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 Blueway Station [Fiona 10 - en cours]

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MBS

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MessageSujet: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Mer 18 Juin 2014 - 18:51

DIMANCHE 22 JUILLET 2012

J’ai encore mal aux jambes de ma sortie d’hier. 60 kilomètres dans la plaine de la Garonne au nord de Toulouse. Mal aux jambes mais cela ne va pas au-delà. Et ça m’épate.
Je commence à me forger une endurance à l’effort dont je ne me pensais pas capable. C’est le résultat de cinq mois qui m’ont vue prendre une série de décisions importantes dans ma vie. J’ai d’abord signé un engagement auprès des services de l’Etat en tant qu’auxiliaire de sécurité, un terme vague qui désigne des personnes ayant accepté d’accomplir des missions pour le compte du pays. Des missions plus ou moins secrètes mais que favorisera ma célébrité (réelle ou un peu artificielle) en vertu du principe que les personnes les plus invisibles sont celles qu’on est habitué à voir tout le temps. Cela a nécessité de ma part la promesse de me maintenir dans une forme physique suffisante pour encaisser les coups durs de mes futures missions. Je me suis mise pour de bon au sport, au grand étonnement d’Arthur, mon petit mari, qui après avoir cru à une lubie passagère et avoir proposé de m’accompagner dans mes efforts, m’a laissée choir lamentablement.
Il faut dire que je n’ai pas fait les choses à moitié. Après avoir constaté que le côté passage en sous-bois, dans la gadoue et sur sols rocailleux du VTT ne me convenait pas, j’ai voulu me faire coureuse de fond. Pas très original. Comme d’autres, je me suis retrouvée à enchaîner les hectomètres sur les bords de Garonne ou du canal de Brienne. Sans véritable satisfaction. Là encore, beaucoup trop de trépidations. C’est un peu par hasard que j’en suis venue au vélo de route mais j’ai saisi très vite que c’était là la synthèse que je recherchais entre l’effort physique, le renforcement de mon endurance naturelle, la satisfaction de l’œil par les paysages traversés et même l’acquisition d’un bronzage léger auquel ma peau toujours blafarde n’avait guère été habituée (il a quand même fallu passer par l’étape coups de soleil… ouille !).
Je sors désormais trois fois par semaine pour des randonnées qui durent entre deux et trois heures. Peu à peu j’ai réussi à dominer une certaine impulsivité qui me faisait partir trop vite et revenir vidée, j’ai commencé à sentir une forme de légèreté dans les montées et à dominer mon vertige dans les descentes. Je me suis équipée avec de plus en plus de sérieux et mon vélo dispose désormais de toutes les dernières nouveautés en matière de cyclisme (enfin c’est ce que dit le vendeur…). Le plus pénible c’est peut-être de se retrouver seule sur la route. Arthur a essayé de me suivre au début mais son rapport si particulier avec le sport l’a rapidement dissuadé de poursuivre. Ludmilla a essayé mais elle n’apprécie guère ce qu’elle appelle la monotonie d’une route. Pour elle, le vélo n’a d’intérêt que s’il se passe quelque chose de nouveau, un virage, un obstacle à franchir, toutes les trente secondes. Alors, je pédale seule… Ce qui n’est pas forcément plus mal d’un certain côté puisque cela me permet de mettre en ordre beaucoup de choses dans ma vie. J’ai toujours autant de boulot mais je traite ça différemment, avec plus de recul et en sachant davantage déléguer puisque Parfum Violette a recruté deux jeunes étudiants supplémentaires qui me déchargent d’une partie de la gestion et de l’animation de notre structure.
J’ai terminé il y a une dizaine de jours ma fameuse histoire de l’aveuglement qui aura été le fil rouge de mon existence pendant des mois et des mois. Je pars aujourd’hui avec dans ma valise un exemplaire imprimé que je vais pouvoir relire tranquillement, dans lequel je vais pouvoir tailler, sur lequel je vais pouvoir biffer ou rajouter tout ce qui ne me sautait pas aux yeux sur l’écran de l’ordinateur. Car oui aujourd’hui je pars… En train bien sûr (on ne me refait pas) quand bien même je vais au-delà des frontières. Mon objectif c’est Londres, la métropole mondiale de l’Europe mais dans très peu de temps le point de convergence des yeux du monde entier puisqu’on est à cinq jours des Jeux Olympiques d’été.
Officiellement j’y vais pour appuyer de mon œil (et un peu de mon oreille) critique mon ami Hélène Stival qui a commencé il y a une semaine l’enregistrement de son nouvel album. J’en profiterai pour livrer à La Garonne libre quelques papiers d’ambiance sur les liens entre l’histoire britannique, le sport et le monde (n’ont-ils pas inventé ces bougres de Britishs une grande partie des sports qui seront présentés aux Jeux ?). Me voici désormais productrice associée et chroniqueuse, deux activités venant s’ajouter à ma profession première d’universitaire.
Mais la guirlande de mes casquettes ne serait pas complète si j’omettais de dire ici que je pars officieusement en mission pour le compte de la cellule des missions spéciales de l’Elysée. Le boss au Palais a changé depuis mai (un petit presque gros à lunettes a remplacé un petit sec nerveux) mais le colonel Jacquiers est toujours le chef de ce service plus que méconnu qui arrive à surnager au milieu des complots les plus déments quand les autres services secrets ont déjà coulé à pic depuis longtemps. Pour une première, je n’aurais sans doute pas grand-chose à faire mais sait-on jamais… Depuis plusieurs années j’attire les emmerdes, alors maintenant que je vais à leur rencontre…


Dernière édition par MBS le Dim 3 Aoû 2014 - 12:50, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 22 Juin 2014 - 18:15

Je ne suis pas une adepte des adieux larmoyants sur les quais de gare. Non que je désapprouve la chose et que je répugne aux sentiments qui vont avec mais il me semble que c’est se donner inutilement en spectacle. Les gestes de la main répétés, les bisous déposés sur la vitre du wagon (enfin presque… pour des raisons d’hygiène élémentaire, il vaut mieux éviter), les larmes qui roulent, très peu pour moi. Sans doute la conjonction de ma grande pudeur et de cette foutue fierté qui font que je refuse d’étaler mes sentiments à la vue des autres. Il n’empêche que, pour une fois, Arthur et Corélia m’ont accompagnée mais c’est purement conjoncturel puisque, eux-mêmes, s’en vont prendre trois jours de repos au bord de la mer (pile le genre d’endroit où je refuserais d’aller même sous la torture) dans la résidence secondaire du nouveau responsable de la publicité du groupe La Garonne. Cela n’aura bien sûr pour Arthur qu’une apparence de vacances, les choses à faire pour préparer la rentrée - et une nouvelle formule du quotidien local – étant de nature à l’occuper à plein temps.
- Tu évites de te lancer dans une histoire rocambolesque dont tu as le secret, me recommande-t-il en se contentant de m’embrasser dans les cheveux.
- Tu crois que je vais te promettre un truc aussi improbable ? dis-je en riant.
Dans les faits, je ne sais pas exactement de quoi seront faits ces quinze jours à Londres. Dans le meilleur des cas, le colonel Jacquiers me fiche la paix, j’assiste à l’enregistrement du disque d’Hélène tout en relisant mon bouquin… et on se fait une ou deux sorties shopping en plus, histoire de découvrir en profondeur cette place mondiale du commerce. Dans le pire des cas…
Le pire des cas, je ne sais pas trop à quoi il pourrait bien ressembler. Ce qui est sûr c’est qu’il venait à survenir, je n’aurais pas le temps de relire le moindre paragraphe de mon histoire de l’aveuglement. Et peut-être même pas le temps non plus de rédiger mes fameuses chroniques sur Londres et les Jeux. Raison pour laquelle j’ai planché sur des « en-cas » avant de partir, des textes déjà tout prêts et que je pourrais servir si je n’avais pas la possibilité de faire autrement. Seul inconvénient, Arthur s’en rendra compte et saura que quelque chose ne tourne pas rond. Et ça m’embêterait, pour parler poliment, qu’il s’inquiète une fois de plus pour sa chère et tendre.
Je serre Corélia très fort contre moi. Elle a l’habitude de voir sa « maman » partir tout comme elle a l’habitude de la voir revenir rapidement. Là, il a fallu lui expliquer que l’absence serait plus longue que d’habitude… Pas bête la gamine ! Quand on lui a parlé des Jeux Olympiques, ces yeux se sont mis à briller et elle a dit « On va te voir à la télé ? ». Il a fallu lui expliquer que non, que j’allais travailler chez « tatie » Hélène et un peu pour le journal de papa aussi. Elle a été un peu déçue mais contre la promesse que je lui ramènerais quelque chose de Londres, elle a bien voulu consentir à me laisser partir.
Cette petite fille née d’un autre ventre est la seule que j’aurais jamais, je le sais maintenant depuis deux mois. Les examens réalisés auprès des services hospitaliers l’ont confirmé après que nous ayons cherché en vain à avoir un autre enfant. La sentence terrible est tombée : je suis stérile. Et c’est irrécupérable !... Difficile à admettre, difficile à comprendre. Bien sûr, je pourrais voir les choses du bon côté : je n’aurais jamais de nausées et de vomissements le matin au réveil, de soudaines envies de fraises ou des conneries dans le même goût, je n’aurais pas à faire des séances de préparation à un accouchement sans douleur pour me retrouver finalement à subir une césarienne sous péridurale comme certaines de mes relations ; je n’aurais pas à faire partir tout le monde en catastrophe de la maison en pleine nuit pour gagner la maternité la plus proche. Les plus cyniques ajouteront peut-être, elle ne lâchera pas, même pour quelques mois, ses nombreuses fonctions… Eh bien, quand on aime, tout cela ne pèse pas… Et même si la maternité - et tout ce qu’elle recouvre - m’effrayait un peu, j’étais prête à faire cet effort sur moi-même pour Arthur, pour Corélia et aussi pour mes lointains ancêtres Rinchard dont la lignée directe va désormais se clore avec le fruit sec que je suis.
- Allez ! dis-je… Vous allez rater votre train.
Ce n’est bien sûr pas vrai, mais je n’ai pas envie qu’ils sentent combien cette séparation me pèse, quand bien même elle n’a rien d’extraordinaire. C’est juste la première depuis que je sais et cela me bouleverse plus que je ne l’aurais imaginé. Entre Corélia et moi, il y a ce lien étrange et dont je ne peux pas lui parler. Nous n’avons pas connu nos mères véritables et nous avons été élevées par une femme que nous avons prise sincèrement pour notre vraie génitrice. La mienne est morte de manière horrible, je crains soudain qu’il en soit de même pour Corélia.
Bon sang ! Qu’est-ce qu’il m’a pris de dire « oui » au colonel Jacquiers ?...

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Ven 25 Juil 2014 - 16:22

J’ai tellement de souvenirs à la gare de Montparnasse que j’ai bien peine à savoir si c’est un endroit que j’apprécie ou non. Disons que tout dépend de la personne qui m’attendait : lorsque c’était Arthur, ou une personne devant me conduire jusqu’à lui, je trouvais le béton parisien fort accueillant et la lumière un peu sourde des néons aussi chaleureuse qu’un soleil d’été. En revanche, convoquer dans ma mémoire mon passage de l’hiver dernier en ces lieux ravive des souvenirs fort peu enthousiasmants : j’étais sur les traces d’Etienne Moza et « Sarah », les tueurs du chalet ariégeois de Liliane Rouquet tout en devant échapper aux pinces policières de Virginie Roncourt.
Aujourd’hui, dans cette après-midi d’été largement entamée, et alors que – comme d’habitude – je me suis nourrie au lance-pierre à midi, personne ne m’attend ce qui est encore la meilleure solution pour s’échapper au plus vite de la gare. J’ai plus d’une heure trente pour rallier Montparnasse à la gare du Nord, un trajet direct en métro par la ligne 4. Largement suffisant mais ma phobie des retards me conduit à me précipiter plus que de raison sur le quai.
A aller aussi vite, j’ai failli rater la pancarte portant mon nom qu’un quadragénaire un peu rondouillard brandit avec une sorte d’euphorie déplacée. Fort heureusement, celui-ci-joint la parole au geste ce qui me tire de ma passionnante étude sur le sol carrelé de la gare.
- Mademoiselle Fiona ?... Mademoiselle Fiona ?...
- Monsieur ?... Monsieur ?...
C’est dans ces moments-là que je commence à m’inquiéter pour ma mémoire, cet extraordinaire outil de travail destiné à faner inéluctablement. Cette tête me dit quelque chose, je suis même capable de savoir que je l’ai rencontrée alors que j’étais en situation de stress mais, paradoxalement, ce visage m’a soulagé d’un poids.
Mais où ? Mais quand ?
- Mon nom est Bur… Thibaud Bur !
Fait-il exprès de se la jouer James Bond ? Peut-être ! Thibaud Bur est le secrétaire du colonel Jacquiers, chef de la CIS et – non officiellement – mon « petit papa » d’élection. Je me souviens dès lors du jour précis où je l’ai rencontré. C’était il y a deux ans, à Limoges. Il passait l’agrégation d’Histoire en même temps que moi. Pour me surveiller et me protéger.
- Vous faites aussi taxi, monsieur Bur ?
- Que voulez-vous ? C’est l’été… Nos gens sont en vacances et nous manquons de personnel. Accompagnez-moi je vous prie, je suis chargé de faciliter votre traversée de Paris.
Je lui emboite donc le pas, bien assurée que cette apparition en annonce une autre à plus ou moins court terme. Le colonel Jacquiers ne doit pas être bien loin. Je me dis que si, moi, je doute d’avoir fait le bon choix en acceptant de m’engager au sein de la CIS, lui est sûrement en train de se demander pourquoi il m’en a fait la proposition.

1u carrefour entre la rue de Rennes et la rue Cassette, le colonel Eric Jacquiers, 57 ans, engouffre sa longue carcasse dans la petite Twingo jaune de Thibaud Bur. Lorsque Thibaud Bur s’est garé dans la voie bus, il a surgi depuis le café faisant l’angle, a ouvert la portière et m’a rejoint à l’arrière.
- Est-ce qu’on salue quand on est en position assise ? dis-je avec un grand sourire. Je ne suis pas très au fait des usages militaires.
- Nous sommes en vacances n’est-ce pas ? Nous verrons ceci plus tard.
En vacances ? J’imagine mal le colonel poser ses vacances pile au moment où je me lance « sur le terrain » et laisser à son adjoint, le capitaine Patrick, le soin de superviser ma première mission.
- Roulez, Bur !
Le secrétaire s’exécute, redémarre tranquillement non sans s’attirer les foudres sonores d’un autobus de la RATP gêné dans sa remontée de la rue de Rennes.
- Alors, gamine ? me lance le colonel… Pas trop stressée par ce petit voyage à l’étranger ?
Je ne vais pas inaugurer ma vie d’agente du CIS par un mensonge quand bien même elle me promet de devoir mettre plus souvent qu’à mon tour mon mouchoir sur mes principes de franchise.
- Terriblement… Mais je suis encore plus énervée par la découverte d’une multitude de fautes dans mon bouquin. Je me demande comment on peut en laisser passer autant en écrivant.
- Problème de concentration, juge le colonel… Tu devais penser à autre chose… A propos, Lydie t’embrasse, ajoute-t-il comme s’il voulait me sortir immédiatement de mon autocritique et me ramener à des images plus roses et positives.
- Vous l’embrasserez aussi…
- Oh, tu risques de pouvoir le faire avant moi. Elle est à Londres. Figure-toi que France Télévisions avait besoin d’une maquilleuse de toute urgence pour son plateau de direct.
- Lydie à Londres ?!... Et qui d’autres encore, colonel ?... Avec Hélène, cela fait trois… Il m’étonnerait que vous laissiez trois faibles femmes défendre toutes seules l’honneur et la sécurité du pays pendant les quinze jours qui viennent.
- Je ne pense pas que tu aies besoin d’en savoir plus. Si je t’ai indiquée où était Lydie, c’est parce que c’est par elle que tu pourras éventuellement contacter les trois autres membres de notre équipe là-bas. Moins tu en sauras sur ce point…
- La confiance règne, dis-je en faisant une moue mi-jouée mi-bien réelle. Est-ce que je pourrais savoir au moins pourquoi vous avez planifié depuis plusieurs mois notre venue à Londres ? C’était juste pour qu’Hélène réalise son rêve de marcher musicalement dans les traces des Beatles ?
- Poser la question c’est déjà y répondre, non ?... Tu te souviens qu’Hélène t’avait proposé d’aller la rejoindre à Los Angeles…
- Et vous m’avez dit que Londres c’était plus sûr, que je ne risquais pas de me défiler à cause de l’avion. C’est de ça que j’ai tiré la certitude que vous aviez un motif sérieux de nous vouloir à Londres pile au moment des Jeux. Mais depuis, à chaque fois, que j’ai essayé de vous en parler, vous avez botté en touche.
- Que veux-tu ? Il y avait toujours Arthur dans nos pattes… Un journaliste, ça a des oreilles et quelle que soit l’estime réciproque que nous ayons ton mari et moi, je suis certain qu’il n’hésitera pas à utiliser ce qu’il pourrait apprendre si ma langue se faisait trop bavarde.
Je pense qu’il se trompe mais ce n’est pas le moment d’entrer à nouveau dans une discussion quant à l’ordre des priorités d’Arthur. A le connaître comme je le connais – c’est-à-dire intimement – je sais bien que son podium olympique place Corélia sur la première marche, moi sur la deuxième et son boulot arrive seulement pour la médaille de bronze.
- Tu te doutes bien, poursuit Jacquiers, que ma petite visite n’était pas seulement motivée par l’envie de te faire la bise.
Bise que nous ne nous sommes pas faite. La faute à la présence de Bur ?
- C’est là que vous allez me dire que si j’étais capturée, la présidence de la République nierait avoir eu connaissance de mes agissements.
Comme à chaque fois que je fais référence à une série ou à un film d’espionnage, le colonel lève les yeux au ciel prenant Dieu à témoin de mon caractère impossible. Je comprends fort bien ce qu’il ressent, c’est la même chose qu’évoquer devant moi les succès « littéraires » de Maximilien Lagault ou Vladimir Lacazi comme preuves de la bonne santé de l’école historique française.
- Il n’y a aucune raison que tu sois capturée, je te l’ai déjà dit. Ce que j’attends de toi, comme d’Hélène d’ailleurs, c’est que vous laissiez trainer vos yeux et vos oreilles, que vous vous glissiez un peu partout grâce aux passes officiels dont vous serez dotée… Et si vous flairez quelque chose de pas net, vous rendez compte à Lydie sur le site de France-Télévisions. Ca ne va pas plus loin…
Un silence et puis, impérieux en même temps que touchant d’inquiétude pour moi :
- C’est clair ?...
Ce discours, ce n’est pas la première fois que je l’entends. Lorsque j’ai paraphé mon engagement au sein de la CIS, Jacquiers et Patrick me l’ont déjà tenu. Je me suis fourrée à plusieurs reprises dans les ennuis simplement parce que j’avais voulu dépasser le cadre fixé… Ou parce que ça intéressait les deux militaires de faire de moi une chèvre bêlant comme une malade pour attirer tous les méchants du pays. Dans tous les cas, ce n’est pas à moi d’aller en première ligne. A la CIS, il y a les analystes de terrain et les agents de terrain. Les premiers analysent, les seconds agissent. Et je n’ai aucune formation et aucune disposition pour appartenir au deuxième groupe, ma piteuse – et seule – séance d’entrainement au tir au pistolet ayant convaincu tout le monde que je suis un danger public une arme à la main.
- Je ne me le ferai pas dire deux fois… Si j’entends ou si je flaire quelque chose de suspect, je contacte Lydie en personne… Et je retourne m’amuser.
Le colonel hoche la tête d’un air entendu. Il sait bien que je ne pourrais pas m’empêcher de plonger la tête la première dans les ennuis s’ils se présentent. Le fait qu’il y ait encore trois agents à nous sur Londres tendrait à dire qu’ils sont là avant tout pour me tirer d’éventuels faux pas.
- Encore faudrait-il que je sache enfin ce que je suis supposée mettre à jour.
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Ven 25 Juil 2014 - 21:49

La circulation dans Paris un dimanche de juillet ne devrait pas être aussi compliquée. Pendant que le colonel Jacquiers feint de balancer sur ce qu’il peut me dire ou pas de ma mission, je commence à m’inquiéter pour ma correspondance avec l’Eurostar.
- Pourquoi ça circule autant ?...
- C’est l’arrivée du Tour de France, mademoiselle, me répond Thibaut Bur…
- Le vélo, ta dernière passion, tu ne vas pas te plaindre quand même ? persifle gentiment mon « papa ».
- Oh mais je ne me plains jamais… Surtout devant un grand cycliste qui fait des sorties de 400 km juste pour le plaisir de monter la côte de Laffrey…
C’est une attaque très basse. Le colonel n’aime pas qu’on lui rappelle ses erreurs et je me fais donc une petite joie de lui remettre en mémoire ce gros mensonge proféré il y a un an devant Arthur. Un bon moyen de ramener le chef de la CIS à ses moutons et de me dire ce qu’il hésite tant à m’expliquer.
-Toi qui sais tout, tu te souviens de ce qui s’est passé il y a un peu plus de 7 ans à Singapour.
- J’ai droit de consulter la banque de données chronologiques de Ludmilla ?
- Non !...
Ah zut !... C’est la réponse du berger à la bergère… Et quelque part, il vient me chercher sur mon terrain. L’Histoire… Même si je pourrais remarquer de manière mesquine, comme certains modernistes de ma connaissance, que la période très contemporaine ne relève pas de l’Histoire mais de la simple actualité.
- Langue au chat, mon colonel… Vous pouvez être content, vous m’avez collée…
Un fin sourire se dessine sur les lèvres épaisses du militaire. Il ne cherchait pas à m’humilier mais à me ramener dans une position de vigilance. Les certitudes sont des choses dangereuses pour l’activité que je commence à embrasser.
- Le 6 juillet 2005 à Singapour, la 117ème session du Comité International Olympique…
- … a donné les Jeux Olympiques à Londres au détriment de Paris… Comment puis-je avoir oublié ça ?...
- N’est-ce pas…
- Donc ce sont bien les Jeux Olympiques en eux-mêmes qui motivent notre séjour à Londres.
- Tu en doutais ?
- Pas vraiment… Mais il va y avoir là-bas des dizaines de milliers de soldats en uniforme ou de flics en civil pour surveiller. Qu’est-ce que deux petites Françaises un peu connues peuvent faire pour permettre aux Jeux de se tenir sans problème. ?
- Tu te souviens de qu’il s’est passé le lendemain de cette attribution ?
A ma question, il réplique par une autre question comme pour me maintenir dans les cordes. C’est raté cette fois !... Je pourrais même triompher car là c’est quelque chose qui est toujours dans ma mémoire. Justement parce que les deux événements étaient intimement liés.
- Plusieurs attentats à Londres… Une quarantaine de morts, je crois.
- Exact… Et tu te souviens aussi de la rumeur qui a couru dans certains médias ?
- Cette idée stupide selon laquelle les attentats auraient été commis pour punir Londres d’avoir obtenu les Jeux en magouillant.
- Pourquoi une idée stupide, Fiona ?
Le colonel a placé ses bras autour de l’appui-tête du siège avant et a rapproché son visage du tissu. Il ne veut visiblement pas que je puisse lire dans ses yeux, dans ses mimiques ce que mes propos vont lui inspirer. Cela ressemble fort à une interrogation orale. Soldat Toussaint, exercice d’analyse !
- Personne n’aurait pu organiser aussi vite ces attentats simultanés en plusieurs points de la ville… D’autant que Paris était favorite et que la victoire de Londres, sans être une totale surprise, s’est faite de manière extraordinairement rapide. Deuxième tour de scrutin, il me semble. C’était donc inattendu et on peut affirmer sans crainte de se tromper que Londres aurait été frappée qu’elle ait les Jeux ou pas… A croire cependant que les terroristes étaient plus au fait des rapports de force au sein du CIO que la délégation française.
- Et si je te disais que nous avons reçu une revendication pour ces attentats…
- Il a été prouvé depuis que c’était lié à Al-Qaida, non ?...
- Je ne te parle pas de l’organisation des attentats mais d’une revendication.
- Un déçu du résultat du vote olympique ?
- C’est le moins qu’on puisse dire, fait le colonel en reprenant sa place normale le dos contre le siège. Deux jours après les attentats, la Présidence de la République a reçu un communiqué revendiquant « l’inspiration des attentats ». Tu vois le genre ?
- Oui… Un dingue…
- Un dingue qui est capable d’adresser un courrier totalement inexploitable. Pas d’empreintes digitales mais ça c’est devenu banal… Mais aucune trace ADN… Rien, rien, rien… Une revendication de dingue mais un boulot de pro.
- Et ?
- Et depuis sept ans, tous les 9 juillet, on reçoit une piqûre de rappel…
- C’est un dingue qui a de la suite dans les idées.
Même si je comprends ce qui chiffonne le colonel, je dois reconnaître que je n’ai pas la même inquiétude que lui sur cette affaire. Encore une fois, il va y avoir pléthore de moyens et d’hommes pour assurer la sécurité des Jeux. Que pourrait faire ce dingue ? Il serait pincé avant d’avoir bougé une oreille.
- Il se présente comme une organisation du nom de Perfide Albion…
- On doit lui reconnaître sur le coup un certain sens du réalisme… Je me suis laissée dire que pour avoir les Jeux, nos amis Grands-Bretons avaient laissé leur traditionnel fair-play au vestiaire.
- Attends avant d’aller plus loin, je n’ai pas fini de te dire… Perfide Albion se rappelle à nous tous les 9 juillet depuis 2006 mais plus par un simple courrier postal… Leur façon de faire est de plus en plus spectaculaire et inquiétante. On a eu un affichage du compte à rebours avant ce qu’ils appellent « le grand bazar » en différents endroits, tous symboliques. Ca a commencé par une inscription apparue sur les écrans géants du Stade de France en 2006… Il y a quelques jours, toutes les tablettes connectées sur le serveur sécurisé de l’Elysée ont affiché le message annonçant le grand bazar pour dans 18 jours.
Je commence à saisir ce qui inquiète le colonel et, au-delà de lui, les responsables de l’Etat. On a visiblement affaire à un spécialiste des intrusions dans les systèmes de communication les mieux protégés. Un type pareil peut semer la pagaille en quelques clics.
- Et que disent les services anglais de tout ça ?
- Ils ne disent rien…
- Par flegme ?
- Non, on ne leur a rien dit.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Sam 26 Juil 2014 - 22:09

J’ai pu monter dans l’Eurostar cinq minutes avant la clôture des opérations d’embarquement à la gare du Nord. Autant dire que je n’ai pas pu profiter du salon d’attente design réservé aux personnes de la 1ère classe (je m’y serais sentie mal de toute manière) et que le wagon était déjà bien rempli lorsque je me suis installée à ma place. Autant dire aussi que les justifications du colonel Jacquiers sur le silence de son service ont été expédiées à toute vitesse avant de me larguer au « déposoir » de la gare du Nord…
Une brièveté qui m’a donné beaucoup à penser. Il n’est jamais facile d’avouer qu’on est dans ses petits souliers… Et le colonel me paraissait soudain chausser du 32.
Parce qu’on n’était parvenu à aucun résultat dans la traque de ce groupe Perfide Albion, tous les autres services nationaux, mis sur le coup en dernière extrémité, verraient là une bonne occasion de se revancher de cette CIS toujours en marge des structures traditionnelles de la sécurité nationale.
Parce qu’on n’avait rien dit à nos « amis » britanniques, il était désormais délicat à quelques jours des Jeux d’avouer qu’ils pourraient avoir éventuellement une petite épine non prévue dans le pied.
A trop avoir minoré cette affaire – comme je venais d’ailleurs de le faire – on se retrouvait côté français avec un gros mal de crâne. Le nouveau président, qui n’avait peut-être pas fini d’apprendre à habiter le costume et la fonction, n’avait pas été très précis quant à ses attentes sur cette affaire. Il s’était fendu d’un « faites au mieux, colonel » qui sentait « bon » le limogeage expéditif en cas de pépin.
En clair, et en m’excusant par avance de l’expression que je vais utiliser, tout le monde serrait les fesses. Qu’il y ait quelque chose de vraiment dangereux dans Perfide Albion, que ce ne soit pas la mauvaise blague d’un petit génie en informatique et nous serions la risée de tout le monde. « Nous » c’était aussi bien la CIS que la France. Insupportable pour une structure dont le but même était, comme on me l’avait expliqué au printemps dernier, d’éliminer tout ce qui pouvait faire du tort au pays en le ridiculisant aux yeux du monde. Les services spéciaux classiques avaient assez de choses à faire que ce soit pour recueillir des informations sensibles ou barbouzer en supprimant des méchants ; la CIS, elle, visait à maintenir l’image du pays aussi belle et propre que possible. Voilà pourquoi il fallait éviter qu’on puisse pointer la France comme le cœur d’une vaste organisation pratiquant les trafics en tous genres (feue l’organisation Lecerteaux). Voilà pourquoi une gloire nationale de notre cinéma ne pouvait pas voir un film en tournage s’arrêter en raison de phénomènes violents (aux dernières nouvelles, le tournage de Rouge cardinal pourrait reprendre au printemps 2014). Dans un monde de communication, il fallait garder une image lisse et parfaitement claire du pays…
Voilà pourquoi on avait besoin de personnes sûres pour donner une image positive de la France tout en contribuant, sans donner l’air d’y paraître, à désamorcer les crises. Hélène Stival comme Fiona Toussaint désormais faisaient partie de ces drôles de pompiers. Et l’incendie qu’on nous promettait si les choses se goupillaient mal n’avait rien à voir avec un malheureux feu de brindilles. Quelque part j’avais en plus la désagréable sensation qu’on nous envoyait faire face au brasier imminent avec une formation insuffisante et une connaissance très limitée des techniques de lutte.
- Je ne m’inquiète pas, avait dit le colonel avant que je descende de la Twingo.
Rien ne m’obligeait à le croire.

Très vite, mon histoire de l’aveuglement a fini par me sortir par les yeux. Un paradoxe inquiétant pour un travail qui se trouvait justement devoir se présenter aux regards de milliers de personnes, simples curieux comme spécialistes avertis.
J’ai clairement la tête ailleurs. Mon souci de perfection a délaissé le rivage universitaire pour rejoindre, sans que cela ne me surprenne trop, cette nouvelle activité que mon sang ou mon ADN, ou les deux ensemble, ont choisie.
De mon sac à malices – il a passé, je ne sais trop comment, l’obstacle des agents de la police des frontières, je tire mon bloc pour me passer les nerfs en écrivant tout ce qui peut bien me passer par la tête. Evidemment, des mots comme réseaux informatiques, mondialisation, Perfide Albion, sabotage, Londres, surgissent sur le papier. Des mots éparpillés que mon esprit va se charger jusqu’à Lille de relier par des flèches de couleur.
C’est étrange ! D’habitude, j’en viens là lorsque je croule sous les suspects et les mobiles. Là, peut-être parce que je flippe carrément de foirer cette mission, j’essaye de réfléchir à partir de rien. Pile l’opposé de ce que j’explique régulièrement chaque année à mes étudiants.
Il est clair que cela ne me mènera nulle part. Cinquante minutes de trituration de méninges n’auront abouti qu’à une œuvre colorée et très contemporaine dont seuls quelques critiques d’art avertis pourraient éventuellement m’expliquer le sens profond.
Ou bien un très bon psy…

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Lun 28 Juil 2014 - 23:27

L’entrée dans le tunnel est toujours un moment particulier. Les masques tombent plus clairement sur les personnalités lorsque soudain, après une longue décélération de la rame, tout se fait noir autour. Il y a les habitués qui continuent comme de si rien n’était à travailler ou à bouquiner. A ceux-ci s’opposent les angoissés chroniques qui regardent partout autour d’eux à la recherche d’autres inquiets, histoire de se sentir moins seuls. Il y a surtout ceux qui n’assument pas, affectent un parfait détachement mais dont on peut voir à certains tics nerveux qu’ils flippent à imaginer qu’ils sont sous des dizaines de mètres d’eau. Par chance, alors que je cumule dérèglements sociaux et phobies pathologiques, je ne suis pas claustrophobe et je garde assez de raison pour me dire que je suis dans un tunnel comme un autre. Un peu plus long sans doute puisqu’il faudra 20 minutes pour le traverser, mais un tunnel banal comme il y en a sur d’autres lignes de montagne. La masse d’eau que les angoissés imaginent n’est même pas physiquement au-dessus de leur tête, elle ne risque pas de venir les submerger à la suite de je ne sais quel tsunami sous-marin. A la rigueur, on peut toujours craindre une panne du train, mais quand on a déjà connu un blocage de plusieurs heures en rase campagne picarde en plein milieu des betteraves, comme cela m’est arrivé quand j’allais à Amiens, on ne craint plus grand-chose. J’en profite donc pour distribuer des sourires rassurants. A cet adolescent boutonneux – pléonasme – que sa console de jeux ne passionne plus soudain. A cette grand-mère (sans petits-enfants à bord) à qui on a dû payer ce voyage pour qu’elle ait connu ça avant de mourir. A cette sportive en tenue tricolore officielle partant sans doute prendre ses quartiers au Village olympique. Ils me contre-répondent de la même manière ; graduellement, leur frousse s’estompe, passe, disparait.
Doux paradoxe des choses. Je me sens soudain utile par ces minces encouragements prodigués de la commissure des lèvres. Du coup, je me détends moi-même et je peux enfin aborder avec sérénité le gribouillis informe que j’ai laissé devant moi sans plus rien y comprendre.
Ce qui me perturbait était finalement assez simple à comprendre. Pour la première fois, je sais où je vais. On m’a fourni toutes les données du problème à résoudre ! Il y a un problème, un quidam à l’origine de ce problème et il faut faire en sorte que le problème n’en soit plus un. Dit en termes aussi vagues, on peinera sans doute à comprendre où est la simplicité. C’est que j’ai été habituée à ne pas savoir dans quoi j’étais fourrée, sur qui je pouvais compter, de qui je devais me méfier et, surtout, quel était mon rôle dans la tragi-comédie en train de se jouer autour de moi. D’un autre côté, en poussant l’analyse au bout du bout, rien ne dit que j’ai été mise au courant de tout. Le colonel a beau être quelqu’un de très spécial pour moi (et c’est réciproque puisqu’il me tutoie alors qu’il vouvoie tout le monde dans le service… sauf sa femme Lydie évidemment), je ne lui confierai pas le bon Dieu sans confession ; il m’a déjà prouvé que pour parvenir au succès, il ne connaissait plus personne et pouvait vous mener en bateau (et par le bout du nez en même temps). Donc, je reste méfiante : si j’arrive à trouver le bout du fil de cette pelote nommée Perfide Albion, je ferai bien attention avant de tirer d’un coup sec pour tout faire venir.

Comme à la gare du Nord, on n’accède pas aux quais de Saint Pancras International n’importe comment. Il faut en prendre son parti, voyager en Eurostar c’est comme emprunter un avion qui roulerait sur des rails. Impossible donc pour Hélène de venir m’attendre à la porte de mon wagon ou même d’approcher à ma rencontre. Nous avons donc fixé un rendez-vous à un endroit précis et ô combien symbolique, la sculpture monumentale intitulée The Meeting Place. J’ai repéré son emplacement exact sur un plan de la gare avant de partir et, pour une fois, je laisserai les autres descendre en premier de la rame avant de me hâter – lentement – vers le point convenu.
Deux raisons me retiennent de me précipiter. La première est que je veux profiter de l’architecture étonnante de cette gare – même si le style néogothique victorien éclate plutôt à l’extérieur- et me laisser inonder par la lumière pâle suintant de la grande verrière. C’est beau, immense, majestueux… et même franchement pompeux, mais c’est un lieu gorgé d’Histoire et de mémoire… Donc ça me parle… Et comme j’étais en queue de l’Eurostar, j’ai plus de 300 mètres de quai à avaler pour en profiter pleinement. La seconde raison à ma lenteur calculée est, je dois le reconnaître, moins glorieuse. Si j’adore Hélène – ne suis-je pas là pour travailler avec elle ? – je suis terriblement méfiante face à ses excentricités qui parfois me mettent mal à l’aise tant elles vont à l’encontre de la discrétion que je recherche. Il y a au moins un avantage certain au fait d’être à Londres, c’est que je suis totalement inconnue ici. Il n’y aura personne pour se jeter sur moi en m’appelant par mon prénom et en me demandant – quand ils demandent – s’ils peuvent m’embrasser. Non que cela se produise souvent mais quand ça arrive se met en place un curieux effet boule de neige : une deuxième personne demande, puis une troisième et vous vous retrouvez à épuiser votre crédit gentillesse du mois en dix minutes. Le seul truc qui peut faire qu’ici on se retourne sur moi, qu’on me jauge, qu’on me juge, c’est Hélène. Elle peut débouler en minishort à paillettes par-dessus un collant résilles… ou bien en tenue de tyrolien avec chapeau à plume… ou bien… J’arrête, je ne voudrais pas lui donner des idées. Tout cela part d’une irrépressible envie de vivre sa vie à fond et en rigolant mais parfois – souvent – ça me met mal à l’aise. D’autant que quand elle a passé trois semaines avec nous à Charentilly, elle s’est fondue dans le jean tee-shirt pratiqué par les occupants sans se singulariser autrement que par les couronnes de pâquerettes dans les cheveux qu’elle tressait avec Corélia. C’est donc de la pure provocation et comme elle sait que cela me gêne, elle ne se gêne pas de son côté pour en rajouter à chaque fois.
Je suis rassurée en la voyant négligemment appuyée contre le socle de la statue, le regard ailleurs (sans doute en train d’agencer des notes pour former une nouvelle mélodie). Elle porte une petite robe bleue très mimi, pas provocante, presque romantique. Rassurée, je ne le suis que le temps qu’elle se tourne et que je puisse voir son « décolleté arrière » qui plonge quasiment jusqu’à la racine des fesses.
Bloody Hélène !

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Mar 29 Juil 2014 - 19:34

- T’as pris ton temps, dis donc, m’interpelle avec insouciance mon amie comme si la moitié des mecs du hall n’avaient pas pour sa chute de reins les mêmes yeux gourmands que Chimène pour son Rodrigue revenant de la guerre.
- Je voulais te donner une chance de te raviser et de te fringuer normalement pour une fois, réponds-je mi-sérieuse mi-taquine.
- Tu as raison… Ici et en cette saison, je risque de choper un rhume de croupe… Maintenant c’est pas trop grave, je ne m’en sers pas pour chanter. Juste pour te mettre mal à l’aise.
Comment voulez-vous avoir une conversation sérieuse avec cette fille quand elle se donne en spectacle permanent ?
Et comment puis-je m’être attachée à elle au point de plonger parfois Ludmilla dans de véritables crises de jalousie ?
Hélène est une sorte de poupée blonde d’1m67 ce qui me donne sur elle à la fois le privilège de la taille et de l’âge. Mais cette poupée-là n’est pas de porcelaine, pas plus qu’elle n’est du genre tout en formes qui excite les mecs. Peu de poitrine, pas vraiment de fesses, voilà sans doute la clé de l’exubérance d’Hélène Stival : elle a peur qu’on ne la remarque pas. Or, quand on est artiste de la racine des cheveux jusqu’à la pointe des ongles des orteils, il faut exister aux yeux du monde. Hélène a fait ce choix-là, il a été payant (en plus de ses talents multiples évidemment) mais cela ne me ressemble pas du tout.
C’est comme cette manière qu’elle a de m’empoigner pour me forcer à prendre entre ses bras la pose de la statue The Meeting Place. C’est sympa mais ça fait rire le voyageur qui passe à proximité et moi, avec ma petite parano personnelle, j’ai toujours l’impression que c’est de moi qu’il se fiche.
- Oh mais si tu veux faire ta petite furieuse, je vais te porter le coup de grâce… Tu sais, l’hôtel ?... Tu m’avais dit de ne pas te prendre quelque chose de trop clinquant… Ben, ce sera un quatre étoiles, ma vieille… Une suite avec deux chambres… Toi dans l’une et moi dans l’autre… Comme ça, si tu as une idée géniale de chanson en plein milieu de la nuit, pendant que tu trimeras comme toujours sur ton ordinateur, je serai à côté pour entendre ça…
Là, je me force un peu plus pour me fâcher.
- Je ne suis pas venue pour t’écrire de nouvelles paroles… Je l’ai fait une fois et encore partiellement… Et depuis, je ne sais pas pourquoi, tu me tiens pour la nouvelle Barbara ou le pendant féminin de Léo Ferré… Eh, réveille-toi, Hélène ! Je ne suis pas une artiste, moi ! J’ai trop les pieds sur terre pour ça.
- Tss, tss, tss… Elle détourne la conversation !... Tu me tues pour le 4 étoiles ou j’ai une chance de finir mon album ?
- Finis l’album et on verra après…
- Après, de toutes manières, c’est ma maison de disques qui raquera… Avec l’argent que je lui ai déjà gagné à la sueur de ma voix… Tous des escrocs !
Elle éclate de rire. Et ce rire, sous la voûte de verre impressionnante, résonne comme une bulle de cristal qui aurait pris place dans la gorge d’une enfant. Comment lui résister ? Elle a son monde à elle, j’ai le mien… Mais parfois, dans un instant de grâce, nous nous retrouvons les quatre pieds sur la même planète.

Hélène maîtrise bien mieux l’anglais que moi. Interpeler un chauffeur de taxi, lui donner l’adresse de l’hôtel et, me semble-t-il, lui préciser que nous ne sommes pas pressées, ne lui pose aucun problème.
- Tu vas voir, me dit-elle comme pour finir de me faire flipper. Ici, le français est une langue morte. A l’hôtel, tu n’as personne pour le parler… A part « Paris », « amour » et « jolie mademoiselle », c’est le néant total… Et tu n’as pas de bol, tu n’auras à utiliser aucun de ces mots-là.
Elle rit encore. Allez donc savoir pourquoi le chauffeur du taxi l’imite aussi. Soit il comprend, lui, le français, soit le rire d’Hélène est communicatif. Mais parce qu’il y a le risque que ma première supposition soit avérée, je ne peux pas lui faire remarquer que je ne vais lui être d‘aucune utilité pour mener à bien la mission qu’on nous a confiée. J’en viens donc plutôt à la raison officielle de son long séjour à Londres.
- Alors cette première semaine en studio ?
- Ne m’en parle pas !...
Quand on en vient à son boulot, Hélène ne rigole plus. Et là, visiblement, elle rigole encore moins que d’habitude. On a dû lui casser les pieds sévère.
- Ben si, je t’en parle…
Petite revanche sur son ironie de tout à l’heure. Moi aussi, je sais mettre du poil à gratter dans mes propos.
- J’ai viré les musiciens que la maison de disques avait choisis. Ils ne donnaient pas ce que j’attendais…
- Qu’est-ce que tu voulais qu’ils te donnent ?
- Je ne sais pas… Du cœur, de l’énergie, du peps… Je veux un album qui sonne années 60 ou, à la rigueur années 70… Un peu psychédélique… Sinon pourquoi venir à Londres dans le studio des Beatles… Ben, eux, à la deuxième prise, ils étaient déjà contents… Comme s’ils accompagnaient la dernière débile venue d’une émission de télé-crochet… Alors, ça a rapidement clashé… Je les ai renvoyés dans leurs foyers… Comme ils étaient tous de Londres, le voyage de retour ne m’a pas coûté cher… Mais du coup, le patron de la maison de disque me tire une tronche pas possible au téléphone. A croire qu’il a oublié que c’est moi qui produis la partie artistique.
- Mais comment tu fais ?
- Bécasse !... Comme quand j’ai enregistré au château… Je joue de tous les instruments… C’est juste un peu plus long que prévu… Tu ne connaitrais pas une bonne joueuse de tambourin ?
Voilà l’humour qui point à nouveau. Quelque chose me dit que ce clash, Hélène l’a voulu et précipité. Le fait de s’être fait imposer des musicos locaux inconnus ne devait pas l’enchanter depuis le début. Elle a sauté sur la première occasion pour faire le ménage autour d’elle. D’ailleurs, elle n’a pas davantage choisi l’équipe technique et celle-ci lui convient bien en apparence puisqu’elle n’en dit rien…
A moins que…
- Tu ne comptes quand même pas me mettre derrière la console de la régie ?
Nouvelle petite perle de cristal.
- Non, Fiona !... Pas plus que je ne te demanderai d’apprendre à jouer de la guitare pour les solos qui arrachent… Figure-toi que j’ai réussi à enrôler Jim Wright…
Pas besoin que je dise quoi que ce soit, mon visage doit parler à ma place.
- A quoi ça sert d’avoir une encyclopédie dans la tête si tu ne connais pas des trucs comme ça… Jim Wright, c’est le fils de Paul Wright, le John Lennon des beaux quartiers de Londres, le leader des fameux Blueway Station…
- Ecoute, tu me parlerais chinois je crois que je comprendrais mieux… Je ne connais pas tes Wright, ni le père, ni le fils…
- Et encore, je ne t’ai rien dit sur le Saint-Esprit qui est venu les visiter chacun à son tour.
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Ven 1 Aoû 2014 - 23:41

Hélène ne m’avait rien dit non plus à propos de la troisième chambre de ce qui s’appelait, au risque de choquer sa très gracieuse majesté, la suite présidentielle. Je faillis m’étrangler en pénétrant dans cet espace qui allait être le nôtre pour quinze jours : c’était trop, beaucoup trop pour l’ancienne gamine de Montauban que j’étais… que nous étions. Bien sûr, cette apparence de luxe, car le Marriott Hotel de Maida Vale n’était pas à proprement parler un palace tel que je les imaginais. Pas de dorures à profusion, pas de grand escalier aux marches de marbre glacé. C’était quelque chose d’à la fois reposant et franchement cosy. Bien sûr, Hélène ne manqua pas de me conduire au préalable devant le « wall of fame », ce mur où, à l’intérieur de cadres dorés, se trouvaient les photographies et les autographes de toutes les célébrités, réelles ou fantasmées, ayant séjourné en ces lieux.
- Tu verras qu’avant la fin de notre séjour, on sera accrochées au mur nous aussi, m’avait-elle dit avec cet accent de vérité qu’ont les personnes qui ne doutent de rien.
- Au nom de quoi ?...
- Eh ! Sait-on jamais ? Ne sommes-nous pas ici aussi pour sauver un siècle d’Entente cordiale ?

Ma chambre est un véritable bureau en puissance. J’y trouve certes un lit pour dormir – qu’y ferais-je d’autre d’ailleurs ? – mais surtout un grand espace de travail avec pour me caler le dos un bon fauteuil à l’ancienne et son dossier en cuir vert. M’échappant enfin aux mines moqueuses d’Hélène, je prends un contrôle timide de ce petit royaume sur lequel j’entends régner… Enfin si j’arrive à m’ôter de la tête la crainte insidieuse de faire une bêtise comme renverser mon verre de Coca sur la moquette ou arracher le rideau aux rayures multicolores en tirant trop fort pour le fermer. Ce luxe n’est pas clinquant, il est purement pratique mais il suffit largement à me paralyser. Je crois que je ne m’y ferai jamais.
Je profite du calme pour passer un coup de téléphone à Arthur, puis à Ludmilla. Histoire de replonger mes racines dans un bain de réalité. A l’amour de ma vie comme à mon amie la plus chère, je dis cette difficulté à apprivoiser cet intérieur et mes craintes de devoir dès demain me confronter à l’extérieur. Tous deux trouvent les mots, parfois les mêmes, pour m’apaiser et me rassurer. Je ne suis pas aussi nulle que je crois en anglais et, puis, je finis par m’habituer à tout.
- Puisque tu as fait du cinéma, imagine-toi que tu vas jouer dans un film hollywoodien. Tu ne feras pas plus tache à Londres que certains de tes étudiants à la fac.
Je ne sais pas si c’est gentil pour les étudiants ou une vacherie mal déguisée pour moi mais cela me regonfle un peu le moral. Je me mets à regarder un peu différemment l’univers qui m’entoure. Après tout, est-ce que je boycotte le château de Versailles au simple motif qu’il a été construit en pressurant d’impôts les humbles du royaume de France ? Il y a des pauvres et il y a des riches, c’est ainsi et il faut que j’en prenne mon parti. Les riches peuvent se payer ce genre de fantaisies… Eh bien qu’ils se les payent après tout et, si on me le paye, pourquoi en aurais-je mauvaise conscience ?... Je fais déjà beaucoup – et sans m’en vanter sans cesse – pour les pauvres de notre temps.
Ce qui est bien en revanche – on voit que je modère assez vite mon regard négatif sur cet hôtel – c’est que la suite possède sa propre cuisine. Ce soir, ce sera donc petite cuisine à deux et pour deux… Enfin, le temps qu’Hélène reparte pour une session de soirée aux studios. Je suis arrivée à 17h40 à Saint-Pancras, soit 16h40 en horaire britannique… Nous ouvrons les hostilités culinaires à 18 heures en ayant une heure pour nous gaver essentiellement de gâteaux et de confiseries françaises qu’Hélène a fait venir je ne sais d’où.
- Pour le rosbif sauce à la menthe, ce sera demain à la cantine du studio… Mais je te rassure, demain soir, nous sommes invitées à l’ambassade. Le colonel Maurier nous y attend avec une certaine impatience à propos du petit problème que tu sais.
J’aime l’euphémisme « petit problème ». Pourquoi en sommes-nous tous à minimiser le risque proposé par cette Perfide Albion ? Par réalisme ou juste pour conjurer un éventuel mauvais sort ? Quoique si le fameux colonel, qui doit être le responsable local de nos « services », fait preuve d’une « certaine impatience » c’est que lui, au moins, prend la chose avec inquiétude.
- Tu en penses quoi de cette organisation fantôme ? dis-je avant de mordre avidement dans un millefeuille.
- Que ce n’est pas elle qui compromettra la réalisation de mon album… Je pense que c’est du pipeau… Un petit malin qui cherche à se donner de l’importance à peu de frais. Il faudrait être totalement fanatique ou complètement barge pour penser passer à travers de l’épais rideau de protection qui va entourer ces Jeux.
Comme à chaque fois qu’Hélène parle sérieusement, ce qui se traduit par un abaissement assez significatif de la hauteur de sa voix, je reste pétrifiée par le changement qui s’opère en elle. Elle n’est tout simplement plus la même comme si elle avait avalé en une seconde la sagesse d’un penseur de l’Inde profonde et le savoir d’un encyclopédiste. Mon amie est une Janus dont peu de personnes peuvent véritablement se flatter de connaître la face sombre.
- Et si ?...
- Et si ?... Eh bien, je suppose qu’il faudra qu’on se casse la tête un minimum pour mettre la main sur ces gugusses avant que d’autres le fassent et montent ça en épingle. Tu sais comme moi que le gouvernement conservateur n’a pas spécialement les yeux de velours pour notre nouveau président et ses projets… Mais je te rassure, ta première mission va surtout consister à te muer en groupie curieuse.
- Ce n’est pas plus rassurant.
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 3 Aoû 2014 - 12:51

Au terme de cette sympathique goinfrerie agrémentée de boutades et de potins sur le monde du show-biz, Hélène s’en est allée retrouver son méticuleux boulot d’ouvrière du son. Elle m’a cependant plantée sur une de ses voltes-faces si dérangeantes. Alors que nous étions en train de rire fort peu chaleureusement des malheurs d’une vedette préfabriquée par la télé, elle a dardé sur moi son regard vert.
- Pourquoi es-tu si triste, Fiona Toussaint ?... Tu as un mari que tu adores et qui te le rends bien, une fille jolie comme un cœur et qui respire l’intelligence, des amis fidèles, un métier où tu brilles, aucun problème d’argent et même, en plus de tout ça, des activités pour le compte de la patrie qui te permettent d’écluser ton trop plein d’énergie… Et pourtant, malgré tout ça, il y a ce petit éclat de tristesse qui ne quitte jamais le fond de tes yeux ? Quel est le secret de cette tristesse profonde, Fiona ?... Quel est ce secret que tu me caches comme tu sembles le cacher à la Terre entière ?... A part au colonel Jacquiers qui semble lire en toi comme dans un livre ouvert…
- Je…
- Ne dis rien ! Tu n’aimes pas mentir… Et je suppose que c’est encore plus difficile de le faire à une amie… Laisse-moi deviner… J’ai quinze jours pour ça…
Elle m’a planté un bisou sur le front avant de ramasser un dossier et de s’enfuir en faisant claquer la porte de la suite.
Un éclat triste au fond des yeux ?... Première nouvelle !... Elle était bien la première à avoir vu ça en moi.
Ce qui ne voulait pas dire qu’elle avait tort.

L’avantage d’avoir rejoint la CIS était en premier lieu téléphonique. Au lieu de devoir passer par l’intermédiaire de la société écran Wood & Storm, j’avais désormais un portable sécurisé me permettant de joindre le colonel Jacquiers sans crainte – du moins l’espérait-on – que mes propos, cryptés jusqu’au récepteur du colonel, soient traversés par des curieux. Cela ne m’autorise pas pour autant à abuser de la chose. Pourtant, ce soir, et encore plus après la sortie un peu réfrigérante d’Hélène, j’ai des choses à dire et à demander à celui qui veille sur ma vie quasiment depuis son premier jour.
- Fiona ?... Que se passe-t-il ?
On se doute qu’un appel si rapide, alors que nous nous sommes quittés quelques heures plus tôt seulement, est de nature à interpeler le colonel. Je trouve au fond de sa voix les petites parcelles de surprise et d’inquiétude qu’il a pourtant pris grand soin d’essayer de cacher.
- Je voulais vous faire part de quelques remarques que je me suis faite sur notre affaire.
- Déjà ?
- Oh, je ne doute pas que vous ayez vous-même réfléchi sur ces différents points mais, moi, que voulez-vous, ça me chiffonne l’esprit… Et surtout depuis que j’ai discuté avec Hélène qui, pas plus que vous, ne semble vraiment prendre cette histoire au sérieux… Sans quoi vous n’auriez pas dépêché une bleusaille comme moi pour s’en charger… J’ai un peu l’impression d’être en vacances à l’étranger aux frais du contribuable et vous n’ignorez pas que ce genre de privilège me donne des boutons.
- Allons, bon, voilà qu’elle nous refait une crise de modestie galopante… Tu n’es pas à mes yeux une bleusaille, tu as montré tout ce qu’il fallait de détermination et d’inventivité au cours des dernières années pour faire ce qu’on attend de toi. Tu peux être rassurée sur ce point.
- Il n’empêche que votre Perfide Albion est sûrement en France mais peut être n’importe où dans le monde pour faire joujou avec ses ordinateurs. Rien n’indique que nous pourrons apprendre quoi que ce soit sur lui depuis ici.
- S’il doit agir, il le fera forcément depuis Londres…
- Comment le savez-vous ?
- C’est ce que pense Nolhan…
- Alors, si c’est ce que pense Nolhan…
Nolhan, ce flic si particulier, atrabilaire et misanthrope mais doué pour l’informatique, était à mes yeux une caution suffisamment sérieuse pour donner du poids à l’affirmation du colonel. Celui-ci le sait et pense sans doute que cela éteindra aussitôt tout doute dans mon esprit.
Il en est pour ses frais.
- Comment le sait-il ?
- Il est remonté à l’origine des infiltrations dans les différents réseaux pénétrés. A chaque fois, les ordres d’action ont été lancés dans des espaces publics via des hotspots. Jamais le même ordinateur, jamais aucune signature réelle mais un point commun. Tout est toujours parti de Londres… Et même d’un secteur assez précis correspondant au cœur historique de la cité.
- Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ?
- Pour être certain que tu me le demanderais…
C’est assez tordu pour être possible. Comme une sorte de contrôle continu du fonctionnement de mon esprit analytique.
- Connaissez-vous ce colonel Maurier que nous devons rencontrer demain soir ?
- Un colonel ne connait pas forcément tous les autres colonels…
- Mais en l’occurrence ?...
- En l’occurrence, je le connais et même assez bien. Nous avons un temps couru les mêmes chemins avant de prendre des itinéraires différents vers les grades supérieurs. C’est un homme de qualité et qui ne souffre aucune concession par rapport à son devoir. D’ailleurs, pour hériter d’un poste comme Londres, il faut avoir de la valeur.
- Que peut-il donc nous apprendre que vous ne sachiez déjà ?
- Il vous informera sur Londres et notamment sur l’importante communauté française qui vit là-bas. Londres n’est pas la 6ème ville française comme l’ont fort imprudemment affirmé quelques médias en mai dernier mais on peut penser que plus de 100 000 de nos compatriotes y habitent et, pour beaucoup, y travaillent. C’est parmi cette masse finalement mal connue par nos services métropolitains que se trouve le, ou les, membre(s) de Perfide Albion.
- Et le colonel Maurier pourra nous aider à nous faire une idée de comment faire un tri entre tous ces gens ?
- Il fera mieux que cela, Fiona… Il vous mettra en contact avec ceux qui lui paraissent les plus à-mêmes de défendre les idées nationalistes et anglophobes exacerbées de notre mystérieux groupe d’activistes. A vous de faire le dernier tri…
- Donc, vous en savez plus que ce que vous avez bien voulu me dire cette après-midi ?
- Il ne servait à rien de te dire cela de manière trop anticipée.
- C’est pourtant ce que vous faites maintenant.
- Ne viens-tu pas de me le demander ?
- Alors, fis-je, s’il suffit de vous interroger pour que vous répondiez, pouvez-vous m’éclairer sur ce point qu’Hélène vient de relever avant de partir et qui me concerne directement ? Vous qui me connaissez si bien, pourquoi aurais-je en permanence une lueur de tristesse dans le regard ?
Le ton de la voix du colonel change. Il semble savourer quelque chose, peut-être bien la satisfaction d’avoir cru un jour en Hélène Stival. En tous cas, il me parle d’elle au lieu de me parler de moi.
- Cette fille est étonnante. Elle radiographie les êtres sans paraître même les observer. Tu sais ce qu’elle m’a dit, il y a quelques jours, avant de partir pour Londres ?
- Bien sûr que non… Elle parle beaucoup mais finalement ne se confie jamais elle-même…
- Elle m’a demandé pourquoi je te regardais différemment des autres…
- Et qu’avez-vous répondu, colonel Jacquiers ?
- Je lui ai dit qu’elle finirait bien par le comprendre elle-même…
C’est reconnaître ou qu’il n’a pas de réponse à ma question, ou qu’il compte sur mon amie pour m’ôter cette particule triste du regard.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Lun 4 Aoû 2014 - 0:12

LUNDI 23 JUILLET 2012

Je n’ai pas entendu rentrer Hélène. Après 2 heures de relecture supplémentaire de mon nouveau bouquin partagées avec la réalisation de l’index terminal, j’ai senti mon attention faiblir et mes yeux papillonner. Je me suis jetée toute habillée sur mon lit. Il était doux et moelleux, il m’a enveloppée et m’a emportée avec lui au pays de Morphée.

Bien sûr, à 6 heures du matin, heure du méridien de Greenwich, je me dresse sur ma couche, toute étonnée du cadre qui m’entoure et de ma tenue (qui m’entoure aussi). Ce n’est pas spécialement mon genre de me coucher sans passer au minimum par la salle de bains… Certes en quelques occasions, il a pu arriver que, empressés, Arthur et moi n’ayons pas pris le temps de nous préparer à la nuit mais, dans ces cas là, ni lui ni moi ne sommes encore habillés lorsque l’œil taquin du petit matin vient nous éveiller.
Je me lève sans bruit et gagne la partie commune de la suite pour me servir un verre d’eau dans la cuisine. Comble de raffinement - je me suis laissé dire que les Britanniques ne connaissaient que l’eau du robinet - il y a une bouteille d’Evian qui m’attend. Je remporte le précieux breuvage qui me tiendra lieu de petit déjeuner jusqu’à ma chambre et me colle à nouveau sur mon bouquin. J’aurais bien envie d’une douche mais j’hésite à prendre le risque d’éveiller Hélène par des bruits de tuyauterie qui, même dans un palace, doivent résonner à travers les cloisons. Je m’escrime un moment sur mon ordinateur pour accéder au réseau wifi de l’établissement, reprend ma lecture… Juste le temps de me rendre compte que le bouquin me sort définitivement par les yeux.
D’un mail décidé, je propose à Ludmilla un échange – déloyal, je le crains - de bons procédés : elle corrigera mon étude sur l’aveuglement et je serai la première à découvrir son fameux roman historique, qu’elle appelle depuis des mois et des mois son « coupable délassement ». En attendant sa réponse, je retourne m’étendre sur le lit mais en prenant cette fois-ci le temps de me mettre à mon aise. Comme je la connais, Hélène a dû fignoler jusqu’à, sur le coup de 2 ou 3 heures du matin, ne plus avoir de voix ; elle n’émergera pas avant 10 heures au moins. Cela me laisse le loisir d’essayer de mettre un peu d’ordre dans ma tête… et d’essayer de saisir d’où me vient cet éclat triste fiché au cœur de la pupille.
Il ne me faut pas plus d’une demi-heure pour avoir fait la liste – complète ? – de mes tourments les plus intimes. Ils tournent presque tous autour de la maternité : la mère que j’ai perdue sans la connaître ; la mère que j’ai perdue après qu’elle m’ait trahie ; la mère que je suis sans avoir enfanté ; la mère que mes entrailles me condamnent à ne jamais devenir. Combien de femmes au monde peuvent ainsi se prévaloir – si le verbe est bien choisi – d’une telle addition de contrariétés ? A la génération précédente comme à la suivante, il y a un accroc sévère sur mon arbre généalogique. Nul doute que si j’avais été l’invitée de notre émission du samedi sur RML, j’aurais eu du mal à présenter la séquence sur mes propres origines. Rien n’est solide, rien n’a de véritable cohérence, tout se dissout dans de fausses apparences. Si je suis née d’un ventre, c’est un autre cœur qui s’est serré contre le mien. Celle qui m’appelle « maman » ne sait pas et ne doit pas savoir que j’ai vu sa véritable mère mourir sous mes yeux, exécutée de sang froid par l’homme qui m’a évité d’être une orpheline.
C’est à désespérer de tout et, en particulier, de l’engeance maudite des femmes. Ce serait même à pleurer si les larmes me venaient facilement au coin des yeux. Alors, faute de pleurs, il ne me reste que cette forme de tristesse impossible à exprimer car impossible à partager. A part Ludmilla qui sait tout cela ?... Et à part elle, franchement, qui pourrait même comprendre et accepter une telle somme de malheurs qu’on ne trouve que dans la tragédie antique et dans sa déclinaison de l’âge classique ? Je pourrais sans doute expliquer tout cela à Hélène qui ne connait que le quart de l’ensemble, le fait que Corélia ne soit pas ma fille. Je pourrais… mais cela m’entrainerait trop loin dans les confidences et, le pire, c’est qu’elle serait capable de trouver l’histoire si tristement pathétique qu’elle en ferait une chanson. Diable ! Pour son album enregistré dans l’antre des Beatles, elle serait fort capable de faire de moi une nouvelle Eleanor Rigby.

La réponse de Ludmilla – tôt levée elle aussi comme d’habitude en dépit des vacances – ne me surprend pas. Ma petite sœur adoptive abonde dans mon sens, elle-même finit par s’embrouiller dans la relecture de son roman, sautant des mots en sachant qu’ils sont là mais ne se rendant pas compte que certains ont fait faux bond sous sa plume numérique et brillent toujours par leur absence.
- J’aurais tant voulu que tu vois une forme parfaitement achevée…
Je partage cet avis de perfectionniste. Les regards que nous redoutons le plus sont ceux de nos plus féroces adversaires mais surtout ceux de nos amis les plus tendres. Nous avons tellement peur de les décevoir ou de susciter des remarques qui, venues de leur bouche, nous fragiliseront davantage que nous faisons en sorte de tout rendre nickel. Sans y parvenir jamais totalement, il faut l’avouer.
Je m’enfonce confortablement dans le grand fauteuil de cuir vert en attendant qu’arrive le fichier au format pdf du roman de Ludmilla. Tout ce que j’ai pu en apprendre depuis que nous nous connaissons, c’est qu’il se passe à l’époque moderne et qu’il est né d’une bourde historique énorme d’un formateur de lettres. Le titre éclatant sur la première page me donne la clé de cette double énigme. Le roman s’intitule La septième femme d’Henri VIII.
J’expédie un mail pour attester de ma bonne réception du pavé en Arial 12 et je l’agrémente d’un compliment : « Merci, ça va être idéal pour me plonger dans l’ambiance ».
C’est vrai, qu’est-ce que j’ai vu au juste encore de Londres ? Des rues animées, des panneaux en anglais, des bus rouges à deux étages mais hormis le chauffeur de taxi, je n’ai pas encore vu réellement de Londoniens, ni même de Britanniques… Alors ce Paul Hawkins qui raconte, il va me servir de guide pour m’immerger dans le royaume d’Angleterre, fut-il celui du milieu du XVIème siècle.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Lun 18 Aoû 2014 - 18:24

Au bout d’une demi-heure, je dois convenir que je suis une mauvaise relectrice. Prise par le récit, j’omets de noter les coquilles que je rencontre… Tant pis, j’y reviendrai !... Le plaisir de lire avant tout. Le récit coule tout seul, il m’embarque et j’ai du mal à échapper à ce XVIème siècle si trépidant derrière les mots de Ludmilla.
Une constatation s’impose soudain à moi. La manière d’écrire de Ludmilla se rapproche beaucoup de la mienne. Ce rythme, ces points de suspension comme autant de respirations, cette recherche d’une certaine mélodie des mots. Influence coupable de l’une sur l’autre (et dans ce cas, je crains de savoir qui est le modèle) ou simplement un point supplémentaire qui nous a poussées l’une vers l’autre avec cette inexorabilité que ne suffisait pas à expliquer la question de l’héritage des Rinchard ? Impossible à savoir… Les deux sans doute.
Je délaisse Paul Hawkins et le pdf qui narre ses aventures pour replonger dans le Londres de 2012. Je n’en vois par la fenêtre de ma chambre qu’une infime portion, une sorte de « cité » comme on dirait en France. Des immeubles de cinq étages de couleur marron aux balcons bleus. Cela ressemble clairement à des logements sociaux ; le rapprochement entre cet habitat populaire et le quatre étoiles qui m’abrite de l’autre côté de la rue me donne à penser sur les rapports de classe au Royaume-Uni. Pourtant ce qui m’étonne le plus c’est cet espace de pelouse d’un vert irlandais avec ses arbres tordus sur le côté. Comme si un carré de verdure pour taper dans un ballon de foot était consubstantiel à tout logement en Grande-Bretagne.
J’en suis encore à méditer sur les nombreuses différences entre nos voisins d’outre Manche et nous lorsqu’Hélène gratte à la porte. Un comportement qui, on s’en étonnera peut-être, ne lui est pas coutumier. Lorsqu’elle était à Charentilly, elle entrait dans ma chambre comme si elle avait été chez elle… Même qu’une fois, elle nous avait trouvés avec Arthur dans une situation sinon compromettante du moins fort intime. Elle n’en avait pas été gênée le moins du monde, avait éclaté de rire avant de lancer un « je ne la connaissais pas celle-là » qui sentait d’ailleurs le mensonge à plein nez. Là, elle la joue plus discret comme si elle imaginait que je suis en train de faire la grasse matinée. Et elle est trop fine pour ignorer que ce n’est pas mon genre… Sauf quand je ne suis pas seule dans mon lit.
- Tu es déjà debout ? dis-je pour désamorcer les excuses, peu crédibles, que mon amie a sans doute préparées pour justifier cette intrusion.
- Qu’est-ce que tu crois !... A partir du moment où je fais tout moi-même, la réalisation de cet album va forcément me demander beaucoup plus de temps que prévu… Et comme la location du studio ne pourra pas être prolongée, il faut que j’assure et que je mette les bouchées doubles. Le chauffeur du studio passe nous prendre dans une demi-heure. Tu as petit-déjeuné ?
Là, je me demande clairement si c’est la même Hélène Stival que j’ai retrouvée la veille. Elle sait très bien que je n’avale rien le matin.
- Dis, c’est quoi toute cette prévenance ce matin ? Je gratte à la porte, je demande si j’ai pris un petit-déjeuner… Cela ne te ressemble pas… Tu as décidé d’adopter la politesse exquise des Britishs ou quoi ?
- Ah, tu as remarqué, rigole Hélène.
C’est loin d’être une réponse convaincante à ma question. Elle le sait parfaitement mais ne va pas plus loin.
Je pourrais fort bien passer à autre chose mais ce mystère m’intrigue. Comme tous les mystères me direz-vous fort justement. Si Hélène n’est plus Hélène c’est qu’elle a quelque chose à me cacher… Et que pourrait-elle me cacher sinon ?… Sinon ?...
- Tu n’as pas passé la nuit seule ?... C’est ça ?... Tu viens me bloquer dans ma chambre le temps que monsieur « coup d’une nuit » s’en aille discrètement.
Un ange passe…
- On ne t’a pas trop gênée, j’espère…
Façon bien à elle de confirmer ma supposition. Je n’ai pas le temps de répondre que déjà elle enchaîne.
- Faut dire que ça a été du rapide… La réputation des stars britanniques est clairement usurpée dans ce domaine… Il était tellement saoul que ça s’est résumé à quelques caresses aussi délicates que des coups de pattes d’ours et puis, monsieur a entamé une symphonie pour ronflements et orchestre… Il a fallu que je me finisse toute seule.
J’ignore la note grivoise pour faire ma curieuse (à ma grande honte !).
- Star britannique ?
- Ben oui, Jim…
- Jim ?
Je sens que je m’enfonce mais là, elle me parle par énigmes… Et c’est clairement du chinois pour moi.
- Jim Wright… Le guitariste…
- Ah oui… Comment tu m’as dit que s’appelait son groupe ?... Blue station, c’est ça ?
Je m’en veux de ne pas avoir utilisé internet pour en savoir un peu plus sur ce type et ce fameux groupe « mythique » qui ne me dit rien. Je me sens nunuche sur le coup et je déteste ça.
Et cela ne s’arrange pas lorsqu’Hélène me reprend sans ménagement pour remettre les choses en place.
- D’abord, le groupe s’appelait Blueway Station… Et puis c’était le groupe du père, Paul… Et moi j’ai essayé de coucher avec le fils, Jim… Et pour reprendre ma blague d’hier que tu as peut-être déjà oubliée elle aussi, j’aurais mieux fait de me taper le Saint-Esprit, ça aurait été plus mystique sans doute mais, au moins, j’aurais senti quelque chose.
Comme à chaque fois que ma mémoire est prise en défaut, je m’interroge sur les raisons qui font que je n’ai pas enregistré les connaissances qui me manquent. Pourtant les explications apportées hier par Hélène étaient claires et simples. J’aurais dû me souvenir de qui était Jim, de qui était Paul et du nom de cette gare… De métro ou de train, je n’en sais fichtre rien d’ailleurs. A croire que je n’ai pas plus d’affinités avec l’histoire de la pop-music qu’avec celle de la Chine du Xème siècle…
Histoire de soulager ma fierté outragée, je change donc de sujet.
- Tu connais le commissaire Renaudet ?
- Pas du tout !... Il bande dur lui ?...
J’esquive là aussi la remarque sous la ceinture même si mon esprit construit en moins d’une seconde l’image saugrenue de l’officier de police et de la chanteuse dans le même pieu en train de s’envoyer en l’air. Hautement improbable et donc très comique !...
- Je ne sais pas, dis-je en essayant de contenir un rire… Mais je me disais que dans votre façon de parler des personnes de l’autre sexe, vous aviez tant de points communs qu’une rencontre entre vous deux serait comme un match de gala.
- Bon, il a dû se casser, enchaîne Hélène en revenant à son mouton… Je ne pouvais pas faire mieux que de le garder dans ma chambre le temps qu’il émerge un peu de sa cuite… Mais bon, ça veut dire que ce matin, il va falloir que je change encore mon planning de travail… Pas sûr qu’il vienne encore trainer ses guêtres dans le studio 2 d’Abbey road après ce que je lui ai envoyé à la gueule… Tu ne connaitrais pas un très bon guitariste actuellement libre sur Londres ?

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 24 Aoû 2014 - 0:13

Le petit-déjeuner est un solo hélénien. Café noir, jus d’orange, pain de mie toasté enfoui sous un déluge de beurre et de gelée de groseilles. A se demander où elle glisse tout ça… Entre la peau et les os sans doute, mais ça ne se voit pas.
Je l’accompagne à peine. Un doigt dans le pot de gelée, deux miettes de pain que je ramasse de l’index sur la table, plutôt le bar d’ailleurs, de la cuisine. Cette abstinence matinale qui m’est coutumière me donne l’occasion de poursuivre la conversation de la veille. Profitant qu’Hélène a les lèvres occupées dans son mug, je lui balance la question qui me brûle l’âme depuis son départ hier soir :
- C’est vrai que j’ai une lueur triste dans les yeux ?
- Pourquoi est-ce que je te l’aurais dit si ça ne se voyait pas ? répond mon amie sans se démonter et sans lever les yeux du journal où elle doit encore chercher l’inspiration pour de nouvelles paroles.
- Et tu penses que tu vas comprendre ça toute seule ?... Alors que moi je n’ai rien remarqué… Je devrais quand même être la première au courant, tu ne crois pas ?
- Quand tu te maquilles, tu regardes ailleurs… Et quand tu ne te maquilles pas, tu n’es pas du genre à t’observer sous toutes les coutures. J’en conclue que ça a dû t’échapper mais que ce matin tu t’es abimée devant ta glace à chercher à voir cette tâche de tristesse dans ton iris noisette.
- Joker !
- C’est donc que c’est vrai…
- Je n’ai pas dit ça…
- Mais tu ne veux pas que je sache que ça t’a touchée ?...
- Evidemment que ça m’a touchée… Et tu le sais bien puisque tu vois que je remets ça sur le tapis… Et puis, pour ta gouverne, je n’ai pas attendu ce matin, j’ai regardé hier soir… Avant de me coucher…
- Parfait !... Et tu as constaté que j’avais raison ?
- Rien vu, dis-je avec fierté et non sans craindre de proférer par-là même un vrai mensonge.
- Alors où est le problème ?...
- Que tu vas me tourner autour jusqu’à ce que tu comprennes…
- C’est sûr, approuve Hélène avec un sourire décidé qui me pousse à bout.
- Et moi je n’ai pas envie que tu te disperses avec des futilités… On a Perfide Albion à identifier et…
- C’est du vent ! tranche Hélène. Du vent !... Le colonel a monté tout ce cirque pour t’amener doucement sur le terrain et t’éviter, pour une fois, de faire ta Don Quichotte en fonçant vers le premier moulin venu.
- Eh bien, au cas où ce ne serait pas du vent et que les moulins tourneraient quand même, je vais te dire ce que tu veux savoir afin que tu te concentres sur ton boulot… enfin tes boulots…
Je crois… - Non, je suis sûre… - que ma voix est montée beaucoup plus que je ne l’aurais voulu. J’essaye d’apaiser la chose en changeant et de ton et d’expression de visage. Pas le moment de se fâcher avec Hélène… Surtout en lui faisant reproche d’un sentiment que je partage en grande partie sur la mission qu’on nous a confiée.
- J’ai appris il y a deux mois que je ne pouvais pas avoir d’enfants… Voilà !...
Je m’attends à ce qu’Hélène fasse ce que font les gens dans ces moments-là. Un geste de compassion, une parole apaisante. Que dalle ! Elle me regarde droit dans les yeux, sourit bouche fermée puis me lance :
- En gros, tu regrettes que ta vie ne soit pas pourrie…
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Avoir un enfant, ce serait nul pour ton corps, nul pour ta carrière et peut-être même nul pour ce que tu es au fond de toi… Une grande enfant qui s’ignore ou qui refuse de se voir telle qu’elle est.
- Tu veux dire que je devrais me réjouir de ce qu’il m’arrive…
- Evidemment… Etre parent c’est la pire chose qui peut t’arriver dans une vie. Tu abdiques ta liberté, tu te mets des chaînes aux poignets pour au moins vingt ans et tu te laisses bouffer tes meilleures années par des petits cons qui ne t’en sauront gré qu’au moment où tu te rapprocheras de ton lit de mort. Et encore, s’ils savent que tu as quelque chose à leur laisser…
Ce pessimisme, noir et profond, d’Hélène – à des antipodes de sa jovialité professionnelle – ne me surprend pas. C’est le cynisme qui l’accompagne qui me hérisse le poil. Même si ses relations avec ses parents ont toujours été compliquées, elle ne peut pas cracher comme ça sur la maternité.
- Où est-il écrit, reprend-elle, qu’être mère est le nec plus ultra de la vie d’une femme ? Dans quelques textes natalistes comme seules les religions monothéistes peuvent en pondre !... Toi, l’historienne, tu le sais n’est-ce pas ?... Aucune loi, et surtout pas celle de l’amour ou du mariage, ne t’oblige à enfanter… C’est du flan tout ça !... Te retrouver enceinte, c’est te condamner à nourrir en toi le monstre qui va te faire perdre ta ligne, va vampiriser tes nuits et te filera mal au crâne quand il te rapportera de sales notes.
- Hélène, ce n’est pas parce que ton père était rigoriste au possible qu’il faut penser que tous les…
- On parle de toi ou on parle de moi ?... Ce que j’essaye de te dire c’est que si c’est ça qui te mine, ça n’en vaut pas la peine… Tu n’es pas en faute de ne pas avoir d’enfant de l’homme que tu aimes !... Et tu l’es d’autant moins que tu n’y es pour rien… Ne va pas te couvrir de cendres pour une faute qui n’est pas la tienne. Je ne sais pas si c’est un problème qui vient de la génétique ou d’autre chose mais un fait est certain, tu n’y peux rien ! Rien !... Alors, tu éteins ton éclat triste et tu rallumes ton regard pour qu’il pétille comme à son habitude…
La manière d’Hélène de prendre les choses est terriblement cash mais le raisonnement qu’elle conduit ne manque pas d’intérêt et de valeur. Evidemment, elle ne sait pas tout – et je tiens à ce qu’il en soit ainsi encore longtemps – ce qui donne moins de pertinence à son propos. Sa conclusion est pourtant bonne. Je commets déjà assez d’erreurs comme ça, sans m’en ajouter certaines qui ne me sont pas imputables. Je n’ai plus qu’à coller ça sur le dos de ma mère biologique : non seulement elle m’a abandonnée mais en plus elle m’a collé tout ce qu’il fallait pour que les Rinchard n’aient plus de descendance. Comme une sorte de vengeance contre ce pater familia qui avait refusé de reconnaître son existence.
- C’est que, tu comprends, je n’ai pas renoncé à te traîner à Los Angeles l’année prochaine… Alors, si ton ventre était rond, tu aurais un bon motif de refuser…
Cette pirouette finale a l’apparence d’un armistice habilement négocié : « Très bien, n’en parlons plus mais je reviendrai sur le sujet à l’occasion ». Si Hélène est contre le fait d’engendrer une descendance, si elle craint de devoir un jour imposer à sa progéniture quelque chose de semblable – ou totalement opposé – à ce qu’elle a vécu étant enfant, pourquoi semble-t-elle chasser avec autant d’insistance et de constance une sorte de géniteur idéal ?
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 24 Aoû 2014 - 22:27

A 10h pétantes, le chauffeur du studio vient nous récupérer devant l’entrée de l’hôtel. Je m’étonne de cette intervention motorisée, Hélène ayant dit dès le départ qu’elle voulait un hôtel à côté du studio pour pouvoir y aller à pied.
- Je ne sais pas ce qui a déconné sur internet. J’ai tapé « hôtel Abbey road » dans Google et ça m’a donné en premier l’hôtel où nous sommes. Moi quand j’ai vu qu’ils disaient Maida Vale, j’ai cru que c’était le nom du quartier ou un truc comme ça… Alors que c’est le nom du boulevard… Mais bon, je n’ai jamais trop eu le sens de l’orientation en même temps, c’était normal que je me plante…
- Quand même, tu avais des exigences… Tu aurais pu faire attention…
Je suis un peu trop sévère, je le sais bien, mais Hélène est une fille de valeur et ça m’énerve à chaque fois qu’elle ne rentre pas dans les cadres d’efficacité et de morale qui sont les miens. Bon, à tout prendre, je préfère qu’elle se plante en choisissant un hôtel et qu’elle ne ramène pas dans sa chambre un nouveau petit ami tous les soirs.
- C’est pas le bout du monde non plus, tu vas voir. On remonte Maida Vale, on prend à gauche sur Abercorn Place. Au fond à droite et on est déjà arrivé.
- Dans ce cas-là, pourquoi on n’y est pas allées à pied ?... On est à Londres et il fait beau… ça ne doit pas arriver tous les jours.
J’ai bien conscience de m’appuyer sur un cliché en posant cette question. Si j’ai bien suivi la météo avant de partir, la semaine devrait être à peu près sèche sur le sud-est de l’Angleterre. Et puis je n’ai pas oublié ce que me disait mon amie hier soir : après le clash avec le groupe censé l’accompagner, elle a encore plus de boulot. Mais, je dois reconnaître que c’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher de l’asticoter un peu, histoire de la maintenir dans cette sorte de mauvaise humeur dont elle ne sort qu’en ciselant des pépites mélodiques et des paroles pleines d’imagination.
Je ne regrette rien d’ailleurs. Avant même que nous ayons atteint Abbey road, une très longue avenue qui se déroule au nord-ouest de Londres, Hélène me tape sur le genou.
- Hé ! Tu m’as donné une idée… Il y avait une chanson dont les paroles ne me plaisaient pas trop… Je vais tout changer et je vais appeler ça « Ma vie sur Google ». L’histoire d’une fille qui se fie tellement au moteur de recherche qu’elle passe son temps à se planter…
- Parce qu’elle prend tout ce qu’elle trouve pour vérité absolue…
- Oui… Elle ne choisit pas le bon hôtel… Elle doit payer le prix d’un voyage beaucoup plus cher que ce qui était annoncé… Elle se met à croire des trucs dingues, type théorie du complot des illuminati… Jusqu’au jour où elle décide de taper son propre nom et où elle découvre qu’elle n’est plus ce qu’elle croyait être.
- Tu ne crois pas que ça va être un peu compliqué à suivre ?
- On verra bien… Tu as du papier bien sûr ?
Hélène part au studio les mains dans les poches mais, moi, j’ai mon fidèle sac à malice pour complice. J’ai rapidement entre les mains mon célèbre bloc que je passe à mon amie… Laquelle le repousse aussitôt.
- Trop tard ! On arrive !
Je relève la tête m’attendant à découvrir un bâtiment immense surmonté de lettres de feu clignotantes.
C’est oublier bien vite que je suis au Royaume-Uni et pas aux Etats-Unis…
On entre aux mythiques studios d’Abbey road par un simple portail à deux battants comme on en trouve dans des centaines d’écoles primaires en France. Pas de gardes, de barrières basculantes ou de sas de surveillance ; l’accès est juste gardé par une petite murette, surmontée d’un grillage léger, dont la blancheur est taggée de quelques titres de chansons des Beatles. Plus fort encore, le portail est ouvert en grand comme s’il s’agissait d’entrer sur le parking d’un petit centre commercial de banlieue. Les Anglais sont décidément des gens déroutants de tranquillité : chez nous, pour garder un truc pareil, il y aurait trois barrières, une escouade de gorilles à gros biscottos et des caméras de surveillance dès le coin de la rue.
Il faut dire que ce qui serait à garder ne paye pas de mine de prime abord. Un bâtiment tout blanc d’un seul étage comme écrasé par les immeubles qui l’entourent. Trois fenêtres rectangulaires au rez-de-chaussée, quatre carrées à l’étage. On y accède par un petit escalier de six marches comme si on allait consulter un médecin spécialiste dans l’arrière-cour d’un ancien hôtel particulier de centre-ville. La retenue britannique éclate dans toute sa splendeur avec une simple inscription en lettres noirs au-dessus de la porte : Abbey Road studios. Pourquoi en faire plus ?
Bien sûr, à l’intérieur, il y a un peu plus de tension. C’est la première fois que je viens et je ne suis pas identifiée par le personnel, il faut donc qu’Hélène fasse merveille pour me présenter à tout le monde avec ce sens de la communication chaleureuse qui m’épate. On a l’impression qu’elle connaît tout le monde depuis une éternité : le vigile, les secrétaires, la femme de ménage qui finit d’astiquer une plaque commémorative.
- Hey Jane ! This is Fiona, my best friend ! She will come every day until the end of recording… Be careful, she’s a brilliant university professor.
De poignées de mains en portes qui s’ouvrent devant nous, de prénoms jetés à la cantonade à mes « Nice to meet you » répétitifs et de plus en plus maîtrisés, nous avançons jusqu’à la porte du studio 2.
- Alors, me demande Hélène, ça fait quoi ?
- De dire autant de mots d’anglais en si peu de temps ?...
- Non, grande coucourde, d’être à une porte d’entrer dans le lieu qui a révolutionné la musique du monde…
- Je ne sais pas, avoue-je. Cela ne me parle pas autant qu’à toi.
- Alors, ferme les yeux… Imagine…
- Ca je crois savoir de qui ça vient…
- Justement… Imagine une grande salle pleine d’instruments de musique, quatre jeunes mecs débordant d’idées et d’énergie, un producteur qui hésite sans cesse entre leur serrer la bride ou les laisser vagabonder vers des prairies de fraisiers pour voir jusqu’où ils iront.
J’entends la porte s’ouvrir devant moi. Hélène me pousse en avant. J’ai peur de la décevoir, je ne ressens rien de particulier. Rien qui ressemble en tous cas à l’émotion éprouvée lorsque je suis arrivée pour la première fois devant le château de Blois.
- Ouvre les yeux !
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Mer 1 Oct 2014 - 23:14

Surprise ! C’est beaucoup plus grand que je ne l’imaginais. Sottement, je m’étais dit que pour quatre musiciens, même les plus géniaux de leur temps, un studio de la taille d’un grand garage suffirait. Quand Hélène disait « grand », j’avais ce format-là en tête. Fausse route complète. Le studio n°2 d’Abbey road est une sorte de grand vaisseau cubique de près de 20 mètres de long pour 12 de large. Le plafond est comme une voûte plate poinçonnée de caissons lancée à la hauteur d’un deuxième étage. D’ailleurs, sur le côté droit, un escalier interminable s’accroche au mur pour gagner une pièce vitrée qui ne peut être que la régie.
- Woaw ! On peut en loger du monde là-dedans !...
- Ce sont des studios qui sont nés pour enregistrer de la musique classique, de la musique avec orchestre… Les grandes parois mobiles que tu vois là-bas plaquées contre les murs permettent de moduler la taille de la pièce afin de jouer sur l’aspect du son, lui donner de la profondeur ou de la rugosité avant même d’aller tripoter le millier de boutons et de potentiomètres de la table de mixage.
- Je comprends que tu te sentes un peu perdue toute seule là-dedans…
- N’est-ce pas ?!... Tu vois pourquoi j’étais pressée que tu arrives…
A la manière dont Hélène me fait cette confession, je devine un tour de cochon en train de se préparer. Puisqu’elle croit peu au danger du groupe Perfide Albion, mon amie n’a-t-elle pas imaginé que je vais passer l’intégralité de mes journées, voire de mes soirées, à la regarder empiler les couches sonores piste après piste ?… Voire, comme elle l’a déjà fait, de me demander de lui filer un coup de main.
- Hélène, je ne sais toujours jouer d’aucun instrument… Tu as essayé de m’apprendre et…
- Et j’ai bien compris que tes doigts n’étaient faits que pour deux choses : galoper à une vitesse phénoménale sur un clavier d’ordinateur et se tremper dans la poussière de vieux papiers racornis, je sais…
- Voilà…
- Mais tu as le sens du rythme et si je te donne un tambourin, tu es capable d’inventer quelque chose d’original… Donc, je ne vais pas me priver de te mobiliser, sois-en sûre.
Pour éviter de répliquer quelque chose de pathétique - du genre autoflagellation nauséabonde ou mauvaise humeur fielleuse – je poursuis ma découverte du studio n°2. Des murs blancs sur lesquels sont semés de longs rideaux plissés ocre qui semblent tomber du ciel comme en cascade, un enchevêtrement de fils qui courent d’une rangée de trois micros jusqu’à des prises murales, des pupitres regroupés dans un coin et des rangées de spots dans un autre… et la grande porte bleue qui claque dans mon dos comme pour me dire « finissez d’entrer madame ».
Trouvant sans doute que mon immobilité est contre-productive, Hélène me prend par le coude et me conduit vers la droite en direction de l’escalier.
- Allez, on va dire bonjour à la technique !
La technique se trouve dans ce qui pourrait presque ressembler à une cabane perchée si on n’y accédait pas par le fameux escalier du studio 2 avec son petit palier intermédiaire. Pendant notre grimpette, je prends le temps de m’y arrêter et de jeter un coup d’œil panoramique sur les 200 m² de l’ensemble… Enfin, un peu moins désormais car un technicien, sorti de je ne sais trop où, est en train de refermer les cloisons mobiles pour réduire la taille du studio.
- Attends de voir l’orchestre classique là-dedans jeudi et vendredi, me lance Hélène.
Jeudi… Vendredi… Sans trop savoir pourquoi j’avoue avoir du mal à me projeter aussi loin. J’ai en fait l’impression aussi soudaine que désespérée que le temps ne m’appartient plus. Entre la relecture du roman de Ludmilla, l’enquête à mener (car j’y crois, moi, à cette Perfide Albion), Londres à découvrir pour mes papiers d’ambiance pour La Garonne libre, je me sens prisonnière de mon agenda.
Hélène pousse la porte de la régie. Elle ne m’avait pas menti, c’est le royaume des boutons, des potentiomètres et des spots lumineux multicolores. La table de mixage est longue comme une table familiale un jour de fête, surmontée de deux écrans immenses et cernée de haut-parleurs ronds. Trois sièges sont nécessaires pour accueillir l’équipage qui va piloter ce jumbo jet des sons. Trois sièges qui ne permettent pas de voir ce qu’il se passe dans le studio puisque la fenêtre vitrée séparant la régie du « number two » est située sur la gauche de la table de mixage. Quand on est assis dans un des trois sièges, il est impossible de jeter un regard sur la prestation des musiciens. Et après tout quelle importance ?... Ce qui compte, comme je vais bientôt pouvoir m’en rendre compte, c’est le son. Et ce son, il arrive dans des enceintes auprès desquelles les haut-parleurs de ma chaîne hi-fi font office de crincrin.
- Hey Gordon ! How are you today ?... I’m so glad to present to you my best friend, Fiona…
Gordon Davidson est écossais, habillé comme s’il sortait directement des années 70 et parti pour avoir à 40 ans une calvitie bien affirmée. Il est aussi, comme je ne tarderai pas à l’apprendre, le dernier ingénieur d’enregistrement engagé par les studios où il oeuvrait jusqu’alors comme assistant. C’est un magicien des ordinateurs et des logiciels Pro Tools mais il n’est pas que ça ; il travaille sur tous les types de musique, du rock au classique, de la BO de film au jazz. Autant dire que s’occuper d’une petite française totalement inconnue des habitants de sa Majesté Elisabeth la deuxième n’est pas du genre à lui faire peur. Au contraire, je me dis qu’il doit trouver dans cette expérience l’occasion d’enrichir encore sa carte de visite et sa discographie (j’ignore en fait si le terme peut convenir aussi pour les techniciens qui concourent à la réalisation des albums).
- Hey Fiona !
- Good morning Gordon.
Cela ne va pas plus loin. Soit qu’il sente que mon anglais n’est pas encore totalement dérouillé, soit qu’il ait à faire puisqu’il est le pilote principal du grand tableau de bord banalement appelé table de mixage par les profanes.
- Bien… Si on réécoutait ce qu’on a enregistré hier…
Soit Gordon a appris assez de français pour comprendre les demandes d’Hélène, soit il s’agit d’un rituel bien intégré à l’arrivée de mon amie au studio chaque matin. En tous cas, deux clics de souris suffisent à lancer une épure de chanson : piano, guitare, voix. Le titre s’appelle L’autre Marilyn et j’ai l’impression en l’entendant que, pour une fois, Hélène a écrit une chanson sur elle et pas sur d’autres spécimens de l’humanité (dont moi). Cela transparait peu à peu – mais encore faut-il bien la connaître pour le comprendre – et cela éclate clairement dans le dernier couplet :
Cette fille si triste de porter un masque.
Cette blondeur dure comme un casque.
Quand je la regarde peu à peu tomber,
J’ai si peur de lui ressembler.
Etre une autre Marilyn…
Une autre Marilyn…

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Mar 7 Oct 2014 - 22:21

Ma candeur de néophyte ne tarde pas à éclater au grand jour lorsque j’ai le malheur de dire à Hélène que sa chanson est très bien comme ça. Mon amie traduit mes propos à l’équipe technique qui, sans aucun ménagement pour ma pauvre fierté, se met à éclater de rire. Eh bien, mon incompétence n’aura pas tardé à être révélée… C’est bien décidé, je vais fermer ma gueule !
- Piano, guitare, voix… Cela fait trois pistes d’utilisées, m’explique Hélène. Pour ce genre de trip intime, j’aurais pu enregistrer dans mon appart à Paris… Si j’ai voulu Abbey Road c’est pour que ça pulse, pour empiler les couches de sons, créer une atmosphère planante façon psychédélique.
- Oui, je vois… En quelque sorte, tu vas rajouter des tonnes de couches de maquillage à ta Marilyn… Mais es-tu sûre qu’elle en ait bien besoin ?
- Elle en a bien besoin pour justifier que nous soyons à Londres, tranche la chanteuse avec un ton plus sec qui me laisse à penser qu’au fond d’elle-même elle est d’accord avec moi.
D’ailleurs, elle le prouvera plus tard sur scène en reprenant cette chanson dans une version acoustique très dépouillée… Mais ceci est déjà une autre histoire.
J’ai fini par comprendre ce qu’Hélène voulait me signifier. On est à Londres pour donner une touche bien précise à l’album. Y renoncer pourrait être juste d’un point de vue artistique mais absolument catastrophique au point de vue de sa « couverture ». Des esprits malins, et Dieu sait qu’il y en a dans les services de surveillance de par le monde, pourraient fort bien se demander comment cette fille inconnue hors de ses frontières a pu financer un enregistrement dans un des meilleurs studios du monde. Et, par voie de conséquence et déduction à peu près logique, s’interroger sur le rôle à ses côtés d’une universitaire au passé sulfureux.
Je me suis donc contentée de me taire et d’observer les artistes à l’œuvre. Les couches de maquillage sonore ont commencé à recouvrir la pauvre Marilyn jusqu’à ce que l’épaisseur la rende méconnaissable et horriblement boursouflée. Là, devant ma mine désolée, Hélène n’a pas pu s’empêcher de m’apaiser.
- Ne t’en fais pas… On fera le tri ensuite… C’est ça l’avantage d’avoir des dizaines de pistes sur la console de mixage… On empile et après on taille dans le gras… C’est ce qu’on appelle l’arrangement… Je sais ce que je veux obtenir mais sans savoir véritablement comment je vais l’obtenir… Alors je cherche… Les sons, les séquences de notes, les rythmiques… Ca doit commencer de manière aérienne, légère et puis que, couplet après couplet, l’ambiance deviendra plus lourde, plus chargée… Comme les menaces autour de cette autre Marilyn.
- Qui n’est pas toi…
- Qui n’est pas moi, je te rassure… Mais qui pourrait bien être ma mère pour tout te dire…
- Et quand est-ce que vous allez tailler dans le gras ?
- Ce soir peut-être… Quand je n’en pourrais plus de jouer ou de chanter…
- Je te rappelle que ce soir, nous sommes attendus à diner…
Le regard d’Hélène me renvoie quelque chose de dur et de peu fraternel. Avait-elle oublié ? Ou escomptait-elle revenir faire sa séance de nuit une fois les agapes terminées ?
En fait, je n’y suis pas du tout. Elle m’avoue tout à trac que ce repas l’angoisse quelque peu.
- Oh je ne suis pas comme toi… Je ne fais pas ma difficile dès qu’on couvre une table de mets un tant soit peu raffinés… Moi ce qui m’inquiète, c’est les personnes qui seront autour de la table.
Oh ! Oh ! En saurait-elle plus que moi ?...
Forcément, puisque j’ignore qui sera là… Hormis le fameux colonel Maurier dont Jacquiers m’a dit tant de bien.
- Et qui y aura-t-il donc à ce repas qui peut donner à mon amie Hélène de folles envies de se carapater ?
- Elle s’appelle Sophie Grant. C’est une Franco-anglaise qui doit avoir 25 ans à peu près. Un peu mannequin pour des parfums, vaguement comédienne et elle s’est mis en tête également de faire de la chanson… Avec comme mentor son petit copain depuis un an… Jim Wright… Ouais, le Jim Wright qui travaille dans le studio n°1 en ce moment… Et le Jim Wright qui était dans mon lit cette nuit…

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Sam 11 Oct 2014 - 21:22

Forcément, j’ai fait ma pelote tout au long de l’après-midi de cette révélation d’Hélène. Pendant que mon amie défaisait tout ce qu’elle avait tricoté comme boucles sonores pendant la matinée jusqu’à ne plus garder qu’une sophistication écoutable, je tissais une suite de questions fort personnelles sur les choses que je savais et que je ne savais pas sur le repas du soir. Bref, à nous deux, nous formions une parfaite Pénélope qui aurait décidé de dédoubler son activité pour la rendre plus performante.
Le lunch de midi fit honneur à la tradition britannique du sandwich ce qui m’alla fort bien jusqu’à ce que je croise des rondelles de concombre mêlées à une alternance de tranches de pain et de rosbif. Je les fis dis promptement – et discrètement – disparaître ce qui ne m’empêcha pas d’en retrouver la saveur toute l’après-midi jusque dans ma salive. Soit dit en passant, si cela ne tenait qu’à moi, j’interdirais la production, la commercialisation et la consommation de cette place potagère herbacée rampante aussi nocive à mes yeux que bien des produits toxiques… Mais bon, outre que je n’en ai pas le pouvoir, je n’ai jamais eu comme principe de faire de mes goûts (ou de mes dégoûts) des principes universels et intangibles.
Vers 17 heures, pendant que l’équipe faisait une pause so british, Hélène se réinstalle devant le piano quart de queue planté au milieu du studio et auquel elle n’a pas touché depuis le matin. Je comprend que ce retour vers le clavier classique prélude à un autre moment de son travail. A la base, elle est pianiste, une pianiste largement contrariée par les exigences paternelles, mais une vraie pianiste, capable de faire galoper ses doigts à une vitesse folle sur les touches. Tout le reste, les guitares, les claviers, la batterie, les percussions, ce n’est à ses yeux que du remplissage ; la vérité – sa vérité - est ailleurs, entre touches blanches et touches noires. Je crois bien que si on l’avait laissée suivre son idée, c’est-à-dire si elle avait pu se libérer de la norme édictée par les radios et les maisons de disques sur ce qui était susceptible de marcher, elle n’aurait écrit que pour un dialogue serré entre le clavier et elle. Elle est plus faite pour la simplicité des arrangements… ce qui n’exclue pas dans sa musique – loin s’en faut - la complexité des accords qu’elle baptise de noms barbares… G7 diminué, Fsus4 ou B bémol 6… Des noms qui me font frémir, moi qui n’ai jamais vraiment réussi à savoir si le sol était avant ou après le fa.
- Ca me trotte dans la tête depuis le repas…
Elle a dit ça tout tranquillement, comme le font les génies quand ils accouchent de l’idée qui va révolutionner la planète. Ce « ça », faut-il l’avouer dès maintenant, était son « Il s’inquiète », la chanson qui allait porter l’album à sa sortie jusqu’au sommet de ce qu’on n’appelle plus depuis longtemps les hit-parades.
Cette première version, vaguement rock, avec une basse bien rythmée à la main gauche, est du pur yaourt. Il n’y t que le « il s’inquiète » qui revient comme un leitmotiv lancinant, tout le reste étant un salmigondis de mots anglais et français jaillis plus pour leur sonorité que pour leur sens. Je me souviens – et je l’entends encore malgré le vers qui l’a remplacé quelques jours plus tard – d’un « Son peigne est plein de cheveux… bleus… » qui aurait pu avoir un côté flippant s’il n’avait été suivi d’un « Et la rivière roule des diamants heureux » qui ne voulait pour le coup rien dire du tout. A moins d’avoir un sens du surréalisme fort aiguisé ce qui n’est pas trop mon cas.
- Nice ! s’exclama le haut-parleur qui retransmettait les impressions de la régie lorsqu’Hélène plaqua un dernier accord qui sembla durer aussi longtemps que son homologue sur A day in the life mais avec un caractère plus étrange et tordu encore.
- J’espère que vous avez pensé à laisser tourner les machines, lança Hélène (en anglais bien sûr). Je ne suis pas sûr que ça revienne tout seul.
Ils l’avaient fait… Selon une bonne vieille pratique remontant justement aux Beatles et facilitée désormais par le fait qu’on ne risquait plus de gâcher des kilomètres de bande.
- Mais ça va raconter quoi ton truc ?... Le coup des cheveux bleus et des diamants heureux dans la rivière, tu vas vraiment le garder ?... C’est peut-être un poil trop psychédélique quand même…
- T’inquiète… On va tricoter des paroles, toi et moi… Mais l’idée de base, c’est un type qui s’inquiète de tout parce qu’il veut tout le temps que tout soit parfait. Et à force de s’inquiéter sans arrêt, sur son boulot, sur ses enfants, sur ce que fait sa femme quand elle ne rentre pas à l’heure, sur la vitesse à laquelle le fric disparait de son compte en banque, il perd le fil de sa vie…
- Eh bien, avec ton autre Marilyn et la fille dont la vie disparait à force de se googliser, il va être gai ton disque !
C’est une critique sans en être une. Je sais qu’Hélène sème toujours des pirouettes absurdes et cocasses dans ses chansons et que cela vient dédramatiser les histoires qu’elle raconte.
- Eh, rétorque-t-elle rigolarde, mon album d’appelle Abeille road, c’est normal qu’il file le bourdon.
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Lun 20 Oct 2014 - 22:58

On en reste là pour la journée, repas à l’ambassade oblige. Ce qui pourrait m’étonner chez Hélène – si je ne la connaissais pas si bien désormais – c’est le décalage entre l’espèce de superficialité qu’elle peut afficher en public et la ténacité dont elle fait preuve dans son travail. Quand elle a besoin de reposer sa voix, elle se met au piano. Quand ses doigts commencent à s’engourdir d’avoir plaqué des accords impossibles, elle enchaîne en remuant des maracas ou en secouant un tambourin. Elle a une énergie et une envie d’explorer toutes les options musicales possibles qui ne peuvent que forcer l’admiration. Pourtant, quand on écoute le résultat après – hormis sur Abeille road qui est ouvertement un « produit sophistiqué » -, on ne perçoit rien de ses efforts ; les notes semblent posées comme par une divine évidence et s’articulent sans autres heurts que ce qu’Hélène a voulu pour souligner les ruptures de son propos.
Doit-on s’étonner dans ces conditions qu’en revenant à l’hôtel mon amie soit plus attirée par la perspective d’une bonne douche et d’une nuit de sommeil que par l’envie de sortir en représentation ? Si encore il y avait un concert à donner, des posters à dédicacer ou des mains de fans à serrer… Mais non ! La soirée qui s’annonce ressemble pour elle à une corvée. A une corvée et à un traquenard… Car elle n’imagine pas que Sophie Grant puisse ignorer le début de liaison entre elle et Jim Wright.
- Tu sais bien que nous sentons ces choses-là, me dit-elle tandis que j’essaye de lui remettre les idées à l’endroit à la sortie de la douche.
Peut-être bien… Pour ma part, dans mon couple, soit je n’ai rien à remarquer, soit ma naïveté proverbiale fait que je ne vois rien.
- Si tu sais que Sophie Grant sera là, c’est que tu connais les différents invités ?...
- Bien sûr, rétorque Hélène. La femme de l’ambassadeur m’a même appelée tout à l’heure pour me consulter sur la réalisation du plan de table.
Quand mon amie est acide comme cela c’est que son optimisme forcené est atteint et qu’elle n’est plus capable de prendre la distance nécessaire pour juger de ses propres défaillances. Je me garde donc de la relancer en la questionnant. Le comment du pourquoi, elle me l’explique finalement un quart d’heure plus tard tandis que dans la grande salle de bain nous nous livrons au difficile exercice du maquillage maîtrisé.
- Je l’ai rencontrée pour la première fois il y a quatre jours. C’est elle qui m’a dit que nous nous verrions à ce repas.
- Et elle, comment savait-elle que tu en serais ?
- Je crois que j’ai évité de me poser la question… Je suppose qu’on a dû lui dire que seraient invités des Français remarquables actuellement à Londres…
- Remarquables ?... Rien que ça !...
- Je pensais à moi en disant cela… Sûrement pas à toi. C’est un adjectif qui ne peut pas coller avec ta modestie de violette.
Ouf ! Elle est redescendue de son Olympe de tourments. Sans doute que la rencontre entre son visage pomponné, sa tenue très proche du corps et le miroir l’a rassurée sur elle-même. Tout mannequin qu’elle est, Sophie Grant n’a qu’à bien se tenir. Si elle la cherche, elle saura lui répondre : elle a entendu la voix de l’apprentie chanteuse pousser quelques notes ; il faudra des prodiges de la part des techniciens du son pour rendre ça acceptable. Bien sûr, elle exagère et fait preuve d’une évidente mauvaise foi… Mais cette exagération lui convient tellement que toute retenue paraitrait suspecte ; c’est son registre habituel, sa façon d’être. C’est derrière cela qu’elle parvient à camoufler ses doutes. Comme quand à la va-vite on planque la poussière accumulée sous le tapis.
- Prête ?
- Prête !
On a commandé un taxi pour 18h30… Enfin, disons que j’ai insisté pour que le taxi soit là à cette heure-là. Par peur d’arriver en retard à l’ambassade de France à Kensington. Kensington c’est un quartier très proche mais je ne vais surtout pas changer mes habitudes de prudence. Londres est une mégapole dont j’imagine sans peine les embarras de la circulation. Tout ce qu’il faut pour se retrouver coincé et arriver en retard.
- Et Perfide Albion dans tout ça ? dis-je.
- Je pense que ce n’est sûrement pas un sujet à aborder ce soir. Le colonel Maurier a profité de ce petit raout pour convier quelques personnes potentiellement suspectes.
- Dont Sophie Grant…
Hélène me sourit avec une chaleur qui confirme qu’elle est passée au-delà de ses craintes. Dans son propre aveuglement – un domaine que je connais bien désormais - elle n’avait pas vu les choses ainsi. Nul doute qu’alors qu’elle ne croyait pas vraiment au danger de la mystérieuse organisation, elle doit désormais trouver un certain sel à l’idée que le jeune mannequin en soit.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Ven 24 Oct 2014 - 1:20

La situation de notre ambassade à Londres est particulière. Le palais de Kensington, ancienne résidence du 10ème duc de Marlborough, n’est pas le siège des services de l’ambassadeur mais plutôt un lieu de représentation. Il est la « Résidence » de l’ambassadeur. Une résidence louée d’ailleurs au gouvernement britannique depuis 1946 et qui a trouvé le moyen de brûler il y a 20 ans de cela. Histoire de prouver sans doute à nos amis Britishs qu’on ne peut rien nous confier d’important…
Kensington Palace est une sorte de grosse meringue blanche victorienne qui aurait été saupoudrée d’une grosse pincée d’ardoises noires. Pas forcément le style dont je raffole mais une solennité et une prestance qui cadrent bien avec ce que la République a voulu faire de ce lieu. S’il n’y avait mon profond mal à l’aise pour les réceptions en tous genres et le sentiment diffus que cette soirée ne servira à rien dans la traque de Perfide Albion, je pourrais trouver quelque intérêt à graviter au milieu de meubles précieux et de tapisseries datant de mon cher XVIIème siècle. Il me revient d’ailleurs en tête pour illustrer cette description le vers célèbre de du Bellay sur les palais romains au front audacieux ; ce que Rome savait faire au siècle de la Renaissance, Londres l’a réinventé trois cents ans plus tard. Avant de passer aux architectures modernes et aux structures de verre et d’acier de type Crystal Palace, la capitale britannique s’était hérissée de tels palais comme autant de pierres levées jalonnant la gloire de sa domination universelle de l’époque.
Evidemment, nous sommes en avance et Hélène, taquine comme à son habitude, ne peut s’empêcher de m’en faire reproche. Cette ponctualité maladive est pourtant une bonne chose car elle nous permet d’avoir une première rencontre avec le colonel Maurier, rencontre qui n’était initialement pas prévue.
La « Résidence » n’étant pas le siège des services, il n’est pas possible pour Maurier de nous recevoir dans son bureau personnel d’attaché à la Défense. On nous conduit donc dans ce qu’on appelle ici le Salon jaune… Il faut reconnaître d’entrée que le nom n’est pas usurpé ; ici, les murs sont bien couleur paille rehaussés de sortes de moulures en jaune plus vif que j’aurais tendance à baptiser du nom de canari. Des consoles orangées semblent saillir de ces murs jaunes mais ce sont les fauteuils couleur rose bonbon qui nous interpellent le plus, Hélène et moi. Il faut dire qu’un homme d’environ un mètre soixante-cinq, le visage mat, les traits durs sous un sourire aimable et la carcasse noueuse nous y attend, campé avec raideur devant un délicieux fauteuil blanc. Le genre de type qui, même s’il n’est pas en uniforme, vous donne envie instinctivement de claquer des talons et de vous figer au garde-à-vous.
- Colonel Maurier je présume, lâche Hélène au mépris des usages qui voudraient que nous soyons accueillies par le militaire.
- Tout à fait, mademoiselle Stival… Heureux de vous connaître, madame Maurel…
Je ne sais si c’est la poigne de fer du colonel qui me broie les os de la main ou le fait qu’il m’ait appelée « madame » après avoir donné du « mademoiselle » à Hélène qui me dérange le plus. En tous cas, ma première impression du bonhomme contredit le portrait flatteur que m’en a fait Jacquiers. Maurier est un baroudeur, cela se sent. Pas le genre de type à finasser. En bref l’incarnation du soldat de métier tel que plusieurs générations d’antimilitaristes se sont plu à le dépeindre depuis au moins les années 60.
- Asseyez-vous ! commande-t-il en nous montrant les deux sièges libres.
Les deux fauteuils roses nous accueillent sans protester. Maurier, lui, reste debout comme s’il avait besoin de garder de la hauteur pour mieux nous juger. Nous juger et nous jauger car, à n’en pas douter, c’est bien ce qu’il a voulu faire en nous recevant avant de passer à table.
- C’est dont tout ce que mon vieil ami Jacquiers a sous la main dans son service si secret que nous n’en savons rien, nous pauvres diplomates. Une chanteuse de variété et une universitaire… Oh ! Les deux sont distinguées par la critique mais, sans vouloir faire offense à votre sexe, mesdames, ce n’est pas avec vous que j’aurais sauté sur Kolweizi.
Kolweizi, si je me souviens bien, c’est cette opération militaire menée par la France au Congo démocratique – qui devait peut-être encore s’appeler Zaïre à l’époque – en 1978… Pile l’année de ma naissance. Je calcule en prenant ma propre échelle des temps comme référence… Voyons, Maurier doit avoir une bonne soixantaine d’années… Cela devait lui faire entre 25 et 30 ans à l’époque… Il était alors lieutenant ou peut-être même capitaine… En fait, j’ignore encore pourquoi j’ai cherché à déterminer cela. Peut-être que je voulais comprendre pourquoi il n’était pas devenu général et terminait sa carrière non à l’état-major ou à la tête d’une unité mais dans les salons feutrés de Kensington Palace. Quelque chose avait vraisemblablement dû clocher dans sa vie. Jacquiers ne m’en avait rien dit mais j’estimais en personne rigoureuse – pour ne pas dire rigoriste – que ne rien ignorer d’un interlocuteur était encore le meilleur moyen d’éviter qu’il puisse un jour vous mener en bateau.
Maurier attendait peut-être une réaction à cette entrée en matière si peu délicate. Il n’obtient qu’un silence gêné de ma part et une inspection en règle du dossier de son fauteuil par Hélène. Jacquiers m’a dit qu’ils s’étaient connus en leurs jeunes années et que leurs destins s’étaient ensuite séparés. Si Jacquiers est parti vers le monde de l’espionnage et du contre-espionnage, Maurier a dû rester un type de terrain. Dans les paras sans doute s’il a sauté sur Kolweizi en 1978… Mais c’est un militaire qui sait contrôler ses émotions et joue visiblement un rôle face à nous. Il enchaîne donc sans se troubler le moins du monde.
Il nous teste à n’en pas douter. Je n’en doute plus lorsqu’il amorce une présentation du repas du soir.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Jeu 30 Oct 2014 - 20:56

La salle de bal est le lieu où se tiennent certaines des réceptions de l’ambassadeur (des réceptions dans lesquelles ne sont pas servies – soit-dit en passant - certaines friandises chocolatées comme une publicité longtemps diffusée a pu le laisser croire aux esprits naïfs et mal informés). C’est une vaste pièce où, bien sûr, règne un décorum bien défini qu’aucune soirée, fut-elle destinée à enquêter sur des personnes louches, ne saurait remettre en cause. D’ailleurs, nos « invités » ne trouveraient-ils pas étrange d’être reçus comme dans le premier restaurant français venu ? Et ceux qui pourraient avoir la conscience moins blanche que le plafond mouluré de la salle ne tarderaient pas à se poser de bonnes questions sur les raisons véritables de leur présence en ce lieu chargé d’histoire.
On a dressé quatre tables rondes au centre du rectangle allongé de la pièce. Quatre tables ensevelies sous de grandes nappes grises qui descendent jusqu’au sol… enfin jusqu’à la moquettes aux motifs rose, rouge et brun. Une moquette qui me permet d’attester qu’on ne doit plus danser ici depuis longtemps… Même s’il y a un piano près des grandes portes-fenêtres qui donnent sur le parc. Pas besoin d’être grand clerc pour deviner les causes de la présence de ce quart de queue ici ! Maurier nous l’a expliqué tout à l’heure sous les lambris poussin du salon jaune : il serait inconcevable qu’Hélène Stival, invitée à la soirée, n’intervienne pas pour régaler l’assemblée de trois ou quatre de ses succès. Durant notre court chemin jusqu’à la salle de bal, mon amie m’a fait part de ce que lui inspirait cette « commande » qu’elle n’a pas pu discuter :
- C’est comme dans la chanson de Liz Cherhal… « Tu vas bien nous chanter une chanson »… Attends que je me rappelle les paroles exactes de la fin. « J’devrais chanter car j’suis chanteuse, c’est pas la peine qu’on en discute… Mais qu’est-ce que vous m’demanderiez si j’étais une… »
J’ai étouffé un petit rire qui, grâce à Dieu, n’a pas fait se retourner sur nous l’ordonnance du colonel Maurier pas plus impressionnée que cela de conduire deux « célébrités » au travers des couloirs de la Résidence. Il a dû en voir d’autres.
Outre cette fantaisie musicale prévue entre le fromage et la poire (même si je doute fort dès ce moment qu’il y eut l’un ou l’autre au menu), le colonel a décidé de nous « éclater » dans la salle. Je serai à une table, Hélène à une autre, lui à une troisième et son adjoint, le commandant Laborie, prendra en charge la dernière tablée. Notre rôle à chacun ? Taquiner, titiller, exciter la fibre nationaliste des invités jusqu’à leur faire perdre leur maîtrise et avouer le degré rancœur, voire de violence, qu’ils peuvent porter en eux. Aucun de nous ne pense vraiment que cela permettra de mettre au grand jour un des conspirateurs de la supposée organisation Perfide Albion mais sait-on jamais… Nous pourrons ainsi au moins établir une liste plus resserrée de suspects sur lesquels concentrer nos efforts. Ici, il faut reconnaître que je marque une différence assez nette avec mes « camarades de jeu » du soir. Si je ne connais pas encore le fond de la pensée du commandant Laborie sur l’affaire, je sais que ni Maurier ni Hélène ne croient vraiment à l‘existence – et surtout à la dangerosité - de Perfide Albion… Ce qui ne les empêche pas de penser que le repas pourrait éventuellement ouvrir des pistes pour la résolution de l’énigme. Pour ma part, j’ai un peu plus de doutes – déformation d’historienne pour sûr – et je n’imagine pas qu’un type capable de mettre Nolhan sur les dents soit assez bête pour se laisser aller à récriminer contre l’Angleterre en public s’il a des intentions hostiles envers ce pays. J’aurais presque plus envie de me concentrer sur ceux qui ne disent rien ou qui approuvent mollement les propos les plus incisifs. Ceux-là sont à mon sens les plus à craindre. A moins que…
Il a fallu à la dernière minute déplacer Sophie Grant qui devait se trouver à la table d’Hélène. On se doute bien que mon amie n’a pas manqué d’arguments pour obtenir du colonel cette modification du plan de table. Des arguments qui avaient tous pour point commun de ne pas mentionner les événements de la nuit précédente dans la chambre voisine de la mienne. La lutte n’ayant pas été trop longue, Hélène avait retrouvé aussitôt tout son allant. Jusqu’à la fameuse divulgation de la présence d’un piano dont le clavier noir et blanc n’attendait qu’elle.
- Mais Sophie Grant est suspecte ? avais-je demandé me faisant ainsi le petit plaisir sadique de replonger ma camarade dans le jus douloureux de ces bêtises de grande gamine.
- Pas le moins du monde… Vous vous doutez bien qu’il fallait éviter que des personnes s’étant éventuellement déjà rencontrées dans certains groupes nationalistes puissent se reconnaître et se demander par quel hasard elles avaient toutes été invitées le même soir. Nous ne sommes pas des amateurs, madame Maurel.
- Je n’en doutais pas, mon colonel.
Tu parles ! Je sens bien qu’il se figure que c’est ce que je pense. Et il n’a pas tout à fait tort. Tout simplement parce que, connaissant mon Jacquiers comme j’ai fini par le connaître, j’ai le sentiment désagréable qu’il a les mêmes doutes que moi sur cette affaire. Quand bien même il ne les formule pas de manière trop affirmative. Le meilleur indice qu’il est plus inquiet qu’il ne le montre c’est la présence de Lydie à Londres. Bien sûr, il m’a présenté cela comme une sécurité pour moi, nous nous connaissons si bien à force elle et moi… Mais Lydie c’est aussi sa femme et, quand bien même il pourrait le regretter un jour, il n’est pas du genre à la tenir à l’écart des endroits où ça barde.
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Mer 29 Avr 2015 - 14:24

Quatre grandes tables rondes de dix places chacune, cela fait - les mathématiques étant une chose généralement exacte – quarante convives. Les présenter tous n’aurait pas grand intérêt d’autant que certains ne sont plus pour moi que des brouillards de visage, des silhouettes étranges se dessinant derrière les statures mieux découpées de ceux et celles qui joueront un rôle – positif ou pas - dans les événements de ce récit. Et puis, de toutes les manières, je n’avais que neuf inconnus à ma table ; ce sont ceux-là que j’ai surtout cherché à décrypter entre l’entrée et le dessert. Pour les autres, je n’ai souvent que les brefs comptes-rendus d’Hélène, du colonel Maurier et de son adjoint. Donc, que pourrais-je bien raconter ici d’intéressant sur Catherine Robert, proviseure-adjointe au lycée Charles de Gaulle, le lycée français de Londres ? Peut-être qu’elle m’a demandé en fin de soirée si j’étais éventuellement disposée à venir faire un jour une conférence aux élèves du lycée sur le sujet de mon choix… Et que je me suis empressée de donner mon accord tout en faisant remarquer que mon domaine spécifique, le XVIIème siècle, n’entrait pas dans le cadre des programmes du lycée. Dans le genre hurluberlu, j’aurais sans doute pris un certain plaisir comme Hélène à détailler les comportements étranges d’un type venu faire son internat de médecine dans la capitale britannique. Venu là pour l’argent – son salaire londonien étant le double de celui espéré en France – en se faisant fort de montrer à tous sa bonne maîtrise de la langue de Shakespeare, il s’était retrouvé confronté à plusieurs entraves l’ayant précocement aigri : Londres étant une ville très chère, son salaire ne lui donnait pas le confort financier attendu ; quant à son anglais, il s’était révélé si poussif et rouillé que « Please speak slowly » était devenu son expression favorite.
A ma table, le colonel avait affecté, dans une répartition qui était tout sauf le fruit du hasard, des profils fort différents. Quoi de commun en effet entre Malika Benyakoub, femme de ménage dans un immeuble de la City, et Prosper Lagrange, militaire retraité ayant eu un jour le coup de foudre pour Londres au point de devenir un supporter acharné du club de Chelsea ? Le seul trait commun à ces neuf personnes c’était qu’elles vivaient dans la capitale… Et moi, au moment des présentations, j’étais l’intruse. Je ne sais pas s’ils l’ont senti, s’ils s’en sont rendu compte mais cela m’a évidemment frappé. Les choix du colonel pipaient les choses, j’étais forcément hors du truc et j’allais attirer sur moi une méfiance certaine en posant des questions à tout bout de champ. Méfiance et, au bout d’un moment, lassitude sans doute. Ce n’est que dans un deuxième temps, lorsque tout s’est mis à « fonctionner » que j’ai compris que c’était au contraire bien vu. Qu’un étranger à la ville pose des tas de questions pour s’y situer, comprendre l’intérêt de ses interlocuteurs à y vivre, il n’y avait rien là-dedans que de très normal. A tout prendre, ma position était plus confortable que celles de Maurier et son adjoint Laborie.
Chose agréable, personne ne me connaissait. Ni comme universitaire, ni comme ex-« vedette » de téléréalité. Enfin, non, ce que j’écris n’est pas tout à fait exact car si à ma table j’étais une parfaite inconnue, il n’en allait pas de même à celle du commandant Laborie où trônait, impavide, Serge Langlet. Cette grande carcasse toujours hautaine, ce nom - on ne peut plus approprié en la circonstance - appartenaient à un confrère spécialiste de l’histoire de la Normandie à l’époque des Plantagenets qui enseignait à la School of Advanced Study, école intégrée à l’Université de Londres. Comment nous connaissions-nous ?... Eh bien, à vrai dire, je ne savais absolument pas à quoi il ressemblait avant d’apprendre sa présence par Hélène à la fin de la soirée. En revanche, nous avions échangé quelques mails et coups de téléphone un an plus tôt lorsqu’il m’avait proposé, en tant qu’éditrice de Parfum Violette, de publier un ouvrage sur les relations anglo-normandes au XIème siècle. Sujet intéressant en lui-même puisque correspondant au moment où se noue cette relation complexe entre la Normandie et l’Angleterre. Bouquin passionnant à la lecture qui plus est, plein de verve et de flegme so british… Trop british aux yeux de Ludmilla qui, plus vigilante et maligne que moi sur le coup, avait eu l’idée de googliser ce texte… D’abord en français, puis en anglais. Et là, sans surprise pour mon amie, elle avait découvert que l’ouvrage était une large reprise – mais vraiment très large – d’un livre publié par une certaine Sheila Underscott sur le même sujet. On devine donc sans peine le côté acide et corrosif des échanges que j’avais pu avoir avec ce faussaire. Après un premier mail de refus poli, je m’étais pris un retour incisif dans les gencives mettant en doute mes qualités d’éditrice. Aux yeux de Serge Langlet, même s’il ne l’écrivait pas aussi clairement, j’aurais dû m’aplatir devant lui puisque le grand homme me faisait l’honneur de me donner un de ses textes si précieux à publier. Ma réponse avait fusé avec tout le venin que je peux mettre dans ma prose lorsque les circonstances le commandent. Non seulement j’avais justifié mon refus en présentant des arguments précis fondés sur les recherches de Ludmilla mais j’avais en plus menacé de faire part de cette découverte, peu glorieuse pour l’université française et pour celle de Londres, à qui de droit. C’est là que le téléphone avait sonné et que, d’une voix rendue suraiguë par la colère, Langlet m’avait couverte d’un tombereau d’injures aussi élégantes que fines. Ma vengeance avait été, il me semble, plus délicate ; j’avais contacté Sheila Underscott pour lui proposer de publier son bouquin en le faisant traduire en français. L’affaire, pour différentes raisons, avait trainé mais restait dans nos cartons. Comme bien on s’en doute, j’allais la réactiver rapidement après avoir « rencontré en vrai » cet escroc.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Jeu 30 Avr 2015 - 15:41

Est-ce l’effet des dorures et de la moquette profonde mais le repas se déroule on ne peut plus calmement. Bien sûr, il y a bien quelques ronchons – nous sommes entre Français n’est-ce pas ? – qui font preuve, ici ou là, au détour de nos conversations, de remarques désobligeantes pour les Britanniques, leur pluie, leur faux fair-play ou leur « gastronomie ». Rien qu’on n’aurait pas entendu autour d’une table familiale lorsque, l’effet de l’alcool aidant, chacun commence à vider ce qu’il a sur le cœur en matière d’idées reçues. Etrangement c’est la musique, supposée adoucir les mœurs, qui met le feu aux sentiments les plus violents.
A l’invitation du colonel Maurier et sans se faire prier le moins du monde – le fait que le piano soit là atteste que ce passage musical est prévu, alors pourquoi faire l’artiste surprise d’une telle demande ? – Hélène gagne son siège. Il y a des applaudissements que je qualifierais de polis : pour ces Français de Londres, je suppose qu’Hélène Stival n’est, au mieux, qu’un nom entendu dans le grand brouillard médiatique. Moi-même je ne savais pas grand-chose d’elle avant qu’Arthur m’en parle. Et je n’ai pas quitté la France plus de quelques jours pendant ces dix dernières années.
Pendant qu’Hélène parcourt les quelques mètres qui séparent sa table du piano et du micro, je m’interroge sur les morceaux qu’elle va tirer de sa fabuleuse mémoire pleine d’accords et de rythmes. A sa place – que je n’occuperai bien sûr jamais – je placerais deux succès pour accrocher l’oreille et deux chansons nouvelles dont je veux tester le potentiel. Mais Hélène est Hélène et dans sa caboche « hellénique » a muri pendant le repas une petite combinazione.
- Bonsoir à ceux à qui je n’ai pas eu le plaisir de parler, souffle-t-elle dans le micro… Alors, pour commencer, honneur à nos hôtes…
Elle plaque un accord sur le piano et semble se reprendre.
- Oups ! Quand je dis « nos hôtes », je ne parle pas de l’ambassade de France bien sûr mais de ceux qui gardent farouchement cette terre hors des invasions depuis Guillaume le Conquérant…
Et elle attaque Hey Jude des Beatles… Sans se douter bien sûr que Paul McCartney reprendra cette même chanson au cours de la cérémonie d’ouverture des Jeux à la fin de la semaine.
Succès évidemment. A ma table, ça chantonne et dans le ad libitum final, les « la, la la, la la la la, la la la la, hey Jude » vont crescendo. Sans être forcément parfaitement justes mais ça, tous les apprentis chanteurs semblent s’en moquer.
D’un accord franc et net, elle impose le silence à la chorale improvisée et, dans la seconde qui suit, enchaîne avec une version pianistique du Bohemian Rhapsody de Queen. Belle preuve de virtuosité lorsque ses doigts galopent pour accompagner les « Mama Mia » saccadés… Et puis d’endurance car la chanson dure bien six ou sept minutes…
Cette fois – les artistes savent jouer avec leur public et les faire griller d’impatience – elle prend un temps plus long avant de se lancer dans le troisième morceau. Toujours en anglais et toujours pas sorti de sa cervelle pourtant si fertile en mélodies. Une reprise du Candle in the wind d’Elton John (première version, celle qui parlait de Marilyn Monroe).
Je commence à saisir où elle veut en venir en introduisant les chansons de ces grands artistes britanniques au sein de l’ambassade de France. Mais peut-être a-t-elle eu le tort de ne reprendre que des « standards » planétaires, des chansons universelles que tout le monde s’est approprié quand bien même elles ne sont pas dans sa langue maternelle. L’auditoire semble adhérer et la politesse du début fait place à de la satisfaction.
En fait, c’est in cauda venenum qui est au programme. Après avoir laissé la chandelle s’éteindre dans le vent, elle reprend la parole et annonce, « pour finir », une chanson de son nouvel album, « celui que je suis en train d’enregistrer dans les studios d’Abbey Road ». Sur le coup, je me sens déboussolée pensant n’avoir finalement rien compris son projet. Jusqu’à ce qu’elle attaque en version anglaise sa chanson hommage à Jeff Lynne, leader d’Electric Light Orchestra. D’où sort cette version, je n’en sais rien… A ma connaissance, la chanson a bien été enregistrée en français la semaine dernière et il n’a jamais été prévu d’en faire une version anglaise. Mais est-ce que je sais vraiment tout ce qui se passe entre les charmantes oreilles de ma copine ?
Au premier refrain, un type se dresse à la table qu’occupait Hélène avant de gagner son clavier. Le genre diable sortant de sa boite… Mais un diable qui éructe et accuse.
- Mais vous n’avez pas un peu fini ?!... Il y a quand même des milliers de bonnes chansons françaises ! Pourquoi toujours de l’anglais ?...
Hélène cesse de jouer, ne réplique pas… Ce qui n’est pas vraiment, on le sait, dans sa nature.
- C’est vrai, renchérit une femme à la table du colonel… Un peu ça va mais on est à l’ambassade de France quand même. Vous pourriez respecter les lieux !...
Cette intervention à sa table oblige Maurier à intervenir pour calmer la situation.
- Monsieur, madame, je vous en prie… Du calme ! SI mademoiselle Stival a choisi ces chansons c’est comme elle l’a dit pour honorer le pays qui l’accueille le temps d’enregistrer son disque.
- Mais, monsieur…
- Colonel, précise machinalement Maurier…
- Si vous tolérez ça, vous pouvez fermer l’ambassade… Vous n’êtes pas là pour défendre la France et les Français ?…
- Eh bien, défendez aussi le français ! hurle le premier intervenant.
- Ok, ok, ok, fait Hélène…
Elle me confirmera par la suite avoir volontairement choisi de répéter ces « ok » qui là encore sonnent impérialisme anglo-saxon.
- Je vous en fais une en français… Et même deux si vous êtes très sage, rajoute-t-elle en fusillant du regard l’homme puis la femme.
Je ne suis pas sûr d’avoir été honorée qu’elle reprenne dans la foulée son « Mademoiselle », son premier succès, écrit pour se moquer gentiment d’une fille culpabilisée par des fringues trop sexys.
Moi…
Dans une autre vie.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Ven 1 Mai 2015 - 15:34

Ils ont été sages et ils en ont été récompensés par trois chansons. Après Mademoiselle, Hélène a présenté en exclusivité L’autre Marilyn (en version naked, celle que je préfère) et Premier métro blues avec sa dernière phrase où elle affirme que, « mieux que Sarko », elle connaît « la France qui se lève tôt ». Au dernier accord, les bravos sont plus nourris qu’au début quand bien même quelques zygotos, repérés aussitôt par le colonel et son adjoint, s’abstiennent. Et puis, un à un, ils s’en vont le ventre plein et la mine plutôt réjouie. Seuls quelques enthousiastes veulent discuter encore avec Hélène. Perso, cela me va très bien qu’elle capte ainsi toute l’attention, c’est elle la vedette et moi je me contente d’analyser la situation à distance. Signature d’autographes, selfies et petits dialogues sur la chanson française confrontée à une mondialisation de plus en plus agressive. Je me doute qu’Hélène est pressée que cela s’arrête pour pouvoir retourner au studio mais, en professionnelle aguerrie, elle n’en laisse rien paraître. Même lorsque Malika Benyakoub insiste pour avoir des invitations pour le petit concert qu’Hélène doit donner au Club France la semaine prochaine. Mon amie finit par se débarrasser de l’oppressante groupie en lui promettant de lui faire adresser deux précieux sésames si elle lui donne son adresse. Aussitôt, celle-ci fouille dans son sac, arrache une page dans son agenda et laisse ses coordonnées. Un grand sourire, deux mercis plutôt qu’un seul et elle s’échappe à son tour.
- Ils sont aussi collants les tiens ? me demande Hélène avec un sourire qui tend à dire qu’elle apprécie l’empathie du public plus qu’il ne la gêne.
- Tu n’imagines pas ! Parfois je suis obligé de leur filer des coups de bouquin pour qu’ils me laissent tranquille.
- C’est pour ça que tu les fais si épais ?!

Retour dans le salon jaune. Cela pourrait ressembler à du déjà vu s’il n’y avait le commandant Laborie en plus par rapport à notre premier entretien en ce lieu.
Il est 23h30 et je sens Hélène vraiment pressée de s’envoler. Puisqu’elle croit très modérément à la dangerosité de Perfide Albion, elle ne voit guère de raisons de s’éterniser. Par chance pour elle, le colonel Maurier est à peu près dans les mêmes dispositions d’esprit. Nous nous bornons donc à un rapide tour d’horizon des individus qui ont pu nous paraître pas très clairs durant la soirée.
- D’abord, attaque Maurier, bravo pour les chansons en anglais. C’était bien trouvé.
- Merci.
Hélène rosit joliment de plaisir en songeant qu’elle a épaté un dur à cuire par son audace.
- D’un autre côté, reprend-elle, ça n’a pas trop apporté d’enseignements. Pierre Teyssier, je l’avais déjà repéré pendant la soirée. Il a passé son temps à baver sur les Londoniens. Si en trois ans de présence à Londres, il n’a pas eu le moyen de vérifier que les stéréotypes sur les habitants de la ville ne sont justement que des stéréotypes, c’est grave. Quand je lui ai demandé pourquoi il ne rentrait pas en France s’il se sentait aussi mal ici, il m’a répondu qu’en France il y avait sa femme et qu’ici il y avait l’argent qui lui permettait de verser la pension.
- Et c’est vrai, précise Laborie. Divorce compliqué. Grosse pension à verser et il lui est interdit de s’approcher de son ex-femme et de ses enfants. Le type est sanguin, on a pu le constater.
- Et la femme qui a braillé ? demandé-je. C’est quoi son pedigree ?
- Jonquille Delhomme…
- Jonquille ?! s’esclaffe Hélène…
- Tout le monde ne peut pas s’appeler Hélène, tu sais, dis-je tout en reconnaissant in petto que certains parents pourraient être traduits devant la justice pour pétage de plombs au moment de choisir le prénom de leur descendance.
- C’est vraiment son prénom. Elle est traductrice trilingue au service international d’une banque de la City. Français, russe et allemand…
- Donc avec l’anglais, ça lui fait quatre langues ? dis-je en refusant d’admettre que je ne me rappelle jamais si, quand on dit trilingue, on compte ou non sa langue d’origine.
- On peut largement le supposer.
- Et que nous disent nos services sur cette jolie fleur dans une peau de vache comme dirait Brassens ?…
- Famille franchement marquée à l’extrême-droite. Grand-père paternel collabo pendant la guerre. Père et mère militants actifs et elle-même était à 18 ans la Jeanne d’Arc lors d’une manifestation du 1er mai chez elle à Cavaillon.
- Cela m’étonne toujours, lâche Hélène, que des fachos pareils partent s’installer à l’étranger.
- Parfois, ils n’ont pas trop le choix, répond Maurier.
- Que voulez-vous dire ?... Elle aurait eu des ennuis avec la justice ?... Mais si c’était le cas, elle ne serait pas venue à la soirée. Ici, c’est la France…
- Ce n’est pas ce que je voulais dire, madame Maurel…
- Fiona…
C’est vrai. A la longue, les « madame Maurel » me font pousser une barbe blanche. Ce qui pour mon âge et mon sexe est on ne peut plus rare et dérangeant.
Le colonel ne réagit pas. S’il tient à ce qu’on l’appelle par son grade, il ne va pas jouer au petit jeu de la proximité avec nous. Il termine donc posément son explication sans relever mon intervention.
- La dame joue… Poker, roulette… Ce sont des dettes qu’elle a laissées en France.
- Eh bien ! Il est à croire que Londres est le Las Vegas de l’Europe. Y viennent tous ceux qui ont besoin de fric !
Je profite du blanc provoqué par l’exclamation d’Hélène pour évoquer le plus suspect de mes convives d’un soir. Il s’appelle Marc Boulier.
- Et c’est tout ce que je sais de lui. Il n’a pas desserré les dents de la soirée. Onomatopées et borborygmes auront été ses seules réponses.
- C’est un ingénieur spécialisé dans l’informatique. Très secret effectivement. Raison pour laquelle on l’a fait venir ce soir.
- A surveiller prioritairement ! lâche Maurier.
Le ton quasi martial du colonel ne me trompe pas, il fait ça pour donner le change. Il se doute bien que si, avec le profil dudit Marc, on ne lance pas une surveillance, je vais sur le champ en référer à Jacquiers. Il n’a pas envie qu’un coup de téléphone le réveille en pleine nuit.
- Moi j’avais un drôle d’oiseau aussi, fait Hélène. Mais tout l’opposé de celui de Fiona. Lui, il jacassait tout le temps. Pénible, le gars ! Je suis bien certaine que j’en sais plus que vous, commandant Laborie, sur lui. D’abord c’est un croulant qui devrait être à la retraite depuis longtemps, il a 70 balais et il joue toujours au train électrique…
- C’est Philippe…
- Qui est Philippe, mon colonel ?
- Philippe de Saint-Amont, président-directeur-général des assurances Near Star. Un familier de l’ambassade… Grâce à lui, j’apprends beaucoup sur ce qu’il se passe dans la ville.
Un temps, juste pour qu’Hélène et moi puissions bien assimiler ce qu’il va nous dire.
- C’est un ami… Mon meilleur sur Londres… Donc, vous le rayez de votre liste de suspects. Et nous n’en parlons plus.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Ven 1 Mai 2015 - 23:54

MARDI 24 JUILLET 2012

Malgré mes yeux affligés de clignements nerveux pathétiques, je m’oppose à l’idée de retourner seule à l’hôtel. Puisqu’Hélène tient à retourner au studio pour deux heures de travail, je choisis de l’accompagner. On ne se quitte pas ! Dans quelques jours peut-être bien qu’on ne se supportera plus mais, là, ça va encore. Donc, je ne la laisse pas. Dieu seul sait – et encore ! - ce qu’elle est capable d’imaginer pour occuper sa nuit !
Le chauffeur de taxi, exquis de politesse mais gourmand au plan finanicer, nous largue devant la porte des studios à minuit trente environ.
- Tu crois vraiment qu’il y a encore quelqu’un ? dis-je.
- Ecoute ! Ce n’est pas parce que tu as des habitudes de petite bourgeoise qui se couche tôt que tout le monde est obligé de vivre à ton rythme.
- C’est pas ça… A quelle heure tu as dit que tu viendrais ?
- Minuit, me répond Hélène en se tordant la bouche. J’aurais pu téléphoner pour prévenir du retard mais je pensais qu’on arriverait plus vite.
Bien sûr qu’elle s’inquiète d’un possible abandon de poste par son équipe technique ! Avec une demi-heure de retard, il y aurait de quoi… D’un autre côté, c’est elle qui paye, alors il ferait beau voir qu’ils aient des reproches à lui faire…
- Et puis de toutes les manières, ils travaillent toutes les nuits dans le studio 1, ajoute-t-elle pour finir de se convaincre… On ne va pas trouver porte close.
- Tu as remarqué que Sophie Grant n’a pas trainé…
- Elle n’a pas applaudi non plus, précise-t-elle avec un air de dépit.
- Tu ne voulais quand même pas qu’elle t’apporte des fleurs aussi ?...
Je ne sais pas très bien si nous sommes encore dans ce ping-pong verbal au second degré auquel nous adorons jouer ensemble. Il me semble que nos amertumes personnelles commencent à aigrir les choses. Il y a visiblement des points fragiles dans la cuirasse de mon amie.
- Pouce ! dis-je en l’attrapant par l’épaule pour la ramener contre moi. On y va et on verra bien…
Hélène franchit la première la porte en mâchouillant déjà par avance des gerbes entières de « sorry ! ». Elle en grille une bonne dizaine dès l’entrée dans le studio 2 auprès de l’assistant qui est en train de revérifier – que pouvait-il faire d’autre sans elle ? – l’accordage des guitares et le positionnement des micros. Elle lâche le restant en entrant dans la régie. On lui répond par des sourires et du chambrage so british. Du moins c’est ce qu’il me semble.
- Qu’est-ce qu’il a dit ?
- Il m’a demandé s’il y avait des cuisses de grenouilles au repas ce soir…
- Et qu’est-ce que tu as répondu pour qu’ils éclatent de rire comme ça ?
- Que non… S’il y en avait eu, je serais revenue plus vite…
Et elle se met à bondir comme une reinette échappée de son bocal !... On dira ce qu’on voudra, cette fille a le chic pour se faire apprécier. La preuve, moi l’asociale, je l’adore !...
Sans perdre une minute, Hélène redescend dans le studio. Comme j’ai fini par le comprendre, elle a choisi d’utiliser les sessions de nuit pour mettre en boite les bases de ses chansons. Ce sont des jets directs, des structures encore pataudes le plus souvent mais qu’elle se fait fort d’enrichir une fois que le sommeil sera venu l’aider à décanter tout ça. On dit que la nuit porte conseil, Hélène prend la maxime au pied de la lettre.
Pour ma part, je me cale dans un des fauteuils libres de la régie son et j’assiste avec le sentiment d’être une privilégiée à la naissance de la mélodie correspondant à l’idée née le matin même dans le taxi. L’histoire de la fille qui a passé son nom sur Google pour savoir ce qu’on pensait d’elle.
Hier j’ai tapé mon nom sur internet
Le genre d’idée à la con, un peu malsaine.
Pour le moment c’est tout ce qu’Hélène a comme parole, alors elle complète en yaourt tout en balayant énergiquement les six cordes de la guitare sèche. Je lui fais confiance, le reste viendra à son heure. Peut-être que tout sera sur le papier demain dès le réveil.
- Take six ! lance Hélène.
- OK, répond l’ingénieur du son.
Les accords recommencent à s’égrainer pour essayer de dessiner les bases d’une intro.
Et puis il y a un bruit sourd ! Comme si quelqu’un avait violemment crevé la grosse caisse de la batterie.
Je me précipite vers la vitre.
- Et merde ! Il fallait bien que ça arrive !...
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Sam 2 Mai 2015 - 13:50

Je ne connais pas le type qui vient d’entrer dans le studio 2 avec fracas mais à sa façon de fondre sur Hélène, je me doute bien qu’il est là pour s’en prendre à elle. D’ailleurs, avant de me décider à me lancer dans l’escalier pour la secourir, j’ai le temps de le voir s’accrocher aux épaules de mon amie.
- Fight !
Oui, Andy a bien résumé la situation. Ca sent la bagarre !...
Les mecs abandonnent leurs fauteuils de cuir et me suivent.
Vu de l’escalier, la situation a déjà pris un tour un peu différent. Le haut de la robe d’Hélène est déchiré mais l’énergumène énervé est à genou devant elle avec un bras qui s’apprête à rejoindre son homologue par un chemin non prévu par Dame Nature.
- What do you want ?
La brusque poussée d’adrénaline causée par l’attaque surprise m’a mis les nerfs en pelote et le fait d’entendre cette simple phrase me plonge dans une crise de rire imbécile. Je crois entendre Chirac pris à partir lors d’un voyage en Israël et rétorquant ce « What do you want » agrémenté de quelques autres considérations sur un retour rapide à son avion our rentrer en France.
- Attends, je me fais agresser et toi, tu te contentes de rigoler.
- Je t’expliquerai plus tard, dis-je entre deux hoquets.
- Ok…
Hélène accentue sa clé de bras sur le quidam menaçant. Ca me rappelle celle qu’Arthur avait fait subir à un voisin irascible rue Jules César ; le gars s’était retrouvé à l’hosto et mon chéri avait eu des ennuis. Ce souvenir suffit à me rendre le contrôle de mes nerfs.
- Fais gaffe ! Ne le casse pas !... Jacquiers n’aimerait pas…
Je me mords les lèvres mais trop tard. S’il y avait bien un nom à ne pas prononcer c’était celui du colonel. Tant que j’y étais, j’aurais pu aussi lui dire de penser à la mission… je dois être une championne de la discrétion dans ma catégorie.
- Je veux juste qu’il me dise ce qu’il me veut ?... What do you want ?!
Cette fois-ci, plus d’éclat de rire de ma part. Andy annonce qu’il va appeler la police. Le mot a un effet magique sur le tordu – dans tous les sens du terme – de service. Il consent enfin à dire quelque chose de constructif.
- Sorry ! Sorry !... Please don’t call the police ! Please…
- Il fallait y penser avant, mon coco, réplique Hélène. Who are you, voyou ?
- I’m Stuart Greensleeve… The producer !...
- Et merde ! s’écrie Hélène en lâchant d’un coup le bras du gars…
- C’est qui ?...
- Le producteur de Blueway Station… Enfin, le nouveau producteur… Le fils de son père quoi…
Stuart Greensleeve se redresse pendant qu’Hélène tente, en vain, de remettre la bretelle de sa robe qui a craqué sous l’assaut.
- You’re a bitch ! lance le gars en pointant son index vers Hélène.
- Qu’est-ce qu’il veut que tu ailles faire à la plage ?!...
- Mais non, Fiona… Pas beach, bitch ! Il me traite de salope, ce gros connard !
Gros, Stuart Greensleeve ne l’est pas vraiment. Il serait même plutôt élancé, la quarantaine élégante et friquée, avec de beaux yeux sombres et une propension certaine à se masser vigoureusement le poignet droit. En tous cas, depuis qu’il a dit son nom, les gars du studio ont beaucoup moins envie d’intervenir pour l’éloigner d’Hélène ; Andy a même rangé son portable dans la poche de son pantalon. Cela me suffit pour deviner que c’est un nom respecté dans la profession et que ce gars doit faire, sinon la pluie et le beau temps, du moins contribuer à faire vivre l’industrie du disque britannique. D’ailleurs, même Hélène semble avoir perdu son envie de le casser en deux.
- So… What do you want ? répète-t-elle mais d’une voix ayant perdu sa stridence.
Il lui répond en anglais et comme c’est trop rapide pour mon traducteur intégré personnel, je ne comprendrais que lorsqu’Hélène me traduira ensuite le sens de ces propos.
- Vous êtes en train de ruiner mon label avec vos saloperies de baise !... Sophie Grant est revenue il y a trois quarts d’heure et elle a fait une scène à Jim… Il lui avait dit qu’il était allé jouer sur le disque de la petite Française toute la nuit mais que c’était une espèce de laideron informe et qu’il ne fallait pas qu’elle s’inquiète… Il parait que vous étiez au même repas que Sophie ce soir à l’Ambassade de France. Alors, quand elle vous a vue, elle a compris qu’il s’était foutu de sa gueule… Du coup, elle s’est barrée… Jim s’est barré pour la rattraper… Et maintenant les autres veulent se barrer aussi.
- Ecoutez, monsieur Greensleeve, répond-elle en anglais. Jim était bourré quand il est parti avec moi. Vous direz à Sophie Grant qu’il ne s’est rien passé entre lui et moi. Et si elle veut l’entendre de ma voix, qu’elle vienne me poser la question en face ! Sur ce, vous êtes du métier et vous savez que le temps c’est de l’argent… Donc, faut que je bosse. Dégagez !
Ave tous les ménagements dû à son nom, Andy attrape le producteur par une épaule et l’oriente vers la sortie. Plutôt que surveiller qu’il s’éloigne bien, je regarde Hélène qui tire une tronche pas possible. Un court instant j’ai l’impression de la voir grandir, mûrir, mesurer les conséquences de ses actes. Un court instant…
- Eh ! Ne me regarde pas comme ça ! me lance-t-elle… J’ai l’habitude de gérer les petites copines courroucées mais c’est la première fois qu’on m’envoie un producteur pour m’engueuler. Laisse-moi le temps de m’adapter !...

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Sam 2 Mai 2015 - 17:51

A 3 heures du matin, bien que le matelas soit bien moelleux et les paupières bien lourdes, le sommeil semble avoir perdu mon adresse. Cela fait vingt bonnes minutes que nous sommes rentrées mais le film de la journée précédente défile toujours dans ma tête. Si chacune des journées de mon séjour londonien doit avoir la même densité, je vais revenir à Toulouse sur les genoux... Bah, si ce n’est pas entre quatre planches, je pourrais dire que j’ai eu de la chance !
Il y a finalement deux sources de tensions différentes dans nos vies anglaises. Celle liée à la quête d’un fantôme nommé Perfide Albion qui n’avance pas d’un pouce ; et ça m’énerve déjà. Celle découlant des bêtises d’ado attardée d’Hélène qui, elle, n’a pas tardé à nous exploser à la figure. En fait, j’en viens à me demander si mon devoir ne serait pas de référer à mon supérieur hiérarchique du bazar créé par mon amie. J’ai l’impression en ne le faisant pas de ne pas être à la hauteur des attentes du colonel Jacquiers, l’homme à qui je dois tant. D’un autre côté est-ce que je peux faire ça à Hélène ?
Voilà ce qui m’énerve et me tourmente. Voilà ce qui me transforme en toupie humaine dans mon lit. Un coup tournée à droite, un coup tournée à gauche, un coup sur le dos avec les mains croisées sous la nuque. Je commence à connaître le plafond de l’hôtel par cœur. Ca s’appelle clairement une insomnie.
Je repousse les draps bien décidée à occuper ce grand blanc de sommeil par la lecture du roman de Ludmilla. C’est en me levant pour aller récupérer mon ordinateur que mon esprit m’aiguille sur une toute autre chose. Ce Stuart Greensleeve, pourquoi a-t-il dit que la coucherie d’Hélène et Jim Wright allait tuer son label ?... Si ce type est connu et respecté dans le monde des studios c’est qu’il doit avoir une maison de production qui assure. Alors je sais bien qu’on se plaint depuis dix bonnes années d’une crise du disque, comme on se plaint d’une crise du livre d’ailleurs, mais quand même ! Tout perdre à cause d’un enregistrement qui foire, ça me paraît quand même gros !
Et puis, en plus, je ne sais rien sur ce fameux groupe Blueway Station. A chaque fois, Hélène me vanne sur mon inculture crasse et ma chère fierté, celle qui m’aide tant à vivre en cas de coups durs, commence à en avoir assez.
Donc, pas de pdf de La Septième femme d’Henri VIII mais un saut sur Wikipedia pour lire l’article concernant le groupe londonien.
Je n’ai pas de préventions particulières contre l’encyclopédie en ligne multinationale… Je préfère juste me renseigner d’abord sur celle que Ludmilla pilote et à laquelle je donne de temps en temps quelques fichiers. Je la zappe pourtant tant je suis sûre que Ludmi n’a, elle non plus, jamais entendu causer de Blueway Station. D’ailleurs, dans la version française de Wikipedia, il y a finalement assez peu de choses… Ce qui tend à prouver qu’Hélène exagère quand elle moque mon ignorance de l’existence de ce groupe. Cela doit être une de ces formations underground très connues dans leur quartier de Londres mais qui n’ont pas atteint le succès planétaire… Ni même continental d’ailleurs…
Formé dans le quartier chic de Bloomsbury, entre universités, musées et jardins, Blueway Station attestait soudain à la fin des années 60 que le rock et la pop pouvaient être pratiqués par des gosses de riches. Du moins c’est ainsi que Robert Greensleeve, celui qui les découvrit et en devint le producteur, les vendit au Royaume-Uni. Les nouveaux Beatles ne viendraient pas des quartiers modestes de Liverpool sentant la fumée et le poiscaille mais des maisons huppées du sud de Camden. L’ambition de Paul Wright, le leader, était de reprendre là où les Liverpuldiens s’étaient arrêtés… Car, pour lui, la bifurcation prise vers le psychédélique par les quatre gars des bords de la Mersey était une voie sans issue. Que le rock devienne pop, oui. Mais pas comme ça. C’était là l’esprit et la logique de Blueway Station : s’engouffrer dans une rue négligée par les brillants prophètes de la pop-music et désertée par tous les autres groupes qui essayaient de les singer, y faire éclore rapidement quelques tubes forts et prendre une longueur d’avance suffisante pour devenir les nouveaux étendards de la musique populaire britannique avant de ravager le monde.
Sur cette idée de Paul Wright, Robert Greensleeve allait greffer sa patte de producteur ambitieux. Il écouta jouer le groupe au cours d’une session interminable de trois heures, les signa et programma immédiatement une semaine d’enregistrement dans un studio. Au bout de trois jours, catastrophé par le résultat, il prit le leader à part et lui proposa un deal : changer deux des trois accompagnateurs du chanteur-compositeur et intégrer un cinquième membre qui puisse tenir convenablement un clavier. George Martin avait demandé l’éviction de Pete Best ; Robert Greensleeve allait encore plus loin. Exit donc, en échange d’une forte somme en dollars, Malcolm « Giant » Small et Chris Upperwood. A la place, arrivèrent William « Bill » Townsend à la basse, James Michaelson aux guitares rythmiques et Gary Rainy aux claviers. De ce gigantesque renouvellement ne subsistait derrière ses futs que Geoffrey Wright, le frère aîné de Paul… Une indication, mais non sourcée, sur la version anglaise de Wikipedia, affirme qu’il aurait dû être aussi dans la charrette des condamnés mais que son cadet avait refusé de continuer sans lui. Affirmation pouvant être logique mais que mon esprit un peu trop cartésien ne pouvait s’empêcher de trouver trop « romantique ». La détermination de Greensleeve - et les arguments sonnant et trébuchant qui l’accompagnaient - ne se pouvait comparer qu’à l’ambition du leader du groupe. Pour prendre la place que les Beatles s’apprêtaient à abandonner, il n’aurait pas hésité à sacrifier son propre frère. J’en mettais ma main à couper.
En quatre jours, la nouvelle formation mit en boite treize chansons qui constituèrent leur premier album sorti à l’automne 1969. Il s’intitulait et s’intitule donc toujours…
Perfide Albion !...
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