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 Le signe de la salamandre

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filo

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MessageSujet: Le signe de la salamandre   Sam 24 Aoû 2013 - 19:31

LE SIGNE DE LA SALAMANDRE

Prologue


L'homme est doux.
Son regard se perd dans le vide, comme s'il allait s'endormir. Même dans une situation aussi inconfortable.
Les menottes lui cisaillent les poignets dans son dos, il est pourtant obligé de s'appuyer dessus, calé entre les deux flics.
Les lumières défilent, le silence est revenu, excepté la radio de bord du véhicule qui crache d'incessantes informations aux différentes patrouilles.
En fait il n'est pas prêt de dormir, même s'il le désire plus que tout.
Il fixe la tache de sang qui macule encore sa cuisse. Elle a la forme d'une maison avec une tour.

De cette maison très précise qu'il a bien connue.

(En haut de la tour une fenêtre.
Dans l'encadrement on voit un petit garçon. Même de si loin on peut se perdre dans l'immense détresse de son regard, ses grands yeux cernés guettant au loin un espoir, une issue.
Ses deux mains sont agrippées au rebord de la fenêtre, si fort que ça lui fait mal, mais cette douleur lui appartient. Celle-ci, c'est lui qui la décide, et quelque part cela lui fait du bien)


Un carrefour, d'autres sirènes, d'autres lumières dansantes, d'autres flashes de photographes... on lui met un blouson sur la tête.
Encore caché. Tout est caché dans cette vie.
Le flic de gauche insinue que le blouson masque un peu l'odeur insupportable, histoire de l'humilier un peu plus.
En fait c'est le flic de droite qui pue, car il a vomi un peu plus tôt quand il est arrivé sur les lieux où tout s'est terminé, où tout devait se terminer.

(Le petit garçon tremble ; ses grands yeux cernés sont les plus grands yeux qu'on n'a jamais pu voir sur un petit garçon, agrandis par sa souffrance de petit garçon. Des larmes amères d'impuissance et d'incompréhension en coulent sans discontinuer)

"C'est ça, chiale connard, t'as pas fini de chialer, dit le flic de gauche en retirant le blouson, tu as tout le restant de ta vie pour ça, je te le garantis.
- Et on s'arrangera pour qu'en taule ton cul passe à la casserole tous les jours que Dieu fait, et tellement que ce sera plus une casserole mais une cocotte-minute !" Ils se mettent alors à rire, interrompus soudain par le regard noir du flic côté passager qui s'est retourné.

(Le petit garçon a mal, au ventre, aux fesses, à la tête, à l'âme. Pourquoi lui faire du mal à lui ? Il quitte parfois sa fenêtre pour aller se soulager, toujours de justesse car il est devenu incontinent. Mais il revient toujours à la fenêtre, car là est sa place, à jamais. Ses grands yeux sont comme un phare éclairant la nuit, éternellement)

L'officier le toise et lui parle de sa voix grave.
"Tu vois, Salamandre, non seulement la partie est finie, mais celle qui commence maintenant pour toi, je la souhaite pas à mon pire ennemi. Et pourtant, mon pire ennemi, ben c'est toi mon pote ! Quatre ans que je rêve de ce moment. Et ce soir je sabre le champagne. N'en veux pas à mes hommes, mais la fille de Georgie ici présent a l'âge de ta victime. Je te demande pas de te mettre à sa place, ça n'a pas l'air d'être ta spécialité, mais tu peux comprendre qu'on a rarement approché un pire fumier que toi. Et le fait de ne pas vouloir d'avocat ne fera pas remonter ta cote, si c'est ce que tu crois. Personne ne t'admire, tout le monde te conspue, et ça ne fait que commencer."

(N'y a-t-il pas une seule personne pour aimer le petit garçon ? Pourquoi tout le monde lui fait du mal ? Que peut-il faire lui, pour qu'on s'occupe de lui ? Ces questions il se les pose si souvent qu'elles ne sont même plus formulées, elles sont devenues une sorte de toile de fond sur laquelle ondulent son mal-être et ses rêves.

Il ne pourra jamais vivre autrement que dans les décombres de ces rêves)




-1-

"Je ne sais pas si cette lettre va arriver jusqu'à vous, mais si c'est le cas j'espère que vous la lirez jusqu'au bout.
Voilà, j'ai suivi avec attention et fascination toute votre affaire, depuis le début, avant même que la police ne vous capture.
Pourquoi ? Parce que, figurez-vous, votre première victime, Julie Terence, était celle pour laquelle mon ex m'avait quittée.
Même si je ne lui souhaitais pas de mourir, surtout dans les conditions que vous lui avez fait subir, je vous étais secrètement reconnaissante, car je la haïssais.
Vos victimes suivantes m'étaient étrangères, et malgré le climat d'insécurité que vous aviez installé dans la ville, j'avais le fantasme de vous rencontrer, pas en tant que victime, non bien entendu, même si j'ai fait de nombreux rêves où je l'étais, mais comme confidente ou observatrice.

La façon dont vous vous êtes joué des autorités pendant tant d'années, votre signature (je peux dessiner votre salamandre les yeux fermés), vos mises en scène, vos annonces spectaculaires, narguant les enquêteurs, m'ont fait, je l'avoue, vous admirer, et souhaiter que vous ne soyez jamais capturé.

Quand cela est arrivé il y a deux ans, j'ai été très triste, non seulement car j'étais en quelque sorte de votre bord mais aussi parce que ce "feuilleton" se terminait, mais d'un autre côté cela m'a permis enfin de voir votre vrai visage, et ce fut un soulagement pour moi de le découvrir si différent de cet ignoble portrait-robot : vous étiez beau, autant sinon plus que ce que j'avais imaginé.
Je ne doutais pas de votre intelligence, mais pendant le procès que j'ai suivi intégralement, je me suis rendu compte en plus de votre culture et de votre charisme.

Votre grande détresse affective fut sûrement votre première motivation inconsciente, mais vous avez élevé au rang d'art l'exercice du meurtre en série, comme personne ne l'avait encore fait à notre époque.

Je voulais que vous sachiez que quelqu'un vous apprécie beaucoup et aimerait vous rencontrer.
Si vous voulez me mettre sur la liste du parloir, je viendrai.

Une fervente admiratrice,
Madeleine Seller"



Sal replia la lettre légèrement parfumée et se laissa aller à rire de bon coeur, la tête en arrière, la claque sur la cuisse, et la larme à l'œil.
C'était peut-être le dixième courrier de ce genre qu'il recevait depuis deux ans. Cette fascination, sans doute cousine du syndrome de Stockholm, était décidément un phénomène beaucoup plus répandu que ce qu'il n'aurait jamais pu le croire, avant.

Dire qu'on se fait chier à draguer, à rouler les mécaniques, alors qu'il suffit de commettre quelques meurtres et elles sont toutes à nos pieds.

Il relut la lettre et se dit que celle-ci était tout de même depuis le début la seule sans faute, bien tournée, ni hystérique ni axée sur le cul, et de plus dont l'auteur était apparemment fidèle dès le début de sa carrière particulière.

Il décida de lui répondre aussitôt :


"Chère Madeleine,

Votre lettre est bien arrivée à moi, et m'a énormément touché.
J'étais loin de me douter qu'il se trouvât dans ce pays une femme pouvant ressentir ce que vous ressentez à mon égard.
J'en suis tellement surpris : comment pouvez-vous, comme vous le dites, m'admirer et être de mon côté alors que vous auriez pu être une de mes victimes : baillonnée, immobilisée, violée, torturée et finalement tuée ?
Pourquoi une telle fascination pour un assassin qui, selon l'avis général, n'a aucun respect pour la femme, la vie ?
Et surtout pourquoi ce désir d'établir des liens à jamais limités et vains, puisque, comme vous le savez, je ne sortirai jamais...

Je sais que vous vous expliquez déjà sur ces points dans votre lettre, mais je vous invite encore à réfléchir à tout ce que pourrait impliquer votre requête si je l'acceptais. Qu'en penserait votre entourage, vos proches ? Savez-vous que vous n'auriez droit qu'à très peu de visites par an ? Avec des formalités administratives interminables ? Que nous serions derrière une vitre ? Que nous pourrions éventuellement nous attacher l'un à l'autre et que ce serait frustrant ?
Mieux vaut vous trouver des amis libres, honnêtes et présents à vos côtés dans la vie.

Pensez-y bien avant de vous précipiter dans une telle histoire.

Cependant, si vous maintenez votre motivation, donnez-moi plus de détails sur vous. Votre portrait, votre vie, une photo...

SLM"



Il aimait bien les filles cultivées et intelligentes. Pas au début, quand il était plus jeune, les seuls critères étaient physiques.
Il se souvint de son premier "happening", la petite Julie, brune pulpeuse, bien foutue, style un brin salope, ce qui l'avait conforté dans son choix à l'époque.
Ce n'était d'ailleurs pas sa première réelle, mais ça personne ne le savait. Il l'avait traquée à son insu plusieurs heures avant de la coincer au moment où elle entrait chez elle. Puis il l'avait attachée, lui avait administré de force le cachet tranquillisant, et lui avait fait tout ce dont il rêvait de faire à une petite chaudasse dans son genre.
De victime en victime, il avait peu à peu abandonné les tranquillisants.
Sans eux, c'était encore plus excitant.

Rien que de penser à la scène, il se mit à bander. Il sortit sa queue et se branla doucement en reniflant la lettre parfumée.

Cette Madeleine allait être la première à qui il répondait par lettre, et peut-être la prochaine candidate dans sa liste du parloir.


***

(à suivre)

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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Dernière édition par filo le Dim 25 Aoû 2013 - 15:12, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Sam 24 Aoû 2013 - 23:09

Effrayant, émouvant, déroutant, et même si certains passages n'hésitent pas à se dire sans ambages, d'autres se tissent de poésie, le tout en nuances, parfois subtiles parfois cassantes, bref, j'aime.
Tu as de la chance, c'est le seul texte que j'ai pu lire de toutes mes vacances, c'est tombé sur toi. Je ne le regrette pas.

Encore, filo ! chinois

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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Dim 25 Aoû 2013 - 16:50


-2-


Le docteur Karl Mansini avait fini sa consultation. Il donna un tour à l’armoire à pharmacie, s’assura qu’il était seul et que la porte derrière lui était bien fermée à clé, puis rangea les traitements de substitution dans un coffre fort réfrigéré. Enfin, il s’assit sur sa chaise, posa les pieds sur le bureau et alluma une cigarette. Ses pensées allaient vers son dernier patient…

Sans pouvoir vraiment dire quoi, quelque chose le gênait chez ce Salomon Mandrin. Bien sûr, ce n’était pas un détenu comme les autres, c’était La Salamandre, une "célébrité", et avoir connaissance de ses crimes et des raisons de son incarcération devait influencer nombre du personnel pénitencier.
Mais c’était autre chose.
Mansini était responsable du Centre de Soins Spécialisés aux Dépendances des Baumettes depuis trois ans, et avant ça, il avait été dix ans le chef de service de celui de l’Hôpital Nord : il en aurait mis sa main à couper, Mandrin n’était pas un toxicomane. Mais le protocole avait été respecté : analyses de sang et d’urine, prise de Subutex en sublingual en présence d’un infirmier… Rien ne clochait, il n’y avait aucune raison de le considérer différemment des autres patients et de lui refuser son traitement. Surtout que La Salamandre était intelligent, et capable de faire un scandale à la moindre différence de traitement entre lui et ses co-détenus. Le gardien-chef les avait d’ailleurs prévenus : les médias étaient à l’affût, il ne devait y avoir aucun dérapage…

Mais quand même… Il devait probablement participer à un de ces nombreux trafics, à toute l’économie souterraine qui fait la vie d’une prison. Sûrement qu’à l’extérieur il n’aurait jamais été dealer, mais là, entre quatre murs, chacun se débrouillait comme il pouvait...
Mansini savait tout cela, mais ça le dérangeait que des médicaments, faits pour aider, soigner, soulager les hommes, puissent être détournés à des fins malveillantes. Et puis, la politesse exagérée de Salomon Mandrin, sa façon de baisser la tête, de dire "Oui docteur, bien docteur", avec un sourire ironique, tout ça lui semblait une provocation insupportable.
Mais bien sûr, il n’avait rien à lui reprocher, rien à dire…

En écrasant son mégot dans le cendrier, il se mit à sourire : il avait rendez-vous avec Anabelle dans un bar de l’Escale Borrély. Elle avait cinq ans de moins que lui et bossait comme aide-comptable au service administratif. Ils avaient travaillé dans les mêmes murs pendant un an sans jamais se croiser. Et puis, l’année précédente, lors d’une réunion de crise faisant suite à l’évasion en hélicoptère de Bonacci, ils s’étaient trouvés côte à côte.

Mansini était toujours resté réservé sur sa relation avec une collègue, mais après un an d’une liaison discrète, ils allaient s’installer ensemble.

Il arriva au bar : elle était déjà là. À sa vue son cœur s’accéléra.
Il l’embrassa et s’assit à côté d'elle :
« Alors, quoi de neuf ?

- Je suis fou de toi….

Elle sourit en penchant la tête.
- Rien d’autre ?

- Tu veux parler boutique ?

- Pourquoi pas ? T’as des nouvelles à m’annoncer ?

- Une seule, mais de taille… La Salamandre vient d’obtenir une nouvelle autorisation de parloir.

- Je croyais que sa longue liste féminine de parloir, toutes entre 20 et 30 ans avait été purgée…

- Tu veux parler de la liste qu’il a fournie à son arrivée et qui a fait grand bruit… En réalité, la première année il n’a eu droit à aucune visite. L’an passé, le directeur lui a demandé de choisir un seul nom pour commencer, il a donné celui de sa tante, elle n’est jamais venue le voir…

- Alors qu’est-ce qui a changé, là ?

- La Salamandre a fait savoir au directeur qu’il ne désirait voir qu'une seule femme, en échange du nom du responsable du passage à tabac de Réginet le mois dernier…

- Ne me dis pas que le directeur a accepté un truc pareil !

- Bien sûr que non, pas officiellement…. Mais La Salamandre a sa première visite demain… ».



-3-


"Merci de m'avoir mise sur votre liste de parloir !
Je vais enfin pouvoir vous rencontrer, même si je dois encore attendre la fin du printemps.
Mais ce n'est pas plus mal, puisque je serai alors en vacances.

Alors je vais donc me présenter: je m'appelle Madeleine Seller, j'ai 27 ans, je suis blonde, cheveux courts (depuis peu), mais vous allez voir à quoi je ressemble sur la photo jointe, j'aime les romans policiers et la poésie romantique, le cinéma d'auteurs, les animaux et surtout les chevaux, j'aime danser et suis férue de danse de salon, je rêve de voyager en Asie et en Amérique Latine ; je suis née et j'ai grandi à Clermont-Ferrand mais mes parents m'ont permis de finir mes études (psycho-sociologie) à Paris dès que j'ai obtenu le bac, où j'ai partagé un petit appartement dans le Xe avec celle qui est devenu ma meilleure amie, Alice, qui faisait les Beaux Arts.
Elle m'a un jour présenté son frère avec qui ce fut le coup de foudre, et avec qui j'entretins une relation fusionnelle pendant presque un an, jusqu'à ce qu'il me plaque pour la fameuse Julie Terence que vous avez donc connue de près.

C'est peu après que j'ai commencé à entendre parler de vous. Alice est repartie, m'a laissé seule dans l'appartement, et mes parents se sont beaucoup inquiétés pour moi à cause de vous !
J'ai suivi vos "happenings", comme vous les appeliez, avec assiduité et conservais tous les articles de presse vous concernant, j'ai acheté et lu tous les livres qui vous ont été consacrés (4 en tout) et suis devenue férue de ce petit animal, la salamandre.

Saviez-vous que la salamandre fut associée longtemps au feu, notamment par l'alchimiste Paracelse ? (peut-être un rapport avec le grand incendie qui a tué votre monstre de père et vous a livré à vous-même ?) Et saviez-vous aussi qu'au Japon, on trouve des salamandres de plus d'1 mètre de long (cryptobranchus) ?

À l'époque, je me demandais, comme beaucoup de gens, pourquoi vous aviez choisi cet amphibien comme emblème, jusqu'à ce que vous soyez capturé et que vos nom et prénom soient connus. Chacun des deux est chargé d'histoire et de symboles ! Le roi Salomon était un grand sage, selon la Bible, et Mandrin un ennemi public du XVIIIe siècle, historique en France.
D'après le livre de Georges Langlois, "Le parcours de la Salamandre", il y aurait même des chances pour que vous soyez un de ses descendants. et ça ce serait trop fort, franchement !

J'ai découvert dans ce livre votre terrible enfance, et si vous saviez ce que j'ai pu pleurer en apprenant ce que vous avez subi, moi qui ai eu une enfance si heureuse, si conventionnelle ! Je suis étonnée que tout cela n'ait pas pesé un peu plus dans le procès.

Figurez-vous que je vous ai consacré mon mémoire, et je vous l'amènerai à ma première visite.

Je suis impatiente ! Voulez-vous que je vous apporte quelque chose de particulier, de la lecture, des gourmandises, de la musique ? Que je m'habille d'une façon particulière ? Que je me laisse à nouveau pousser les cheveux comme sur la photo ?
Demandez et vous serez exaucé !

Votre dévouée
Madeleine Seller"



Sal lut et relut la lettre écrite à l'encre bleu clair, aussi parfumée que la première, sinon plus, un parfum léger de chèvrefeuille, un parfum de fille, de fleur, de liberté, d'amour. Tout ce qui lui manquait.

Elle est différente des autres, faut pas que je gâche tout cette fois. C'est sûrement une fille bien.

Mais méritait-il une fille bien ? Tout ce qu'il avait eu de bien dans sa vie, il l'avait pris, arraché, volé, et finalement détruit. Jamais on ne lui avait donné quoi que ce soit, même un peu de considération, hormis bien sûr les précédentes fans transies sans cerveau qui s'étaient succédées par correspondance.
Madeleine était différente, et probablement précieuse. Dans sa situation, cette incursion dans son parcours maudit faisait figure de manne, d'un événement qui pouvait changer beaucoup de choses.

Il se prit à rêver qu'elle tombe aveuglément amoureuse, qu'ils obtiennent le droit de faire l'amour dans le salon spécial d'entrevue, à supposer qu'il soit capable de faire l'amour, et qu'un jour elle puisse l'aider à s'évader...
Mais à part ses happenings, jamais aucun de ses rêves n'avaient pu se réaliser. Aussi loin qu'il s'en souvienne, la vie, la société, la haine l'avaient toujours remis en place.
À sa place, dans les décombres de ses rêves.

Sauf peut-être... une sensation fugace le traversa... un parfum, la douceur des bras de sa mère, lorsqu'il était bébé...
Mais étaient-ce de vrais souvenirs ? Ou encore un rêve, un fantasme ? Sa mère était morte si tôt que la certitude d'un tel souvenir ne pouvait pas être garantie.

La douceur de la peau d'une femme... sans regard de terreur, juste tendre et offerte...

Une larme naquit à chacun de ses yeux bleu-acier, il les laissa couler, comme avant, s'abandonna à cette émotion, à ce frisson chaud, il sentit une goutte parcourir son nez, puis l'abandonner et s'écraser sur la lettre parfumée, en un "ploc" très net dans le silence de sa cellule, diluant l'encre des deux mots "terrible enfance", qui se noyèrent et se brouillèrent dans une petite mare d'azur.

(à suivre)


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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Bianca



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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Dim 25 Aoû 2013 - 18:02

Je découvre une écriture fluide, simple, qui joue des faux-semblants et des non dits, j’attends la suite…
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blue note

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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Dim 25 Aoû 2013 - 22:41

Je suis contente de voir que tu reprends cette histoire... c'est cash et mystérieux à la fois, j'ai hâte de voir la suite.
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filo

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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Lun 26 Aoû 2013 - 17:48



4


« Sidonie Garnero fut la quatrième victime de La Salamandre.
Ironie du sort : elle était l’une de ses admiratrices. Agée de 16 ans, adolescente à la recherche du frisson amoureux, elle n’avait pas conscience de l’atroce réalité des meurtres du monstre, et trouvait terriblement romantique le petit dessin en forme de salamandre qu’il laissait sur les lieux de ses crimes.

Ce lundi 20 août 2007, Sidonie est en vacance à l’île de Ré avec ses parents. Ces derniers sont partis acheter des huîtres pour le dîner, il est 20 heures. Sidonie est seule dans la caravane. Un orage se prépare, pour l’instant le vent fait juste frémir les sommets des arbres, le ciel est couvert. Sidonie décide de sortir seule, le ciel d’orage lui plaît, et elle veut voir le fameux Fort Boyard où est tourné l’émission télévisée qu’elle affectionne.

Lorsqu’elle arrive sur la plage, il pleut déjà. Sidonie est seule, elle s’en moque. Elle aperçoit alors une silhouette penchée sur le sable.
« Vous ramassez des coquillages ? demande-t-elle ingénue.
L’homme se retourne, très séduisant, et alors qu’un sourire étire ses lèvres fines il répond d’une voix rauque et basse :
- Non. Des couteaux… ».
Contrairement à ce que Sidonie a confié à ses camarades de lycée, elle est encore vierge. Elle se réserve pour "le grand amour". Mais elle ne le connaîtra pas.
La Salamandre tient dans sa main un long couteau très effilé et, lui ordonnant de ne pas bouger, il découpe savamment ses vêtements.
Sidonie sanglote, il se masturbe devant ce spectacle et lui ordonne de chanter des chansons enfantines. Elle en connaît peu, elle entonne "Dansons la capucine" en tremblant de tous ses membres.
Avec les lambeaux de tissu, il lui attache ensuite les deux mains et les deux pieds derrière le dos.
Ce spectacle l’excite, mais il conserve la maîtrise de lui-même et commence son jeu pervers. C’est un homme érudit, Sidonie est en classe de première, il décide de l’interroger sur le programme d’histoire.
Première mauvaise réponse : il la pénètre rapidement et la viole.
Deuxième mauvaise réponse : il lui découpe l’aréole du mamelon gauche.
Troisième mauvaise réponse : il lui insère la lame du couteau dans l'anus.
Les médecins pensent que c’est à ce moment-là que Sidonie perd connaissance.
La Salamandre ne s’arrête pas là, de la pointe du couteau, comme avec un poinçon, il dessine en pointillés une fleur autour du nombril de Sidonie qui se poursuit le long de sa cuisse droite, avant de lui entailler l'artère fémorale. La jeune fille reprendra conscience quelques heures plus tard et périra d’une lente agonie, se vidant peu à peu de son sang.
Alors qu’il pleut toujours, La Salamandre entreprend de signer de son emblème sur le sable mouillé et rougeoyant avec une branche d’arbre. Les inspecteurs découvriront une salamandre géante de 4m20 au centre de laquelle se trouve la jeune fille.
Il a fini son œuvre. Comme pour mieux la mettre en valeur, un éclair déchire la nuit et éclaire le visage satisfait du monstre… »


Mado referme l’ouvrage dans un claquement sec.
Les meurtres atroces de La Salamandre est le pire des quatre livres écrits sur la "carrière" de Salomon Mandrin. Très peu documenté, il est écrit dans un style extrêmement racoleur, l’auteur ayant préféré miser sur le sensationnel plutôt que de chercher à décrire la réalité. Elle le sait. Elle le sait depuis le début. Alors pourquoi le relit-elle encore et frissonne-t-elle ainsi ?

Elle regarde l’heure sur le téléphone portable de son voisin puis retourne s’acheter une bouteille d’eau au wagon restaurant.
Plus que deux heures.
Deux heures. Dans deux heures elle sera face à lui.
Tout ça n’est que folie. C’est la dernière ligne droite, elle peut encore changer d’avis, elle peut encore tourner la page. Hormis leurs échanges de lettres, pour l’instant il ne s’est rien passé. Et il est derrière les barreaux, elle ne craint rien.

Mais elle sait qu’elle va y aller. Elle sait que ce n’est plus la fascination du début qui la guide, l’art macabre de la mort qui l’obsédait quand Guillaume l’avait quittée pour cette petite traînée et qu’elle allait si mal. Maintenant il y a autre chose. Elle a l’impression de le connaître réellement, comme personne ne l’a jamais connu, peut-être pas lui-même. Comme si un lien indéfectible se tissait entre eux, non pas grâce à ces meurtres qui uniraient deux esprits malades, mais en dépit de cette histoire sordide, comme deux âmes destinées à se retrouver envers et contre tout.

Tu délires ma pauvre Mado…

Elle se sermonne intérieurement, rouvre le livre, se force à relire en détail ce qu’il a fait subir aux pauvres malheureuses qui ont croisé sa route...

N’oublies pas Mado, n’oublie pas… C’est pas un bon film d’horreur du samedi soir, il a fait ça dans la réalité…

Le train s’immobilise enfin, elle est arrivée à la gare Saint Charles. La chaleur l’assaille, des brumisateurs géants diffusent une fine bruine qui ne la rafraîchit pas. Elle regarde autour d’elle et avise une toute jeune fille avec un gilet rouge "SNCF – Informations".

« Excusez-moi, quel bus ou quel métro faut-il prendre pour se rendre à la prison des Baumettes ? »




5



Sal s'était promis à lui-même de ne pas craquer, de ne pas retomber, surtout pas. D'être le plus "normal" possible, comme un être humain équilibré qui voit un autre être humain, voilà tout, même si cet être humain est de sexe opposé, ce sexe en particulier qui l'a toujours obsédé, impressionné, dégoûté, fasciné, rendu fou et meurtrier.

Mais dès qu'elle entra dans le parloir, il sut qu'il aurait du mal.

Il avait eu beau se préparer non seulement à voir sa correspondante, mais en même temps et surtout une femme (pute-salope-déesse-sirène-chatte-fantasme-sang-trou-mère-fleur-cri-chaud), qu'il comprit au premier regard que c'était reparti, qu'il ne pouvait pas s'en empêcher, qu'elle était trop belle pour lui, trop séduisante pour la sous-merde qu'il était, trop pure pour qu'il ne la souillât pas, trop... tout.
Mais il se maîtrisait.
Il savait parfaitement se maîtriser pour préserver les apparences, pour ça c'était le champion.

Il vit une sorte de fée improbablement belle, à tel point qu'il aurait cru si on le lui avait prétendu, que des effets spéciaux de cinéma avaient été employés pour son entrée. Il ne manquait plus que le ralenti, et l'accompagnement musical de grandes orgues.

Il fut tellement époustouflé par la vision, qu'il resta interdit plus que de raison.
Puis il réalisa qu'elle lui souriait en attendant une réponse. Elle avait dû parler, dire un "bonjour", son premier mot, et il l'avait raté... quel con !
Il se reprit et évita de la regarder trop directement sinon il allait défaillir, avoir un orgasme brutal, ou simplement mourir.
Il essuya la sueur qui avait déjà recouvert son front.

« Salut... Madeleine.

- Vous ne vous sentez pas bien, Salomon ?

(cette voix, ce prénom, ces yeux, ce parfum...)

- Heu je suis si content de vous voir, et il fait tellement chaud...

- Oui, d'ailleurs je suis étonnée que vous n'ayez pas la clim ici, mais c'est mieux que dehors ; vous auriez vu en sortant du train...
(blablabla...

oh non, pas une bavarde, qu'est-ce qu'elle me fait, là ?)
- Appelez-moi Sal, pas Salomon, s'il vous plaît.

- Très bien Sal, je suis désolée, je parle de futilités, mais c'est parce que je suis si nerveuse. Si vous saviez combien ! Et depuis combien de temps j'attends cette rencontre.

- Moi aussi. Vous êtes cent fois plus belle que sur votre photo.

- Oh ! ...merci ! Je... Je suis très touchée, vous êtes très séduisant vous aussi.

- Hum, vous ne trouvez pas qu'on a l'air ridicule à bafouiller comme deux ados timides ? À gaspiller le peu de temps que nous avons en politesses ?

- Oui, j'avoue que je ne sais plus où me mettre.

- Vous avez amené ce que je vous ai demandé ?

- Oui mais on ne m'a rien autorisé, je suis désolée. Je vous promets que tout était comme vous vouliez. Ils m'ont dit que mon mémoire vous sera tout de même transmis après une inspection minutieuse.

- Ha, je m'en doutais un peu, mais j'espérais que le Doc aurait laissé une consigne particulière pour moi.

- Vous bénéficiez de traitements spéciaux ?

- Pas d'habitude, mais disons que je leur ai rendu un petit service, et vous en êtes la monnaie d'échange. Et sous votre jupe ?

Madeleine rougit brutalement en baissant les yeux.
- Oui, j'ai fait comme vous vouliez...

- Dites-le, alors.

- Je... c'est très gênant, Sal...

- S'il vous plaît, dites-le !

- Je ...je ne porte pas de culotte.

Sal ferma les yeux pendant que le liquide chaud s'épanchait dans son caleçon, inondant son aine droite et coulant le long de sa cuisse.
- Merci.

- Je crois que je suis aussi excitée que vous, vous savez.

- Ça m'étonnerait... vous ne vous rendez pas compte...

- Je pense souvent à vous... très fort.

- Je vous en prie, arrêtez, c'est trop. Parlez moi plutôt de votre enfance.

- Mon enfance ? Oh rien d'extraordinaire, j'ai grandi sur les hauteurs de Clermont Ferrand, avec vue sur la ville et les volcans du Puy de Dôme derrière ; j'étais une petite fille assez sage. Tous les mercredis j'allais faire du cheval, et figurez-vous que mon préféré était une jument nommée Sally ! C'est marrant, non, la petite coïncidence ? En cours moyen j'ai sauté une classe et j'ai donc eu mon bac à 17 ans avec mention, et...

- Et votre mère ?

- Ma mère ? Une grande blonde, comme moi. Elle m'a chérie et s'est beaucoup sacrifiée pour mon père et moi ; elle aurait pu consacrer sa vie à l'archéologie et aux voyages, mais elle a fait le choix de rester pour nous et d'enseigner. Elle me racontait chaque soir des histoires sur l'antiquité et la mythologie, et ... Sal ? Vous pleurez ?

- Non, non, c'est la sueur.

- Je suis désolée. Si vous voulez je me tais...

- Pourquoi m'appréciez-vous ? Pourquoi vous enticher du pire humain que la planète ait jamais porté ?

- Non, vous n'êtes pas le pire, et vous le savez bien. Votre père était ...

- Ne parlez pas de ça !

- Oh désolée...

- Et arrêtez d'être désolée tout le temps !

Silence.
Il retient ses larmes, il s'efforce de ne pas montrer toutes les grimaces de douleurs qui se pressent comme des bulles sous l'expression maîtrisée de son visage. Les souvenirs le fouettent, et il tient bon, parce qu'il ne veut pas qu'elle ait peur et qu'elle parte.
L'instant est trop précieux.

- Sal, parlez-moi, je vous en prie.

Le gardien surgit de nulle part :
- Temps écoulé, fin de l'entrevue, les tourtereaux, désolé. Allez on y va.

- Sauvé par le gong, chère Madeleine. Continuez à m'écrire ».

(à suivre)

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Mar 27 Aoû 2013 - 14:29

6

AAAhhhhh !
2h du matin. Une fois encore Mansini se réveillait en sueur suite à un terrible cauchemar.
Il entrouvrit les yeux, dans la chambre les formes distordues prenaient d’étranges apparences. Là, sur la chaise, assis, il en était persuadé, il reconnaissait l’ombre de La Salamandre. Bien sûr, c’était impossible, mais son cœur battait si vite… Il savait qu’il ne serait pas rassuré tant qu’il n’aurait pas allumé la lumière. Toujours tremblant, il appuya sur l’interrupteur.

A côté de lui, Anabelle grogna et enfouit sa tête sous l’oreiller avant de se rendormir.
Alors que sa peur se calmait, Karl se rendit compte que d’une certaine manière, il lui en voulait de dormir paisiblement alors que lui allait si mal.
Elle prenait ses problèmes à la légère. Elle était d’accord pour partager sa vie, mais pas ses galères… Si l’angoisse sourde avait disparue, l’insomnie, elle, était bien installée. Il descendit à la cuisine et se servit un whisky. Une nouvelle fois, il essaya de comprendre comment les choses avaient dérapé. Tout s’était passé si vite…

D’abord, il y avait eu ses soupçons quant aux supposés problèmes de drogue de La Salamandre : il ne pouvait pas croire qu’un homme pareil soit dépendant à quoi que ce soit d’autre que sa fascination morbide pour les femmes. Quand il avait voulu en parler, on lui avait dit que des soupçons ne servaient à rien, qu’on l’écouterait quand il aurait des certitudes, et surtout des preuves.
Peu de temps après, des médicaments avaient commencé à disparaître. Des choses absurdes : d’abord des flacons de sirop codéiné pour la toux, puis une semaine plus tard, de nombreux tubes de Biafine, ensuite ça avait été des anti-inflammatoires… Il avait eu beau observer attentivement, il n’avait jamais vu personne lui prendre quoi que ce soit. Il avait recoupé les noms des consultations : personne n’était présent à toutes. Il y avait donc plusieurs voleurs… Et c’est comme ça qu’il s’était mis à surveiller et soupçonner tous ses patients. Il les écoutait moins, perdait ses capacités d’empathie… Mais comment faire autrement ?

Il avait averti la prison, espérant qu’on lui adjoindrait un surveillant. Rien à faire : il était personnel hospitalier, il n’appartenait pas aux Baumettes, il devait s’adresser à sa hiérarchie. Bien sûr c’est ce qu’il avait fait. On lui avait rappelé qu’il était seul responsable de sa pharmacie, et qu’elle serait prochainement contrôlée. Mais que le CSSD était un endroit dur, que peut-être il fatiguait… Que peut-être, lorsque la psychiatrie serait transférée de l’hôpital de La Timone à celui de Sainte Marguerite il pourrait échanger de place avec le Professeur Boyer…
Il s’était senti idiot. S’attendait-il à autre chose que ces menaces à peine voilées ? Le monde de la médecine, à Marseille comme ailleurs, était une jungle où il fallait se battre. Etait-il le seul à conserver la candeur de celui pour qui soigner compte avant tout ? Chacun savait à quel point il était attaché à son poste, et personne ne voulait croupir en psychiatrie, parent pauvre de la médecine, dont les coupes budgétaires se faisaient si fortes qu’on ne changeait même plus les draps des patients aussi souvent que nécessaire…

"Tu es riche, lui avait dit Anabelle, tu n’as qu’à racheter les médicaments qui te manquent…

- C’est n’importe quoi ce que tu dis là. D’abord, déontologiquement, ça me choque. Et puis, c’est une vision à court terme, ça résoudrait rien dans l’absolu !

- Ça te permettrait de passer le contrôle tranquille au moins…

- Tu comprends rien ! Et mon rapport aux patients ? Et la relation de confiance si je sais qu’il y a un voleur parmi eux ?

- Réveille toi Karl. Tu as choisi de bosser non seulement en toxicomanie, mais en prison. Il n’y a pas "un voleur parmi eux", ce sont tous des voleurs, dans le meilleur des cas… Il faut que tu comprennes que tu as affaire à des crapules de la pire espèce, à des mecs souvent hyper-dangereux, certains, d’ailleurs, on se demande pourquoi on les laisse en vie…

- Arrête !!! On va pas encore s’engueuler à ce sujet ! Tu sais ce que je pense de la peine de mort, la solution pour vider les prisons, c’est la prévention, pas l’extrémisme débile !

- OK, ça va, j’essayais de t’aider c’est tout. Si c’est pour me faire insulter !"



***



Deux semaines plus tard, suite à sa consultation, il s’était rendu compte que La Salamandre n’avait pas quitté le cabinet, mais le regardait d’un air carnassier.

"Oui, Mandrin ? Quelque chose vous fait sourire ? Je peux vous être utile ?

- Ce qui me fait sourire, c’est l’amour. Celui de ma visiteuse, bien sûr. Quant à savoir si vous pouvez m’être utile… ça dépend… Nourrissez-vous encore des doutes vis-à-vis de ma dépendance aux benzodiazépines ?

- Pardon ?

- Il m’a semblé que vous aviez des doutes… Alors autant en parler franchement tous les deux, non ? N’est-ce pas la base du contrat de confiance entre un médecin et son patient ?

- Salomon, vous êtes un patient comme un autre, il n’est pas question que je vous traite différemment…

- Si vous le dites. Donc, vous allez continuer à me prescrire mon traitement ?

- Tant qu’il semble que vous en ayez besoin…

- Bien. Et si, par exemple, j’attrapais mal à la gorge, vous n’hésiteriez pas à me prescrire un sirop pour la toux ?

- …

- Vous ne répondez pas ? Vous n’avez pas compris ma question ? Prenons un autre exemple : si je me brûlais bêtement en renversant mon café sur le bras, vous n’hésiteriez pas à me prescrire une pommade assez grasse ?

- Où voulez-vous en venir ?

- Je vérifie Doc. Je vérifie si je peux bénéficier des traitements auxquels j’ai droit…

- Si vous aviez besoin de Biafine, je vous en prescrirais…

- Très bien Doc. Je sens que tout va aller très bien pour vous comme pour moi…"

Effectivement, en apparence, tout allait mieux. Les médicaments manquants avaient réapparu comme par miracle dans la pharmacie, et le jour de son inspection, aucun patient n’avait été contrôlé positif. Il y avait même plusieurs personnes qui, spontanément, avaient chanté ses louanges, un détenu sevré depuis peu avait soutenu qu’il serait éternellement reconnaissant au Docteur Mansini qui "l’avait sauvé".
En apparence, donc, tout allait bien. En apparence. Car il y avait cette épée de Damoclès au dessus de sa tête. Cette sensation d’avoir, malgré lui, signé un pacte avec le diable. Les insomnies qui avaient commencé, la bouteille qu’il taquinait de plus en plus souvent, avec la lucidité d’un spécialiste des addictions.

Et puis, il y avait eu le premier retour d’ascenseur. Il l’attendait, il l’espérait presque, histoire de savoir ce que La Salamandre allait exactement lui demander :
"J’ai besoin d’un narcotique puissant, Doc. À effet immédiat, pour demain.

- Pour quoi faire ?

- Je n’ai pas envie d’inventer pour vous des salades, et il est dans notre intérêt à tous les deux que vous n’en sachiez pas plus. Convoquez moi demain en début d’après-midi, c’est toujours mieux quand les visites médicales se font à la demande du médecin."

Et il avait claqué la porte.
Et Karl avait obéi.
Et maintenant il se demandait ce qu’il aurait pu faire pour éviter de se trouver dans cette situation, et jusqu’où cette histoire allait le mener…

(à suivre)

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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Mer 28 Aoû 2013 - 12:58

7

Sal sentait bien que quelque chose n'allait pas avec Madeleine.
Cette fille était dingue de lui, mais elle était d'abord dingue tout court, semblait-il. Elle respirait une ambivalence curieuse entre deux femmes opposées : d'une part la jeune fille de bonne famille, sage et prude, et d'autre part la femme passionnée séduite et séductrice, impatiente et prête à tous les coups à se dépasser (se sacrifier ?) par amour.
La littérature lui avait apporté une certaine connaissance de ce genre de comportement féminin, à défaut de l'avoir expérimenté par lui-même, mais là il ne pouvait s'empêcher d'être intrigué, fasciné, et finalement de plus en plus séduit.
D'une obsession globale nuisible assumée, il passait peu à peu à une autre, plus conventionnelle, plus focalisée, plus romantique. Quelque chose qu'il n'avait jamais espéré ou même envisagé. Mais qui le déstabilisait. Entre tout lâcher et rester prudent, il ne savait plus que faire. N'était-ce pas la mettre elle-même en danger ?
Ils avaient échangé une correspondance fournie suite à leur première entrevue, et ce dialogue épistolaire permit à chacun d'approfondir la connaissance de l'autre.
À tel point que pour la troisième visite, quelques mois après la première, Sal avait promis à Madeleine de lui raconter sa vie de vive voix, y compris son enfance. Et les mots tendres, les mots intimes, le désir explicite, s'étaient multipliés de part et d'autre, malgré la vanité d'une concrétisation, qui devenait une espèce de fantasme nourri plus que de raison.
Lors de cette troisième visite, il lui dit enfin tout, tout ce qu'il n'avait pas dit aux psy, ni au Doc, ni à personne : il parla de son père monstrueux, de ses viols et des tortures, subis et donnés, de la vraie version, pas l'édulcorée officielle.
Il lui dit tout.
À partir de là, il commença à se dire que tout ça était enfin allé trop loin.
Il devait faire marche arrière, pour se protéger mais aussi pour la protéger elle. Tout cela devait cesser.



8


Mado se réveilla en sursaut, émergeant d'un affreux cauchemar.
Quelque chose clochait. Les bruits du boulevard Saint Martin n'étaient pas les mêmes que les autres matins, ni l'ensoleillement automnal de la chambre.
Le réveil indiquait 12h35 ! Il avait bien sonné à 7h, mais elle n'avait rien entendu.

Seigneur ! j'ai entièrement loupé ma matinée, si ça continue mon stage ne va pas être validé !

Elle se leva péniblement, encore engourdie de sa sale nuit, et passa aussitôt à la salle de bains, où elle constata qu'elle avait ses règles pour la deuxième fois dans le mois, et du sang tachait ses mains, comme un révélateur d'une activité érotique pendant son sommeil. Elle se demanda si elle n'allait pas reprendre la pilule, au moins pour régulariser son cycle, et ... juste au cas où.

Elle appela le prof pour s'excuser, et lui dit qu'elle serait là sans faute à 14h, elle prendrait un taxi. Il la rassura : la matinée avait été consacrée à des tests psychotechniques, et les étudiants ne s'étaient même pas demandé où était passé son assistante.
Le prof avait un faible pour elle, et son indulgence irait sûrement jusqu'à oublier cette absence sur sa fiche mensuelle.

Elle grignota les restes de son repas de la veille, mais cela ne lui suffit pas, elle était affamée. Malgré sa douleur au ventre, elle s'accorda finalement un bon dessert : elle termina le grand pot de fromage blanc, avec du miel et quelques biscuits bio.

Une fois douchée, habillée, coiffée et maquillée, elle sortit enfin et marcha vers République pour trouver un taxi. Son cauchemar, quasiment oublié à présent, revenait malgré tout la titiller par flashes.
De la violence, des morts, et Salomon. Elle réalisa qu'elle s'inquiétait pour lui, comme si ce rêve était un appel, comme s'il allait mal, comme un mauvais pressentiment. Et puis cela faisait deux semaines qu'elle ne lui avait plus écrit. Plus qu'un mois et elle pourrait enfin aller le revoir. Elle prit la décision de lui écrire à nouveau ce soir, sans attendre sa réponse. Le système marchait au ralenti, les lettres étaient systématiquement en retard depuis leur dernier rendez-vous. Que se passait-il ?

Le chauffeur de taxi était un monsieur à l'air gentil, certainement près de la retraite. Par chance, il connaissait l'entrée de la cité universitaire qui donnait directement sur le secteur Psychologie.
Sa radio diffusait la météo, qui annonçait une séries d'orages violents avant le début d'octobre, alors que le soleil chauffait les rues de Paris depuis deux semaines.
"Ha Mademoiselle, de mon temps la météo n'était pas si déréglée, ils se rendent pas compte dans quel état ils laissent le monde aux générations à venir !"
Puis les infos. Le chauffeur continuait de parler, mais Mado lui demanda de se taire, tant le premier titre était incroyable :
Un nouveau crime de la Salamandre !

- Tiens mais ils l'avaient pas enfermé, ce trouduc ?

- Chut, je vous en prie, laissez-moi écouter !

... jeune femme retrouvée morte ce matin derrière la gare du Nord, violée et sauvagement assassinée. Pour le moment nous avons peu d'éléments, mais il semblerait que le signe de la Salamandre était clairement dessiné sur le sol, entre les jambes de la victime. Le mode opératoire est exactement le même que pour les crimes de Salomon Mandrin dit La Salamandre, qui est pourtant emprisonné actuellement à Marseille depuis plus de deux ans. Notre correspondant vient de confirmer que le détenu n'a pas quitté la prison des Baumettes, nous l'entendrons tout à l'heure en duplex. L'officier chargé de l'enquête nous a...

- Ils auraient mieux fait de le zigouiller tout de suite, moi j'dis ! Il a fait ça par procuration ! Sans Badinter, on aurait encore...

- Taisez-vous pour l'amour du ciel !

- Hé bien mademoiselle, calmez-vous ! Vous connaissiez la victime ? Ha vous voici rendue de toute façon. Mais je vais vous dire une bonne chose, chez moi la mauvaise herbe on l'élimine avant que ça prolifère."

(à suivre)

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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Mer 28 Aoû 2013 - 21:08

Et bien, te voilà sacrément inspiré !
C'est assez troublant comme récit - en tout cas très bien écrit, mais franchement glauque !mdr 
On attend la suite...AngeR 
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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Jeu 29 Aoû 2013 - 2:25

9

Mado termina sa prière puis se dirigea vers la sortie de la cathédrale.
Croyait-elle en Dieu ou pas ? Elle ne se posait pas vraiment la question, elle agissait plus par superstition que par foi. Une force étrange avait guidé ses pas jusqu’à Notre Dame, un besoin de le protéger, d’allumer un cierge.

Si ça ne lui fait pas de bien, ça ne peut pas lui faire de mal… Et puis, il n’en saura rien…

Elle serrait dans sa poche la dernière lettre qu’elle avait reçu de lui, lapidaire :
"Tu as raison de ne plus m’écrire. Je ne veux plus te voir".

Bien sûr que si, elle lui avait écrit. Avant, après, mais tous ses courriers étaient restés lettres mortes.
Son stage l’avait beaucoup occupée et elle s’était forcée à ne pas anticiper sa visite. Mais elle ne l’avait pas annulée non plus.

Et s'il refuse de te voir, tu auras l’air maligne… Te payer tout ce trajet pour rien...
Je le verrai, je trouverai un moyen mais je le verrai, il faut que je le voie, il a besoin de moi, je le sens.


En traversant le porche central, elle croisa un couple d’étudiants. Elle entendit qu’on chuchotait "Salamandre"…

"Excusez-moi, mais qu’avez-vous dit ?

- Je parlais du disque de la Salamandre.

- Le disque ? Comment ça ?

- Je lui expliquais que cette série de bas-reliefs était consacrée au Grand Œuvre alchimique. Vous voyez cette femme aux cheveux longs ? Sa chevelure mouvante est une allégorie des flammes, elle personnifie l’étape de la calcination. Et ce qu’elle presse contre sa poitrine, c’est ça le disque de la Salamandre.

- Ah…
Mado examina la femme de plus près et frémit.

- Vous ne trouvez pas qu’elle me ressemble ?

- Pardon ?

- Bien sûr, là avec les cheveux plus courts vous ne pouvez pas le voir… Je les ai coupés récemment et je les laisse repousser. Mais le visage… Il y a quelque chose non ?

- Si vous le dites…".

Ils s’en allèrent, lui lançant un regard circonspect.

Bien sûr, ils me prennent pour une folle… Ils ont raison…
Et d'ailleurs il faut que j’arrête de me parler toute seule comme ça…
Faut que je me dépêche, je vais rater mon train.




10


"Ehhh, Salamandre !!! Debout, dépêche toi. Ta visite est là et on va pas y passer l’après midi !

- Mhhhh…
Sal redressa la tête et gratifia le gardien d’un regard méprisant et blasé. Etait-il obligé de toujours gueuler comme ça ? Croyait-il que ça lui conférait un pouvoir particulier ?

- Je n’attends personne, c’est une erreur.

- Si toi t’attends personne, en tous cas y’en a une qui t’attend… Un joli morceau, mon salaud. Mais si tu veux que j’aille lui dire que c’est une erreur… Putain, c’est quoi toute cette merde ? Il vient d’où ce sang ? Bouge pas, ne t’approche pas de la grille, j’appelle quelqu’un !

- Arrête de flipper comme ça et écoute-moi avant de te ridiculiser auprès de tes collègues. Là, tu vois, je saigne du nez, c’est tout. J’ai une veine un peu fragile, quand je suis fatigué, ça pète, rien d’autre.

- Hmm, ok. En tous cas nettoie tout ça, c’est dégueulasse. Je te laisse cinq minutes pour te préparer".

Elle est quand même revenue. Pourquoi ?
Sal se regarda dans le miroir : il faisait peur. Il avait beaucoup maigri, son corps n’était qu’os, peau et de moins en moins de muscles. Son visage s’était creusé, faisant ressortir ses yeux et lui donnant une sorte de regard exorbité. Il grimaça.

Au moins elle ne sera plus séduite par mon physique.

Il fallait la convaincre de ne plus revenir.
Trop dangereux. Pour lui, pour elle.
Qui était-elle au juste, finalement ? Elle en savait trop sur lui. Il lui avait tout dit, tout. Et jamais elle n’avait eu l’air dégoûtée ou effrayée.
La compassion seule avait voilé son regard quand les sanglots l’empêchaient de parler.
Quant à ses lettres… Tout avait changé depuis la visite aux révélations. Elle écrivait n’importe quoi : qu’ils étaient liés, qu’elle ne l’abandonnerait jamais… Espérait-elle le rassurer en écrivant des débilités pareilles ? C’était exactement le contraire qui se passait.
Il se rendit compte que tout ça lui faisait peur. Lui le tueur en série. Pour la première fois, il était terrifié.
Quand il entra au parloir, tous ses muscles se tendirent. Elle était toujours aussi belle, aussi pure, sa chevelure avait commencé à repousser, comme il lui avait demandé. Elle avait l’air inquiet.

"Sal… Enfin…

- Mademoiselle Seller… Que me vaut l’honneur de votre visite ?

- Vous… enfin… tu savais que j’allais venir aujourd’hui. Comment ça va ? On t’en a pas fait trop voir après ce dernier meurtre ? Je sais que tu as été innocenté puisque tu es incarcéré, mais je sais aussi que la logique des gardiens n’est pas la même que celle de tout le monde…

- Comment je vais ? Après tout mon état de santé ne te concerne en rien. Ne t'avais-je pas dit que je ne voulais plus te voir ?

- Je sais, mais n’es-tu pas néanmoins assis en face de moi ? Pourquoi d’ailleurs ? Ta lettre m’a fait tellement mal, je n’ai rien compris…

- Voyons, voyons… Vous êtes bien fragile, jeune fille. Cette lettre ne vous a pas fait mal. Quand je fais mal, c’est bien plus violent que ça. Je pense que vous êtes au courant…

- Arrête Sal ! On n’a qu’un quart d’heure, tu veux tout gâcher ? Tu crois que tu vas me décourager avec ce cinéma à la con ? Ce lien te fait peur ? Fallait y penser avant. C’est trop tard maintenant. Je suis dans ta vie et j’y resterai.

- Mado…

- Sal ?

- C’est drôle. Quand tu es en colère tu perds toute ta timidité. Même ton langage change. Tu es magnifique. Tu es complètement folle… Qu’est-ce que je vais faire de toi ?

- Oh, Sal… Si tu savais… J’en ai marre de tout ce cirque, cette vitre, ce face à face absurde… On ne pourrait pas se parler comme deux êtres humains normaux… Se tenir côte à côte… Se toucher…

- Ça, ma chérie, c’est pas demain la veille. Les visites en salle sont exclusivement réservées aux avocats et aux familles…

- Alors épouse-moi".

(à suivre)

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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Jeu 29 Aoû 2013 - 11:08

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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Ven 30 Aoû 2013 - 5:02

11

Mansini attendait depuis vingt minutes lorsque enfin la porte du bureau s'ouvrit.
C'était Sammy, le vétéran des gardiens, qui sortit en soupirant.
Sammy était un homme bon, le genre de père qu'il aurait aimé avoir. Il le voyait parfois en consultation officieuse lors de ses visites, pour ses problèmes de peau et d'estomac, stomatisations dues à sa nature angoissée et hypocondriaque. Il lui restait deux ans avant la retraite, après trente ans de loyaux services aux Baumettes.

Il se leva et le salua.
"Alors ? C'est pour la Salamandre, c'est ça ?

- Ouais, fit le gardien, ce flic de Paris n'est pas près d'abandonner l'idée que l'auteur du dernier meurtre vient de chez nous. Moi je crois pas, mais bon.

- T'as une idée ?

- Non, aucune. Bon je file, c'est ton tour, je suppose".

En effet, au bout de quelques minutes, un jeune adjoint un peu minet ouvrit et le pria d'entrer dans le bureau du directeur adjoint, mis à disposition exceptionnellement pour la journée.
L'inspecteur Pellegrin paraissait plus petit et plus vieux qu'à la télé. Il l'accueillit en se présentant et le pria de s'asseoir, puis tria un instant quelques papiers sur le bureau, pendant que l'adjoint bellâtre prenait place en bout de table face à son ordinateur portable.
L'inspecteur dégageait un charisme et une autorité naturelle qui inspirait respect et confiance. Karl lui trouva un air de Sean Connery, en moins grand et plus épais.

"Vous êtes donc le docteur Karl Mansini, affecté à la Timone et effectuez des permanences régulières ici depuis presque quatre ans, d'après ma fiche...

- Oui c'est exact, inspecteur.

- Bien, vous n'êtes pas sans savoir que j'enquête sur le meurtre du mois dernier signé la Salamandre. Je cherche à établir un rapport entre l'assassin et Mandrin. Que pensez-vous personnellement de cette affaire ?

- Heu, je manque d'éléments pour me faire une opinion ; je ne peux que supposer qu'il s'agit d'une sorte d'hommage, le meurtrier sachant très bien qu'on ne peut pas attribuer son crime à Mandrin, enfermé à 900 km au moment du crime.

- Bien sûr, bien sûr. Vous vous entendez bien avec lui, je crois ?

- Comme avec les autres détenus... Je les respecte en tant que patients, pas plus lui qu'un autre.

- Son profil psychologique est-il à votre avis en parfait accord avec celui des rapports des experts ? Vous avez lu ces rapports, n'est-ce pas ?

- Oui. Il me semble que tout est juste.

- Depuis deux ans et demi, que pensez-vous de son évolution comportementale ?

- Je crois qu'il s'est assagi, et adapté au milieu carcéral. Il lit beaucoup, il est très cultivé et arrive à se faire respecter sans violence physique.

- Pensez-vous que c'est un manipulateur ?

- Hé bien oui, sans aucun doute, mais c'est dans son dossier depuis le début...

- Quelle sorte d'influence pensez-vous qu'il a pu exercer sur Steinhov et Tartereau, les deux derniers détenus libérés ?

- Là vous me posez une colle, je ne suis que le médecin, ici, et pas à plein temps...

- Je vous parle psychologie, docteur.

- Je ne peux pas croire que Steinhov puisse commettre un tel crime... le sien avait été crapuleux, rien de commun avec le profil de Mandrin... Quant à Tartereau c'est carrément impossible.

- Pourquoi impossible ?

- Hé bien, je suis tenu au secret médical, mais je peux vous assurer que Tartereau n'a pas pu violer qui que ce soit.

- Docteur Mansini, j'enquête sur un crime terrible, et votre secret médical, j'en n'ai rien à foutre ; vous en avez trop dit de toute façon, et je peux demander s'il le faut une commission rogatoire... Alors, pourquoi ?

- Hem, Tartereau est impuissant.

- Mmh... intéressant... très intéressant. Car voyez-vous, il se trouve que nous n'avons retrouvé aucune trace de sperme sur la scène du crime, pas la moindre goutte de fluide corporel, en dehors du sang de la victime bien sûr. Le rapport d'autopsie a établi avec certitude que la victime a été violée avec un objet.

- Mais, si je puis me permettre, cela n'accuse en rien Tartereau ! Ce n'est pas parce qu'il a croisé Mandrin ici...

- ...Et s'est établi à Paris dès sa sortie de prison... Bien sûr, bien sûr... Mais je ne suis pas stupide au point de focaliser sur cette idée, je me demande juste à quel point notre Salamandre est capable d'influencer, de fasciner, voire d'hypnotiser un co-détenu au point de le convertir à ses pratiques... Ce n'est qu'une piste parmi d'autres. A-t-il eu accès à des psychotropes ou sédatifs, à votre connaissance ?

Karl ne put se retenir de rougir, et comme il en était conscient, ce fut encore pire.
Il avait toujours été incapable de mentir, et anabelle s'était déjà bien moquée de lui à ce sujet.
- Heu... je... en fait je me suis déjà posé la question, concernant un trafic de drogue entre détenus ; je ne pouvais pas imaginer que Mandrin puisse en être exclu... Pourtant rien n'a pu établir son implication.

- Je suis au courant.

Pellegrin scruta Karl en silence puis sourit :
- Me cacheriez-vous quelque chose, docteur ?

- Bien sûr que non, inspecteur.

- Dans ce cas vous ne voyez pas d'objections à ce que mes hommes inspectent votre infirmerie de permanence ? Vos fichiers, papiers et informatiques, ainsi que les entrées et sorties de vos stocks pharmaceutiques ? Dans l'heure ?"



12


Mansini referma la porte de son bureau, se laissa tomber dans son vieux fauteuil en cuir, et émit un long soupir de soulagement.
Il partit soudain dans un rire nerveux qu’il ne pouvait plus contrôler, le corps secoué, riant aux larmes.

Ils étaient en train d’éplucher ses données informatiques et les stocks pharmaceutiques de la prison, ils ne trouveraient rien.
Depuis son accord tacite avec la Salamandre, sans qu’il sache comment et sans qu’il cherche réellement à le comprendre, les comptes s'étaient parfaitement équilibrés. Ils n’avaient d’ailleurs jamais été aussi nets : il ne manquait pas le moindre pansement ou cachet d’aspirine qui aurait pu être emprunté par une infirmière. S'ils avaient eu l’idée d’aller fouiller les stocks de l’hôpital de La Timone, peut-être auraient-ils trouvé quelque chose : il avait justement fait rentrer des narcotiques pour Mandrin par trois fois au cours du dernier mois. Mais ils n’y avaient pas pensé. Et quand bien même, tellement de services avaient accès à la pharmacie générale… Il était de notoriété publique que des quantités importantes de médicaments disparaissaient régulièrement, certains étudiants en médecine y avaient même accès…

Quel homme charismatique, mais quel imbécile cet inspecteur ! Imbu de sa personne parce qu’un peu médiatique. Il le revoyait, le regardant de haut pour dire "Je vous parle psychologie, docteur".

Toi ? Tu me parles de psychologie, à moi ? Pourquoi ? Parce que t’as fait un stage de deux semaines "La psychologie dans les affaires criminelles" et depuis tu te prends pour Tonton Freud ?

Vérifiant une nouvelle fois que la porte de son bureau était bien fermée à clé, il composa le code du coffre fort réfrigéré et en sortit une bouteille de vodka.
L’alcool, la drogue de ceux qui veulent se cacher leur dépendance…
Sans même prendre la peine de chercher un verre il but trois rasades au goulot. Il se sentit mieux, l’esprit plus clair. Il sentait l’alcool progresser dans son sang et le réchauffer petit à petit, sa concentration revenait, ses mains ne tremblaient plus.

C’est vrai que ses rapports avec Mandrin avaient changé… Au milieu de la bande de fachos incultes qui peuplaient la prison, il était agréable de pouvoir discuter avec quelqu’un de ce niveau. Ils avaient parlé musique, politique, environnement…
Idéologiquement, ils se comprenaient et finalement étaient assez proches. Plus proches qu’il ne le serait jamais d'Anabelle, avait-il songé un peu tristement. Elle était séduisante, mais portait sur le monde un regard simpliste et manichéen… Mandrin, qui était passionné de mythologie, lui avait raconté de nombreux récits. Plus que la dimension psychologique, la dimension mystique des symboles le passionnait.

Lors de leur dernière entrevue, il lui avait demandé au moment de partir :
"Au fait Doc, si par hasard je me mariais, vous seriez mon témoin ?

- Non ? Vous allez vous marier ?

- T’as pas bien écouté, mon gars, la phrase était au conditionnel…

- Mais… Pourquoi moi ?

- Peut-être parce qu'à part elle, y’a que vous pour croire en moi…
Ou peut-être pour te filer la trouille et t’emmerder un peu plus… Ciao !"  

Et il avait quitté la pièce, avec son petit sourire ironique, comme toujours.
Cette requête avait résonné étrangement à son oreille. Comme si, derrière l’humour, il y avait quelque chose de plus sérieux.
Ça l’avait ému.

C’est pour ça que je débloque, je ne suis pas objectif en ce qui concerne cet homme. Faut que je me reprenne. Je prends des vacances, j’arrête de boire, et au retour je vois si je reste ici ou si je demande une mutation.


Au même moment, Anabelle était reçue par l'inspecteur Pellegrin :

"Vous êtes la compagne du docteur Karl Mansini, c’est bien ça ?

- Non. Enfin, oui. Je vis chez lui en ce moment. Mais on n’est pas pacsés, hein…

- Il vient de nous dire des choses très intéressantes et nous venons de vérifier la pharmacie du CSSD. Je ne vous en dis pas plus car je ne voudrais pas vous influencer, mais que pensez-vous de ses rapports avec le détenu Mandrin ?"

(à suivre)

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Ven 30 Aoû 2013 - 12:21

13

La veille de Noël.
Sal avait toujours eu horreur de cette période débile, la fête à la consommation et aux bigots, et accessoirement celle des gosses.
Mais ça n'avait jamais été la sienne. Son père ne retenait pas les coups (de poing ou de queue) à cette époque de l'année en particulier, même si les cathos avaient décidé que ce serait l'anniversaire de leur prophète. Au contraire, puisque c'était les vacances. Sa jalousie envers les autres enfants de son âge était alors décuplée pendant les fêtes, car eux avaient des cadeaux et de l'attention, de l'amour... Lui des séances plus longues, des nuits d'enfer, des cauchemars éveillés.

Mais ce Noël était particulier, chargé d'événements...
D'abord ce nouveau crime l'avant-veille, encore signé La Salamandre, à Marseille cette fois, près de lui ! Dans un recoin sombre près de la rue Curiol, une prostituée retrouvée derrière des containers à ordures.
Puis ses deux visites prévues cette semaine : Madeleine tout à l'heure, et les flics demain.

Sal se demandait encore s'il allait lui donner une réponse, car il savait qu'elle l'attendait, mais il n'arrivait toujours pas à se décider. Sur ce coup-là, il ne voulait pas être égoïste, pour une fois. Il avait eu une longue discussion avec le Doc, et ensemble ils avaient conclu que ce n'était peut-être pas une bonne idée pour un condamné à perpète de se marier avec une jeune fille belle et libre, aussi amoureuse qu'elle puisse être. D'un autre côté, que pouvait-il lui arriver de mieux, à part la liberté ?
Jusqu'à ce que les gardiens viennent le chercher pour le parloir, il se posa ces questions, sans arriver à trancher.
Il improviserait, comme d'habitude.

"Bonjour Sal, tu vas bien ?

- J'en sais rien, ma jolie, pas évident de ne plus diriger sa propre vie, et de voir que dehors la vie continue, ses fêtes et ses drames.

- Tu parles de ce nouveau crime... c'est terrible... on ne parle que de ça aux informations, tu fais la une malgré toi...

- Ouais, je préférerais qu'on m'oublie un peu. Demain je vais me retaper les interrogatoires des flics.

- Dans mon cœur tu fais la une tous les jours, tu sais.

- Tais-toi !

- Mais pourquoi ? Et pourquoi tu veux plus qu'on s'écrive ? Réponds-moi, je t'en prie !

- Nos lettres sont lues, analysées, décortiquées, Madeleine, j'aime pas étaler, c'est tout.

- Oh, vraiment ? Je... je l'ignorais. Tu en es sûr ?

- Je le suppose très fortement, depuis que je me suis… disons un peu trop livré à toi, et ça me suffit.

- Sal, tu as réfléchi à...

- Non.

- Sal... pourquoi tu me fais ça ?

- Sans doute des réminiscences de ma cruauté envers la gente féminine. Oh et arrête de pleurer, merde !

- Mais je pensais... J'espérais…

- Ecoute, jeune fille, je suis enfermé là pour le restant de mes jours, okay ? Et toi tu es libre, tu as le monde entier à toi. Tu crois qu'on ferait un couple heureux ? Qu'on peut fonder un foyer ? On peut même pas s'adresser la parole sans être surveillés, putain ! C'est ça la vie maritale que tu veux ?

- Mais on aurait droit à ... plus d'intimité...

- Mais quel prix tu vas payer pour une partie de jambes en l'air tous les mois avec ton assassin-vedette ?

- ARRÊTE !

- Bon, calmons-nous, d'accord ? J'avoue que j'y ai pensé, j'ai envisagé la possibilité... mais j'ai plus à y gagner que toi. Et toi, y as-tu bien réfléchi ?

- Oui, je suis prête, je t'aime.

- Si on devait se marier, il faudrait que je sorte d'ici, sinon, je peux pas l'envisager.

- Alors on est d'accord, mon amour, parce que ça aussi j'y réfléchis, et je ne te laisserai pas tomber."
(à suivre)

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Ven 30 Aoû 2013 - 13:09

Je décroche désolée…Confused... je ne retrouve plus la belle écriture acérée et nourrie du début !
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filo

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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Ven 30 Aoû 2013 - 15:03

Le prologue et l'épistolaire n'étaient pas traités de la même manière que lorsque les événements se précipitent, certes. Parfois le fond prend le dessus sur la forme, parfois le contraire.

Néanmoins cette nouvelle arrive à son terme (plus qu'un ou deux posts, bref demain), alors que plein de questions se posent. Pas curieuse de savoir comment ?

Merci aux rares lecteurs qui auront suivi.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Ven 30 Aoû 2013 - 18:32

Okay,Smile  tu as piqué ma curiosité, ce pourrait-il que... "the copycat" soit démasqué…
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kate100fin
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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Ven 30 Aoû 2013 - 20:02

Moi j'ai une idée mais bon...on verra:mech: 

pis t'en sais rien si tu as de rares lecteurs, tu as peu de commentaires mais ça ne veut pas dire que ce n'est pas lu - pis on est à 3 jours de la rentrée hein...
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Bianca



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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Ven 30 Aoû 2013 - 20:20

kate100fin a écrit:
Moi j'ai une idée mais bon...on verra:mech: 
J’ai aussi une idée… Chuuttt
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filo

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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Sam 31 Aoû 2013 - 3:42

14

Sal s’éveilla en sueur et s’assit dans le noir partiel de sa cellule. Jamais de noir total, toujours ces néons du couloir et les deux veilleuses, une près de la couchette, l’autre dans le coin toilette.

Le cauchemar était si réaliste qu’il douta un long moment de ce qu’était vraiment sa réalité.
Jamais encore Mado ne lui était apparue sous un aspect négatif dans ses rêves auparavant. Même dans ses cauchemars, il était toujours celui qui la protégeait. Là il venait d’expérimenter la peur, la crainte de celle qu’il aimait, de sa femme...

Il se leva pour aller aux toilettes et vit clignoter le détecteur de mouvements.
Une fois soulagé, il se passa la tête sous l’eau et se planta devant son avatar de fenêtre pour contempler la lune à travers les barreaux.

Il sentait qu’il avait changé. Il réalisa qu’il était complètement “guéri” de ses obsessions et de ses pulsions de mort et de viol.
L’isolement, la réflexion pendant quatre ans, certes, mais surtout l’amour de Mado avaient eu ce pouvoir.

Même s’ils ne partageaient pas le quotidien, même s’ils ne se voyaient que deux fois par mois, le partage de cette intimité depuis leur mariage le fortifiait, le bonifiait, le révélait.

Il n’avait jamais connu auparavant l’amour. Le fait d’être aimé lui donnait des ailes, le rendait fort et aussi heureux que possible, mais le fait d’aimer... l’expérience était à elle seule une incroyable remise en question de tout ce qu’il avait pu être avant.
Aimer le transformait. Mais l’inquiétait aussi. Car aimer suppose être dépendant, à la merci d’un regard... avoir des comptes à rendre. Certes il n’était pas en position d’accumuler une liste de comptes. Mais en théorie, cet engagement lui donnait tout de même un certain vertige.

Depuis bientôt huit mois, Sal et Mado étaient officiellement mariés.
La cérémonie avait dû se passer dans les murs des Baumettes, au foyer, et avait été relativement expédiée par le maire d’arrondissement et le directeur adjoint qui s’était fendu d’un discours durant lequel le couple avait retenu un fou-rire, comme ça, sans raison.
Et grâce à cela plus encore qu’aux questions-réponses traditionnelles, ces instants furent gravés à jamais dans leurs souvenirs.
Mansini avait donc joué le rôle de témoin. Étrangement, il avait fait preuve d'une espèce de circonspection implicite vis à vis de Madeleine. Sal l'avait cuisiné à ce propos et Karl lui avait avoué ressentir une méfiance envers elle. Il alla même jusqu'à insinuer que ce mariage n'était pas une bonne idée, qu'elle ne lui apporterait que des problèmes. Ils eurent même une altercation verbale assez violente à ce sujet.

Quelques jours plus tard, le docteur Mansini avait été retrouvé mort chez lui. Un suicide, ou une overdose d'alcool et de médicaments.
Sal avait été interrogé, évidemment, mais on ne l'avait pas inquiété outre mesure.

Lui et Mado avaient pu enfin se voir plus souvent, de façon intime, régulièrement, et connurent leurs premiers ébats amoureux.
Faire l'amour, sans viol, sans peur, sans cris. Avec douceur et tendresse, avec amour...
Sal était comme un puceau finalement, et Mado avait été parfaite. Même s’il n’avait rien pu retenir au début, ni semence ni larmes, elle sut l’amener au rôle auquel il aspirait, avec patience et amour.
Chaque fois était mieux que la précédente, comme si cela ne redescendrait jamais en qualité et en intensité.

Et la vie continuait à s’écouler autour d’eux, les mouvements sociaux et politiques, la grève des gardiens, le changement de gouvernement, les faits divers...
Et les meurtres signés La Salamandre qui continuaient à plomber régulièrement l’actualité.
Sal ne comprenait pas où voulait en venir le meurtrier avec cette supercherie à long-terme.
Certains l’avaient soupçonné au début d’avoir une responsabilité occulte, bien sûr, de commanditer en coulisses, mais les enquêteurs avaient lâché l’affaire en ce qui le concernait, apparemment.

La lune était presque pleine, il lui manquait deux jours, et la nuit était douce. Sal frissonna pourtant, en rêvant d’un bain de minuit avec elle, sans personne pour le surveiller.

Bientôt, se dit-il.






15

La putain marchait en zigzaguant, ivre sans doute. Sa mini-jupe froissée était tachée, et en le remarquant, l'ombre qui la suivait crispa sa main sur le couteau, jusqu'à se faire mal aux ongles. Parfois un petit détail suffit à prétexter un petit bonus de violence.

Cette salope a une tache de foutre sur sa jupe, et elle se croit discrète avec son maquillage ostensible et sa décrépitude. Elle manquera à personne.

L'ombre ajusta sa capuche, accéléra le pas et suivit la fille dans la petite ruelle sombre, en se disant que l'endroit était idéal.

"Pardon, vous avez l'heure ?

- Hein ? J'ai une gueule à avoir l'heure ? Non mais tu m'as bien regardée, là ?

- Ta gueule, on ne la reconnaîtra plus tout à l'heure, sale pute."


***


Mado se réveilla en nage au milieu de la nuit. Toujours ces affreux cauchemars, et toujours des crimes horribles, du sang partout, des vagins défoncés, des corps lacérés.
Cette fois le visage entier avait été saccagé, une bouillie informe laissant voir les os et un affreux rictus privé de lèvres.

Elle comprit que ça avait recommencé. Aux bords des larmes, elle alluma la lampe de chevet et émit un cri en découvrant une fois de plus le sang sur ses mains.
Elle avait encore frappé, ce monstre qu'elle ne comprenait pas ; et elle sut que dès le lendemain on annoncerait un nouveau crime signé La Salamandre.
Et une fois de plus elle ne dirait rien.
Elle se traîna dans la salle de bains, courbaturée, et constata à nouveau des traces de sang sur son sexe, et les habits souillés dans la machine-à-laver.
Elle éclata en sanglots.
Une fois calmée, elle sortit, et oublia tout.
Ses pensées se tournèrent alors vers l'homme qu'elle avait contribué à rendre bon…
Sal je t'aime tant.

FIN

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Sam 31 Aoû 2013 - 10:00

J'ai commencé à comprendre l'issue dans le dernier dialogue au parloir entre Sal et Mado. Le mariage aurait donné lieu à des "noces barbares".
Brrr ! Quelle noirceur.
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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Sam 31 Aoû 2013 - 10:39

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Bianca



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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Sam 31 Aoû 2013 - 20:59

J’avais pressenti que c’était Mado. Mais le rebondissement "cathartique" pour Sal, ça, je ne m’y attendais pas !
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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Sam 31 Aoû 2013 - 23:37

Comme Kate, je pense que si les commentaires ne sont pas nombreux, tes lecteurs les sont plus... on n'a vraiment pas envie de décrocher, histoire de connaitre la fin de ce récit aussi tordu que tortueux.
C'est en effet sombre et glauque, il y a aussi une certaine délicatesse, comme si tu peignais un tableau par toutes petites touches patientes. Le résultat est assez confondant.
C'est un peu étrange à dire, mais je trouve cette écriture extrêmement masculine.
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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Dim 1 Sep 2013 - 10:34

Je me doutais que c'était elle - brr - quelle histoire...et dire qu'il a faillit être sauvé - Filo t'es un sadique ! mdr 
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Le signe de la salamandre   Dim 1 Sep 2013 - 11:00

Personnellement, j'ai trouvé que ta fin était tombée trop vite. Tout ça partait bien, moi je m'installai dans la lecture d'un roman, plusieurs personnages à la psychologie complexe apparaissaient et l'intrigue se développait. Et tout à coup, patatras, une belle chute mais, pour nous tirer ta révérence. Alors, je me suis dis : peut-être que tu as été pris par l'angoisse des feuilletonistes. Un peu comme désormais à la télé. On lance une série télévisée, et si les premiers épisodes ne font pas d'audience, alors on arrête tout. Du coup, j'ai eu peur que le post de Bianca qui annonçait qu'elle décrochait, t'ai fichu la trouille à un moment de ta création (de doute sur la façon dont les événements pouvaient tourner dans ta fiction) où tu devenais par conséquent trop incertain d'intéresser ton lectorat. La preuve, c'est que, tout en continuant ton histoire, tu réponds à ta lectrice en l'assurant qu'il n'y en a plus pour très longtemps !

Au théâtre, ça s'appelle déjouer. Un spectateur tousse, et voilà l'acteur qui sort de son personnage. Personnellement, j'aime bien écrire en feuilleton comme dans le lexicalf car de savoir être lu me soutient pour la suite de ma prose. Mais, comme j'écris des pensées, des définitions, des conneries, mon format m'autorise à dialoguer avec les interventions de chacun que je peux reprendre dans mes délires.

Ici, le travail était plus ardu. Il s'agissait d'un vrai sujet : comment faire avec une sexualité qui a tournée à la perversion. Peut-on la soigner ? J'aimais bien le personnage du docteur : il posait bien le dilemme. Que tu le noies dans l'alcool, je veux bien suivre, mais, c'est vraiment dommage de le suicider aussi rapidement. A mon avis, l'énigme policière n'était qu'un prétexte à s'interroger sur les méandres de l'âme humaine. Aussi, que le spectateur se doute de qui continue à tuer n'avait pas trop d'importance. Par contre que l'empathie amène à s'identifier à ce point à l'autre est une idée très intéressante, la dépendance des êtres humains à l'amour, etc ... Ce sont des sujets difficiles à traiter et qui demanderaient au romancier de ne pas trop se sentir à la merci de l'éventuel mépris de son lectorat. Mais bon, le thème démarrait scabreux … Bravo encore pour ce trop court essai.
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