- Comment expliquez-vous qu’au milieu d’un fourbi de bonne femme du peuple, ladite Lison transportât deux lourds grimoires bien cachés dans les fontes de sa monture.
- Des grimoires ?! Quels grimoires ?
- Je ne saurais vous le dire précisément mais ce n’était pas le genre de volumes qu’on peut trouver au prieuré de Saint-Romuald et que la nourrice aurait été chargée de rapporter en chemin à quelque abbaye débitrice.
- Les auraient-elles volés ?
- Ce serait tellement logique… Pourtant, je le décrois. Le soir, lorsque tout le monde dormait et que les étoiles étaient les seules à la surveiller, du moins le croyait-elle, elle en ouvrait un et semblait en apprendre de longs passages qu’elle répétait à mi-voix.
- Et que disaient ces étranges psalmodies ?
- Elles évoquaient l’action des forces des ténèbres.
- Mais pourquoi n’as-tu rien dit, espèce d’inconscient ?! hurla dame Katy.
Mi-Mai haussa les épaules avec un rien de fatalisme dans le regard.
- SI j’avais dit quelque chose, nous n’aurions jamais pris la route jusqu’à Jérusalem et je n’aurais pas pu accomplir le serment fait à mon père, le feu comte, avant qu’il ne rende son âme à Dieu.
- Quel était ce serment ?
- Je lui avais promis de conduire l’aîné de ses petits-enfants jusqu’en Terre sainte… Et comme, vous êtes sa seule descendance, princesse.
- Mais pourquoi lui as-tu promis cela, Mi-Mai ?
- Oh, ça, c’est une très longue histoire…


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La pluie du Malin n'arrête pas le pèlerin
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