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 Défi-carnet de voyage: Rapport exhaustif...

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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Défi-carnet de voyage: Rapport exhaustif...   Jeu 31 Oct 2013 - 10:04

Rapport exhaustif
des tribulations et du bivouac que Monsieur Vic
effectua en pays de Cocagne
.




Ouvrage destiné aux jeunes personnes.






Préambule.





La politesse d'un auteur envers ses lecteurs résidera avant tout dans la minutie avec lequel il relatera par le menu les faits tels qu'ils se sont passés, et non tels qu'il aurait pu les imaginer, ou pire, les enjoliver. En effet, si les voyages ont de tout temps formé la jeunesse, leurs comptes rendus précis, détaillés, étayés sur des documents dignes de foi, sur des prises de notes méticuleuses, édifieront au mieux les jeunes générations au respect sacré pour le vraisemblable. Car trop souvent, malheureusement hantées par l'unique souci de l'aventure, ces chères têtes blondes conçoivent, plutôt que des projets de vie raisonnables, des utopies fallacieuses qui les entraîneront irrémédiablement sur les chemins du chaos et de la déchéance. Or, de quoi est composé le plus souvent le lit de telles chimères ? Et bien, notre honnêteté nous oblige ici à vous en convaincre : des lectures malencontreuses de divagations d'écrivaillons véreux n'ayant la moindre mansuétude pour la transcription de la Réalité.

Or, la chronique des tribulations des gens d'expérience demeurera toujours une fontaine de jouvence pour chacun, pour peu que l'exactitude de la chose relatée l'emportât sur les rêveries qui égarent depuis toujours les écrivains-promeneurs par trop solitaires. Il nous faut ici le professer de la façon la plus claire et nette qui soit : la littérature à l'eau de rose est un poison. En répandant l'à peu près, elle détourne l'écolier de la rigueur indispensable à celui qui veut apprendre. Par la suite, elle formera des générations d'oies blanches promptes à tout gober et qui deviendront tout aussi aisément la proie des plus infâmes bonimenteurs.

Aussi, pour répondre à ce défi concernant l'excellence de ma plume, ne me suis-je point comme tant d'autres, hissé sur mes ergots. Le pensum qui suit, (le modeste exposé de mon voyage) n'aura donc aucune vocation à flatter mon ego, plutôt, sans y avoir l'air, à soigner votre cogito en vous prémunissant de mes concurrents, tous fieffés péroreurs et imposteurs immoraux, plus désireux de vous emporter dans de mirifiques expéditions que de vous éduquer. Puisse ainsi mon médiocre travail vous redonner un tant soit peu le goût pour la Vérité !

(à suivre)
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Défi-carnet de voyage: Rapport exhaustif...   Ven 1 Nov 2013 - 10:48

Chapitre 1

Du choix de votre entourage.


Un voyage sera toujours une aventure. Qui souhaite donc au mieux préparer une telle expédition devra en premier lieu se convaincre qu'il possède en lui un redoutable ennemi: son propre orgueil. En effet, un proverbe nous le rappelle si bien : qui veut aller loin, ménage sa monture. Cet adage au goût faussement suranné n'a pourtant rien d'obsolète. A l'heure des circuits inter-sidéraux, des odyssées spatiales, des tours du monde en beaucoup moins de quatre-vingt jours, la question demeure d'actualité : pourquoi diantre voyager seul quand il est bien plus prudent d'être accompagné ? Non par un importun, mais par un comparse apte à vous compléter en palliant vos insuffisances, en notant sur votre parcours ce que vous auriez dédaigné, en vous servant à la fois de guide, de confident, de souffre-douleur et, disons-le tout à trac, de faire-valoir. Pour trouver un tel alter ego, rien de mieux que de choisir une personne qui vous laisse et la parole et le choix des mots. Soit que cet acolyte fut mort, soit muet, soit qu'il n'entende rien aux choses de l'écriture et préfère l'enluminure. Outre le fait qu'il parlera et marchera moins vite que vous, il saura vous faire profiter tout à la fois de sa naïveté et de son expérience et vous gardera de possibles accidents. Car tout déplacement comme tout raisonnement (de la simple promenade à la plus périlleuse homélie) détient sa part de risques. L'assurance de minimiser ces fâcheuses occurrences tiendra alors toute entière dans le point de vue de cette personne de confiance qui vous accompagnera. Que seraient en effet devenus Tintin sans Milou, Orgon sans Tartuffe, Phileas Fogg sans Passepartout, Don Quichotte sans Sancho Panza ?

Car si souvent dans la vie, mieux vaut être seul que mal accompagné, sur la route, votre égotisme pourra vous jouer plus de tours que vous n'imagineriez a priori. C'est très certainement ce genre de raisonnement qui me poussa à faire équipe pour cette fabuleuse perambulation dans le monde de l'imaginaire avec le vieux Pierre. Non seulement, ce garçon avait été en son temps à bonne école avec le très célèbre Jérôme, mais, à l'époque où je le rencontrai, il souffrait d'un mal qui oblige souvent le quidam à partir et que la Faculté qualifie désormais de mal d'amour. L'homme devait panser ses blessures , je me devais de répondre à ce satané concours : nos destins semblaient donc sortis d'un même écheveau. Égoïstement, je voyais en lui quelqu'un capable d'illustrer bien mieux que moi mon carnet, mais j'espérais également le sortir un temps de l'oubli dans lequel plusieurs siècles l'avaient précipité en dépit de ses œuvres incommensurables. Pour l'heure, il était chagrin d'avoir du quitter sa bien-aimée et cela toucha mon âme.

Quand précédemment, je vous mis en garde contre la rouerie possible des gens de plume, j’omettai de vous parler d'un danger bien plus grand : la finauderie des femmes. Or, c'était cette même difformité de la Nature qui avait entraîné l'exil de mon compagnon d'infortune et l'avait poussé tout comme moi sur les routes d'Italie. En ce temps-là, ce pays représentait pour tout un chacun une destination rêvée, un monde nouveau où les turpitudes de l'ancien n'auraient plus de prises sur quiconque. A la lire aujourd'hui, cette billevesée peut vous apparaître saugrenue, mais à l'époque d'où je vous parle, cette mode était dans les esprits. Il n'y avait qu'adulations pour des villes comme Rome, Florence ou Naples, contrées joyeuses où les peuples et leurs monarques s'acoquinaient, paraît-il, dans des fêtes perpétuelles. Et ces fariboles faisaient marcher beaucoup de monde, votre serviteur et son compère y compris.

Pour l'heure, la disgrâce de l'ami Pierre était due toute entière aux flèches de Cupidon. Il avait connu une gouvernante, bien faite de sa personne, aux appas placés exactement là où une personne de sexe peut en tirer gloire, à la dot convoitée et qui aurait pu rendre tout un chacun pour le plus heureux des maris, si cette Vénus des ménages n'avait possédé comme défaut qu'elle mentait tout le temps. Bien sûr, me rétorquerez-vous, cette tare affecte grandement la gent féminine. Ce à quoi j'opinerai aisément, ayant eu bien souvent pour ma part maille à partir avec la façon toute spéciale dont la plupart des dames s'accommodent de la réalité. Mais là, ladite gouvernante battait des records si bien que tout espoir d'épousailles semblait de plus en plus illusoire. Travaillé par la flamme qu'on éprouve facilement dans notre jeunesse, l'ami Pierre avait voulu mettre un terme à toutes les sottises que proférait à longueur de journées sa dulcinée en lui mettant le marché en main. Il l'avait prévenue qu'à chaque menterie de sa part, il marquerait d'une encoche une longue taille de boulanger de plus de six coudées. Et que, si ce bois de noisetier restait vierge de tout anicroche durant les trois mois que devaient durer leurs fiançailles, alors, il l'épouserait. Las, sans doute la mégère fit-elle les efforts les plus louables qui soient, seulement au bout d'une semaine, le bois se fut trouvé rongé sur toute sa longueur par le canif de notre infortuné. Dès lors, tout fut rompu et le Pierre rendu au même sort que le mien, à savoir : la ribote !

autoportrait de Pierre
à suivre...
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Défi-carnet de voyage: Rapport exhaustif...   Mar 5 Nov 2013 - 10:01

Chapitre 2

De l'usage éhonté de la ripaille.

Autant le savoir d'un professeur demeure utile concernant les techniques picturales, autant ses idées austères doivent-elles être dépassées. Car des idées, ce ne sont là que les fruits d'une seule génération. Vient une autre saison, viennent d'autres fruits. L'erreur serait donc de se laisser abuser les sens par une réalité pré-pensée, d'autrefois, des concepts à la papa qui n'offriraient de la vie qu'une vue périmée, représentation de vieux schnocks, de types qui s'imagineraient encore à la page. Se défaire des lubies du père Jérôme fut donc plus compliqué que de consoler un cœur et un corps douloureusement épris de passades féminines. Car les hommes sont ainsi faits, peut-être parfois contrairement aux femmes, qu'ils se trouvent, dans les choses de l'amour, vite consolés.

Pierre avait le cœur gros et le trait sûr. Il dessinait ce qu'il voyait et son autoportrait en était la preuve. Point de concession à sa propre image qu'il détourait à l'égal d'un paysage, objet éminemment pittoresque mais si souvent voué aux seuls caprices de ceux qui l’interprètent. Seulement, quand je le rencontrai, mon ami estimait déjà son jugement infaillible quand ce dernier n'était encore qu'une ébauche d'école. Or, je savais que, pour qu'un artiste dépeigne le monde, et après lui avoir appris à tenir un crayon, faut-il encore lui dérégler les sens. Je sentais confusément que Pierre attendait cela de moi. Il lui manquait des impressions. Et autant de couleurs.

A ce stade de mon récit, je vous dois une confession : son maître, le grand Jérôme, était fou. Génial, mais fou. Et cette folie s'était répandue sur la palette de son élève, lentement, goutte à goutte, comme suinte mollement la mélancolie, si bien qu'il aurait pu lui-même s'embarquer sur la même nef que son professeur s'il ne m'avait rencontré. Pierre sortait de l'atelier de ce membre notable de l'Illustre confrérie de Notre-Dame juste à temps. Il s'étiolait chez ces patelins à la faconde cérébrale et melliflue. Il convenait désormais de le promener chez les vilains.


Extraction de Pierre des pensées de son maître.


Notre retour à la Nature se fit par les villages. Novembre étalait ses frimas sur les champs, barrait les bêtes dans les crèches, et les dernières récoltes dans les greniers. L'air était vif si bien que la campagne déroulait à la hâte ses chemins sous nos pieds. Et, si ce n'eut été les corneilles dans les labours, on eût cru la Terre déserte. Il fallait faire vite. Bientôt l'hiver serait là avec son manteau de neige et ses loups. Toutes ces vésanies de maître Jérôme qui avaient fait du Monde un Enfer, nous assiégeraient alors, aussi bien que la disette assaille en cette triste saison les va-nus-pieds.
Fort heureusement, les coutumes paysannes qui savent si bien conserver le vin dans les barriques, la viande au saloir, les épis de maïs dans les charpentes et les marrons sous la cendre, veulent également qu'à la Saint-Martin, se tue le cochon. L'un l'assomme et l'autre le saigne. Puis, comme gibet, on ressort la grande échelle. Celle qui sert d'habitude pour la moisson. On y pend l'animal tout en haut, mais la tête en bas. A cause du sang. Bien sûr, ça grogne un peu et ça effraie les enfants. Pas longtemps. Un silence, des rires gras puis la marmaille revient telle une volée de moineaux. Alors l'animal est caressé, sa couenne passée par le feu, il faut encore de la paille et des flammes pour faire de la bête de la viande. Pierre voit cela. A vous, je le décris, mais à lui, je ne dis rien. Au fond de sa poche, sa main tourne et retourne son crayon. Les peintres pensent avec leurs doigts. Il ne faut pas les déranger avec trop de paroles. Il y a le rouge du sang, le blanc du cochon, le noir de la glèbe et le ballet incessant des bonnes femmes aux blouses bleues qui passent les écuelles. Aussi, le sourire jaune des bonshommes, heureux d'avoir mené à bien le sacrifice. Le soir tombe, on laisse le pendu à la garde des chiens et de la lune. Devant l'âtre, on déguste des châtaignes grillées accompagnées de vin bourru. On amuse ces gens avec nos manières de ville. Ça rit puis on dort dans le fenil.

Mes histoires les ont ravies. Surtout, ils veulent voir Pierre dessiner au soleil: on nous garde pour la semaine car c'est aussi l'époque des veillées, de l'énoisage, des grains à trier, de la laine à carder. Les journées sont réservées à la cochonnaille. Les aulx et les oignons sont suspendus dans la grange ; je grimpe sur une charrette pour les décrocher. Puis, les femmes les découpent en tranches fines sur la table car elles ont aussi des couteaux. Les enfants gloussent de voir Pierre observer une échalote tranchée en deux. Une matrone le houspille : il n'y a rien de bon à trouver là-dedans; les fagots sont au bûcher ! Voici mon ami de corvée de bois tandis que je suis réquisitionné pour puiser des quantités invraisemblables d'eau pour remplir d'immenses marmites. A midi, le four est allumé. Il devra chauffer deux jours et deux nuits avant de cuire les tourtes et les pâtés. Le compère est désigné garde-feu. A lui de surveiller le brasier qui ronronne au cœur de la maçonnerie. Il s'acquitte parfaitement de sa tâche tout en crayonnant pensivement des flammes sur une pelle à pains.  

Pour les gras, le maigre, tout comme pour les sanguins, l'important se joue dans la marinade. Cette alchimie se fait avant le feu. Dans les bassines agissent les herbes, les baies, les sauces, et surtout le sel qui est un vrai purgatoire. Une saucisse sans sel serait comme un sujet sans esprit : aussitôt corrompu. La chose est encore plus délicate avec le boudin. Les éclats d'oignons, de pommes, de châtaignes y alentissent la fermentation des sucs, à ce que j'ai compris. Puis, la fumée, la suie, protège votre ouvrage de la vermine. Ce sont les bonnes femmes qui me disent cela. Ces matrones emmaillotent les jambons comme elles le feraient de leur progéniture, les bercent contre leurs impressionnantes poitrines, puis les couchent délicatement dans les saloirs de grès tout en riant des grivoiseries de leurs hommes. Plus les jours s'écoulent, plus les plats mijotent, plus le cidre coule, plus les sermons de Maître Jérôme sur la damnation et les péchés cardinaux, ses terribles visions sur le déclin du moyen-âge, fuient la prunelle de mon ami. A la fin de la semaine, on dresse les tables dans la grange, on perce les tonneaux et je peux enfin juger avec vous du bien-fondé de ma recette.



(à suivre...)
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Défi-carnet de voyage: Rapport exhaustif...   Mer 6 Nov 2013 - 10:29

Chapitre 3
Du bleu à l'âme.

Détrompez-vous, jeunes oies blanches : nous ne mangeons pas tous les jours ainsi. L'été de la Saint-Martin n'a qu'un temps. Les tueries avant l'hiver, c'est comme Carnaval qui marcherait devant carême-prenant. Le givre craque sous la semelle. Il nous faut hâter le pas. Les migrateurs et leurs grands vols ont déserté les nuages. Notre fuite dans la plaine intriguent désormais les choucas. Nous courons de ferme en ferme : Sainte Catherine ne nous coiffera pas !

Depuis l'Adoration des Mages,

toutes ces demoiselles veulent du bleu. Harcèlent les colporteurs. Pour y voiler sans doute leur manque de vertu. L'ami Pierre gémit : il compte et recompte ses peintures. Des pastels, il n'en aura jamais assez. Je lui promets des cocagnes car, c'est sûr, nous serons en Lauragais bien avant l'été.

Sur le chemin, je me récite encore ces mots anciens comme des patenôtres et égrène mon chapelet de vérités. Il m'en faudra de nouveaux et de nouvelles pour ce soir, pour les fileuses, les cardeuses, les épouilleuses dont les fines mains ne travaillent que si leurs têtes sont occupées. Je rêve pour elles d'un almanach de tous mes proverbes que mon ami  illustrerait.

Couvrir son mari d'un manteau bleu, le tromper

Les femmes sont comme les enfants : trop sensibles à la souffrance. Voyez-les dans les tueries, elles font de bien piètres bourreaux. Elles n'entendent rien aux bois de justice, trouvent mille circonstances atténuantes aux cochons et aux voleurs. Ce soir, elles ne sont que six filles à marier et trois fuseaux pour toute une brouettée de laine : je leur raconte mes érections.

Il y aura à Naples où le ciel est toujours bleu et où avec mon ami Pierre nous irons, un roi qui érige des mâts gigantesques sur toutes les places de la ville. Des mâts décorés de tableaux champêtres, de guirlandes de fleurs, et du haut duquel pendent des quartiers de bœufs, de veaux, des moutons entiers et des moitiés de porcs. Puis, un étage plus bas, variétés d'oiseaux de basse-cours, des poules mortes ou vives. Aussi des pigeons. Plus bas encore, des merluches et des pains. Au pied de tels édifices, veillent des soldats en armes. Et ces constructions sont appelés Cocagnes de Naples. La foule contemple toutes ces victuailles appendues dans le vent pendant plus de quatre jours. Puis, dans l'après-midi du cinquième, la Cour du Roi se déplace aux balcons. Pour le spectacle. Tout à coup, le canon tonne. Les soldats s'écartent et la foule se rue à l'assaut. Il faut grimper tout là-haut. Les jeunes gens sont les plus adroits. Ils enserrent les mâts entre leurs fortes cuisses et, à coup de reins se hissent pour décrocher toutes ces nourritures. Les enfouissent sous leurs chemises. Ce pillage ne dure que quelques instants. Tout est emporté. C'est la rapine des gibets. Une justice à l'envers où les voleurs sont récompensés.

Pierre écoute également cela. Il a sur ses genoux une petite endormie. Ses doigts peignent les longs cheveux blonds comme sa brosse lisserait des rayons de soleil. Il m'écoute et regarde le jeu des ombres et des flammes. Comment rendre ses clairs-obscurs avec un pinceau? Les filles s'émeuvent à mes paroles. Gloussent, rougissent à l'évocation du manège des garçons napolitains. La laine file entre leurs doigts de fées. La plus hardie pose des questions : comment font-ils pour grimper tout là-haut ? J'entraine mon auditoire dans des suppositions. Des idées de gymnastiques. Des imaginations. Et puis tout à coup, la matrone décrète que le travail est fini ; que tout ce beau monde doit rejoindre les lits. Puis m'entraîne dans le sien. Dans la pénombre, pille ma royauté.

Au petit matin, je découvre sur mes chausses un tableau que mon ami Pierre m'a laissé. Il ne me suivra pas Naples, ce n'est pas son endroit; cette nuit, il s'en est retourné à l'Anvers d'où je l'avais vainement tiré.

( à suivre...)
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Défi-carnet de voyage: Rapport exhaustif...   Ven 8 Nov 2013 - 10:58

Chapitre 3
Où l'on apprend que le pays de Cocagne est ici et maintenant.

Le tableau de Pierre met en scène trois personnages tirés des trois ordres : la noblesse, le clergé et la paysannerie. Ils dorment, rassasiés. A la faveur de la nuit, ils sont arrivés sans bruit jusqu'au pied du mât de Cocagne, après avoir traversé des frontières faites de montagnes de bouillies ou de gelée. Un soldat demeure malgré tout en faction sous le couvert des desserts. Dans ce paradis gagné grâce au labeur du rêve, la crise n'a plus cours. Les denrées courent à la rencontre des humains. Il n'y a plus rien à réfléchir. Juste à dormir et à digérer.
Je sais combien Maître Jérôme a horreur que son disciple traîne avec moi. Tout comme tous ces gens bien intentionnés, il m'accuse d'être de mauvaise influence. Dans sa folie, il me croque tel un croquant. D'ailleurs, voyez le seul portrait qu'il s'est fait de moi.


L'hiver est là. Je le traverse en coupant par les Monts d'Auvergne. Ici, mes hôtesses ne sont pas bien riches, mais elles me gardent pour plus longtemps. Je leur promets à toutes un avenir meilleur. Une place au près du Père Éternel. Des étrennes pour la belle saison. Une épiphanie pour les plus pauvres. Car d'autres plus riches que moi, même sans bleu, à leur tour viendront.

Et puis, à Naples, je les assure que je serai célèbre. Pour encore dire ma chanson, j'y apprendrai le bel canto. Enfin, et si Dieu m'assiste , je m'en irai, inch Allah, beaucoup, beaucoup plus loin, jusqu'en l'île rêvée de Lampedusa.


Je bivouaque en pays de Cocagne

Une rue sans joie où les sbires
Tout seuls ne s'aventurent pas,
Un coupe-gorge et même pire,
La venelle où traînaient mes pas !
Mais j'avais mangé du poète,
Je marchais un peu sur la tête,
Et cett' rue je l'ai traversée
Comm' l'avenue des Champs-Élysées.

{Refrain:}
Je bivouaque au
Pays de Cocagne depuis
Que j'ai bouté
La vérité
Au fond du puits.

Beauté du diable et qui n'inspire
Pas l'envie d'aller en sabbat,
Epouvantail et même pire,
La fille m'offrant ses appas !
Mais j'avais mangé du poète,
Je marchais un peu sur la tête,
Et j'ai changé cette petite
En une Vénus Aphrodite.

{Refrain}

Quatre anges déchus qui soupirent
Si peu qu'on ne les entend pas,
Jamais étreinte ne fut pire,
Jamais amour vola si bas !
Mais j'avais mangé du poète,
Je marchais un peu sur la tête,
Et quittant doucement la terre
Je fus à bon port à Cythère.

{Refrain}



FIN.




Bibliographie

http://fr.wikipedia.org/wiki/Pays_de_Cocagne
http://fr.wikipedia.org/wiki/Pieter_Brueghel_l%27Ancien
http://fr.wikipedia.org/wiki/%C5%92uvre_peint_de_Pieter_Brueghel_l%27Ancien
http://fr.wikisource.org/wiki/Biographie_nationale_de_Belgique/Tome_3/BREUGHEL,_Pierre_(le_vieux)
http://fr.wikipedia.org/wiki/J%C3%A9r%C3%B4me_Bosch
http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_%C5%93uvres_de_J%C3%A9r%C3%B4me_Bosch
Dominique Fernandez, Porporino ou les Mystères de Naples.

Musicographie
Je bivouaque au pays de Cocagne, paroles de Georges Brassens, musique de Joël Favreau.

Dessert:
L'abbé de Saint-Non, Voyage pittoresque à Naples et en Sicile.
Page http://www.e-rara.ch/zut/content/pageview/4859656 et suivantes concernant les vils mœurs des lazaroni.

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