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 Nathalie

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MBS

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MessageSujet: Nathalie   Mer 16 Oct 2013 - 20:00

Les dents serrées, elle regarde la feuille blanche devant elle. Cette Sibérie seulement griffée d’une veine verticale et de minces artères parallèles, cette étendue vierge par laquelle s’échappe tout son sang, s’évanouissent tous ses sens.
Près de la feuille blanche, il en est une autre, trop chargée celle-là. Un marais grouillant de signes bizarres, de formules étranges, d’instructions surréalistes. Un glacier rugueux au milieu duquel se dissimulent des chausse-trappes machiavéliques, pièges tendus à des vies en déséquilibre.

Nathalie a 17 ans, une frimousse rigolote où brillent deux grands yeux gourmands, un corps un peu trop décalé par rapport aux codes de la beauté publicitaire. Elle a beaucoup d’esprit à en croire ses amies qui, lorsqu’elle a le dos tourné, rajoute sotto voce qu’elle a aussi un caractère de cochon. Ca fait partie du jeu terrible de leur âge : rejeter l’autre pour mieux se trouver soi-même. Parfois, cela conduit à des crises terribles, faites de cris et de pleurs acides, à des fâcheries spectaculaires. Souvent, cela se termine par une réconciliation festive autour de bonbons et de sodas.
Nathalie a 17 ans, mais, là, devant ces deux pages de torture, elle en paraît bien moins. Elle n’est plus qu’une enfant, une créature égarée dans un no man’s land aride, coincée entre ce qu’elle doit faire et ce qu’elle n’accepte plus.
Combien d’heures passées à préparer ce devoir, à recopier formules et résumés de leçons, à doubler la dose d’exercices, à piller les annales de plusieurs éditions du bac ? Dix ? Vingt ?
Combien d’instants perdus, envolés à jamais ? Combien d’amies délaissées, de films ratés, de pauvres soirées et de nuit sans sommeil ?
Voilà un calcul qui serait intéressant et qui remplirait fort opportunément sa copie. Pendant quelques secondes, elle caresse ce désir révolutionnaire de faire éclater sa colère sur la page blanche, d’y étaler des mots comme autant de provocations, d’allumer la mèche d’une bombe qui explosera à la figure du tortionnaire, de celui qui a le pouvoir et qui oublie d’en user intelligemment. Cette perspective agit sur elle comme un catalyseur d’énergie. Encore un effort ! Il est impossible qu’elle ne puisse pas y arriver… Hier, elle avait compris…

En désespoir de cause, comme un asphyxié happant une dernière bulle d’oxygène avant l’agonie, elle jette un regard autour d’elle.
Ils écrivent…
Tant bien que mal… mais ils écrivent…
Elle détourne les yeux, veut se boucher les oreilles pour ne pas entendre au milieu du silence de la salle les crissements secs des plumes sur le papier.
Comment s’échapper de cet enfer ?
Comment enclencher à nouveau la marche avant ?
Petits gestes nerveux sur la table, appel à des musiques familières pour irriguer son cerveau à nouveau de pensées positives, évocation de souvenirs d’un été radieux.
Ses efforts demeurent vains.
Elle s’enfonce inexorablement dans la glaise du temps qui passe.
Au-dessus du bureau, la grande aiguille la nargue avec son mouvement mécanique froid ; la trotteuse trotte avec une frénésie d’insolente. Plus que vingt minutes…
Elle voudrait être ailleurs. Elle voudrait être une autre…
Mais non, ce n’est même pas ça… Elle voudrait être elle-même et cesser de jouer à la grande adolescente modèle. Elle a des idées qu’elle ne peut exprimer, des envies qu’elle ne peut assouvir, des projets qu’elle attend désespérément de voir grandir. C’est bien une étrangère qui est posée là sur cette chaise bancale, une personne en qui elle ne se reconnaît pas.
Qu’est-ce qu’elle en a à foutre de ces fonctions et de ces cosinus ? Elle, elle a la passion de la montagne, de ces grandes pentes vierges comme sa copie où elle dessine sur son surf des arabesques poudreuses. Elle a déjà réalisé des courses difficiles à travers les Alpes et les Pyrénées. Elle veut être guide de haute montagne, se confronter aux plus hauts sommets du monde, planter son piolet en haut de l’Everest et, de là-haut, toiser ce médiocre fonctionnaire à moitié endormi derrière son bureau qui pense qu’il est le maître. Comme tout cela est stupide : elle ne tremble pas sur les pentes verglacées lorsque le danger est présent, palpable, incontournable… mais elle est pétrifiée par cet énoncé composé de lettres et de chiffres à l’apparence inoffensive.
La promiscuité des refuges où on s’entasse à une dizaine sur quelques mètres carrés lui apparaît moins étouffante que cette salle aux murs clairs.
Quelle magnifique injustice ! Parmi ses congénères, certains qui n’auront pas fait le quart de la moitié de son travail vont pouvoir parader avec une nouvelle bonne note, une nouvelle décoration à rajouter à une brochette impressionnante de motifs de satisfaction. Ils sont les génies, elle est la sans-grade, la nulle, celle dont on se moque autant pour ses résultats décevants que pour les efforts qu’elle consent pour réussir quand même.
Ils ont leur vérité, taillée dans le roc de certitudes séculaires. Celui-là est bon, celui-là ne l’est pas…
Qu’ils viennent donc sur le glacier !… Au premier névé, ils ne feront plus les malins !

La pendule a encore écrasé de nouvelles minutes, broyé des secondes par pleines poignées. Un froid intense brûle le cœur de Nathalie tandis que, les uns après les autres, ses « camarades » se lèvent pour aller déposer leur chef d’œuvre sur le bureau professoral.
Dans sa trousse, elle saisit un gros marqueur bleu et, sans réfléchir, barre largement son nom.
Ils ont réussi !
Qu’ils triomphent donc !
Elle n’est plus rien. Juste une note, une valeur, une griffure rapide de stylo sur un bulletin scolaire.
En travers de la page, elle trace avec une habilité désespérée quelques mots…

Je me hais… mais je vous haïs encore plus…
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Romane
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MessageSujet: Re: Nathalie   Jeu 17 Oct 2013 - 0:53

Emouvante description de celui ou celle qui, à côté des clous, se demande pourquoi il ou elle se retrouve là, dans ce pétrin (ici, "elle"). J'aime beaucoup sa révolte exprimée.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
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Tryskel
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MessageSujet: Re: Nathalie   Jeu 17 Oct 2013 - 1:29


Tout pareil que Ro! Les Nathalie existent...

Juste une question: pourquoi c'est un devoir de maths le supplice? mdr 
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MessageSujet: Re: Nathalie   

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Nathalie
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