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 NOYADE

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Scapinocchio de la Mancha

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MessageSujet: NOYADE   Dim 17 Nov 2013 - 12:11

La soirée littéro-culinaire que nous avons organisée hier au soir - cette nouvelle édition se déroulait chez Maître Vic - avait pour thème la puissance évocatrice d'une odeur culinaire, en s'appuyant comme il se doit sur la fameuse madeleine de Proust. J'étais préposé à l'apéritif, en l'occurence un succulent vin de noix.
Voici la nouvelle qui était servie en amuse-gueule.





NOYADE




Et tout d’un coup la mémoire m’est revenue. Cette amertume liquoreuse qu’à l’instant je roulais voluptueusement sous la langue, c’était elle, intacte, et avec elle remontait brusquement du plus profond de mon passé, ce que mes terreurs y avaient enfoui. Les multiples lavages de cerveau que j’avais subis avaient effacé ce souvenir précis car lui seul représentait un danger. Les événements suivants, eux, et qui restaient cruellement gravés en moi, n’avaient jamais cessé de me tourmenter : les cures de désintoxication, des semaines durant sanglé sur un lit d’hôpital au sommier rouillé qui grinçait sous mes gesticulations frénétiques, prisonnier d’une camisole de force, à hurler, à supplier qu’on me donnât, sinon une bouteille, du moins un simple verre, un dernier verre, un petit pour la route, ou juste une lichette, voire une ultime goutte, mais sentir dans mon corps la chaleur de l’alcool, cette chaleur qui, j’en étais convaincu, me permettrait de vaincre l’amnésie ; les petits matins d’hiver, quand la fourrière me ramassait dans les caniveaux nauséabonds, transi de froid, plus mort que vif. Ils m’emportaient de force et je me débattais "Laissez-moi ! Laissez-moi ! Je vous en supplie, je vais me souvenir !". Mais, fou que j’étais ! C’est précisément ce qu’ils redoutaient, ils étaient de connivence et m’emportaient pour m’isoler afin de s’assurer de mon silence, ils allaient une nouvelle fois m’assécher le gosier pour mieux tarir ma mémoire. Je n’avais non plus jamais oublié mes séances aux Alcooliques Anonymes : "Bonjour je m’appelle Jean-Philippe et je suis alcoolique." Car j’étais malin ! J’avais appris que pour garder l’incognito, le meilleur moyen était de donner une fausse identité, sinon ils auraient tôt fait de me repérer. Aussi, selon les associations d’alcooliques anonymes, car j’en fréquentais plusieurs pour brouiller les pistes, je me présentais sous des pseudonymes différents, par exemple François, Jacky, ou Daniel, encore que ce dernier prénom, je l’appris bien vite, était déjà usurpé par un grand gaillard ma fois beau garçon, mais qui ne crachait pas sur la rouquille, le bougre.
Tout cela je me le rappelais parfaitement. Ce que j’avais oublié, c’est le pourquoi de cette situation, ce qui avait tout déclenché. L’événement originel.
Et c’est, alors même que je recouvrai la mémoire, par la seule magie d’une goutte liquoreuse au parfum âpre de noix verte perlant sur ma langue, mais avant que je ne pusse confier à mon dictaphone miniature dissimulé dans une dent creuse ce souvenir retrouvé, quoique je ne susse pas encore quelle forme il allait prendre, (je m’en tenais pour l’heure à la seule conviction qu’il était enfin là, à ma portée, extirpé de quelque circonvolution cérébrale où il avait dormi très longtemps, en sécurité mais prêt à ressurgir, inaltéré, telles des nymphéas recroquevillées en leur corole protectrice, endormies dans un coin retiré de l’étang mais qui eussent pressenti par un frémissement de l’onde, une brise à peine perceptible mais porteuse déjà d’une infime variation de la température,  leur signifiant que la vie au sortir d’un long hiver était sur le point de reprendre dans l’eau sombre et tranquille – puis, comme un geyser irradiant la chaleur produite en ses secrètes profondeurs, aux abords du plan d’eau, pour gagner le jardin silencieux mais impatient du bourdonnement des abeilles, le pré en pente douce jusqu’au ruisseau, les champs alentours, la campagne jusqu’à la ligne d’horizon, pour se répandre enfin partout en Périgord et sur la Terre jusqu’aux confins boréaux que nul zéphyr ne réchauffe jamais – qu’elles allaient pouvoir à nouveau, libérées du carcan de la froidure, s’ouvrir à la lumière retrouvée, éclater au soleil printanier), alors même que j’entrevoyais déjà l’opportunité de rendre publique ce secret trop longtemps refoulé, enfoui dans les ténèbres de ma nuit alcoolique, et qui, du seul fait d’une goutte de vin de noix sous le palais, consistante comme un vieux porto mais dont cette amertume à nulle autre pareille l’en différenciait, saveur unique que je n’avais plus connu depuis ce jour précis qui venait de ressurgir du fond de mon passé aussi clairement que s’il se fût agi d’hier – bien qu’enfoui sous les strates des décennies écoulées comme un dépôt calcaire crétacé submergé sous des milliards de mètres cubes d’océan mais qui, à la faveur d’un soulèvement tectonique, se fût dressé, sublime monolithe himalayen, plus fier, plus puissant, plus fougueux mais plus arrogant que jamais, tel Achille au pied léger triomphant d’Hector, qu’ensuite, pour son malheur, (mais n’avait-il pas choisi, plutôt qu’une vie longue et monotone, un existence brève mais héroïque ?) il traînera, derrière son char tiré par les divins Balios et Xanthios sous les remparts de Troie, signant ainsi son arrêt de mort qui surviendrait sous la flèche de Pâris guidée par Apollon – c’est, alors que je me réjouissais déjà de ma victoire sur l’amnésie, qu’ils envahirent le bistrot. A quatre ils me plaquèrent au sol, autant me saisirent les bras et d’autres les jambes. Ils me ligotèrent presqu’à m’étouffer. Même ainsi fagoté, je tentai de me délivrer mais Zeus m’avait abandonné. Ils me pincèrent les narines jusqu’à ce que le besoin de respirer me fît ouvrir grand la bouche pour gober un bol d’air. Ils en profitèrent alors pour m’introduire dans le gosier un entonnoir par lequel ils versèrent tant et tant d’eau que je commençais à nouveau à perdre la mémoire. Lavage d’estomac, lavage de cerveau. Au bord de la noyade je tentai pourtant d’inventer un moyen mnémotechnique qui m’eût permis de me remémorer, plus tard, après qu’ils m’auraient abandonné dans quelque fossé fangeux, ce souvenir retrouvé mais qui à nouveau disparaissait déjà. Car vaincu par le fluide insipide, le ventre ballonné au bord de l’explosion, ma raison me quitta une nouvelle fois. Une nouvelle fois ils avaient su me faire taire. Il allait falloir tout recommencer. A nouveau ingurgiter toutes les mixtures alcoolisées du monde pour peut-être un jour, dans six mois, dans six ans, dans six siècles, qui sait ? dans six mille ans, au hasard de mes pérégrinations titubantes d’ivrogne amnésique, de Périgord en Pyrénées, de villes en bourgades, de troquets en estaminets – tel un pèlerin égaré dans l’immensité des steppes arides parce qu’il aurait perdu, victime de quelque maléfice diabolique ou divin, le sens de l’orientation, Jacquet loqueteux condamné à errer jusqu’à la fin des temps sur les chemins de repentance –  redécouvrir ce breuvage au goût incomparable par lequel tout arriva et arrivera de nouveau, car il est dit que ce qui fut sera. Il me faudrait une nouvelle fois tout goûter, du plus doux hydromel au plus puissant des ratafias. La route serait longue et tortueuse, la pente raide et semée d’embûches car l’ennemi sera partout, dans le moindre placard, derrière chaque comptoir de bistroquet, dans le moindre caniveau, sous la moindre serpillière mais, parce que tout ce qui est voilé sera dévoilé, parce que tout ce qui est caché sera connu, il est écrit qu’un jour je rencontrerai, au hasard de mes beuveries psychédéliques, dans quelque bouge infâme, au fond d’un verre crasseux abandonné sur une nappe grasse par un ivrogne repenti, peut-être un vieux loup de mer à jamais naufragé dans le maelstrom d’un delirium tremens abyssal, ce breuvage libérateur, déclencheur du choc anaphylactique, du big bang éthylique qui m’ouvrira enfin les portes radieuses d’un destin universel. Adieu ! Demain, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai. J’irai par les chemins de Hambourg ou d’ailleurs, boire et reboire et reboire encore, boire pour me rappeler. Mais quoi ? Mais quoi ? Mais quoi ?

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Romane
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MessageSujet: Re: NOYADE   Dim 17 Nov 2013 - 12:23

Pétard, bonjour l'exercice ! Tu t'en tires bien puisqu'à l'heure où je te réponds tu marches déjà dans les rues de Hambourg, tandis que je me demande si ton écriture du soir était déjà l'otage de cette liqueur dans le verre, devant la feuille. Pari tenu, Proust peut se retourner dans l'autre sens et continuer à cuver ses phrases chinois 

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Romane
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MessageSujet: Re: NOYADE   Dim 17 Nov 2013 - 15:11

La fierté des cépages modestes, me paraît tout à fait appropriée pour accompagner cette noyade http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4730496 tchin 

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Tryskel
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MessageSujet: Re: NOYADE   Dim 17 Nov 2013 - 16:53

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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: NOYADE   Dim 17 Nov 2013 - 19:28

Vous comprenez mieux désormais le souci du sommelier à inviter un tel gaillard!
Sur le dessert, des loukoums de la rue, concoctés façon Delerm, par nos amis François et Marie-Jo, nous servîmes outre du coca-cola et du Sidi Brahim, un fronsac 2010  Aux Caudeleyres que voici .
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Romane
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MessageSujet: Re: NOYADE   Dim 17 Nov 2013 - 20:05

J'aurais volontiers délaissé le coca-Brahim et le Sidi-cola Ange 
Il dit plein de choses extras, Monsieur Paul Barre. Il n'y a que celui qui mène l'interview qui a l'air de s'emmerder à mille à l'heure.
Et pas de points rejoignent le propos du podcast Wink 

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blue note

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MessageSujet: Re: NOYADE   Lun 18 Nov 2013 - 0:23

Formidable exercice, il est vrai. Un fleuve alcoolisé sur lequel on se laisse volontiers porter...
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MessageSujet: Re: NOYADE   

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