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 Blueway Station [Fiona 10 - en cours]

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MBS



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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Sam 2 Mai 2015 - 17:51

A 3 heures du matin, bien que le matelas soit bien moelleux et les paupières bien lourdes, le sommeil semble avoir perdu mon adresse. Cela fait vingt bonnes minutes que nous sommes rentrées mais le film de la journée précédente défile toujours dans ma tête. Si chacune des journées de mon séjour londonien doit avoir la même densité, je vais revenir à Toulouse sur les genoux... Bah, si ce n’est pas entre quatre planches, je pourrais dire que j’ai eu de la chance !
Il y a finalement deux sources de tensions différentes dans nos vies anglaises. Celle liée à la quête d’un fantôme nommé Perfide Albion qui n’avance pas d’un pouce ; et ça m’énerve déjà. Celle découlant des bêtises d’ado attardée d’Hélène qui, elle, n’a pas tardé à nous exploser à la figure. En fait, j’en viens à me demander si mon devoir ne serait pas de référer à mon supérieur hiérarchique du bazar créé par mon amie. J’ai l’impression en ne le faisant pas de ne pas être à la hauteur des attentes du colonel Jacquiers, l’homme à qui je dois tant. D’un autre côté est-ce que je peux faire ça à Hélène ?
Voilà ce qui m’énerve et me tourmente. Voilà ce qui me transforme en toupie humaine dans mon lit. Un coup tournée à droite, un coup tournée à gauche, un coup sur le dos avec les mains croisées sous la nuque. Je commence à connaître le plafond de l’hôtel par cœur. Ca s’appelle clairement une insomnie.
Je repousse les draps bien décidée à occuper ce grand blanc de sommeil par la lecture du roman de Ludmilla. C’est en me levant pour aller récupérer mon ordinateur que mon esprit m’aiguille sur une toute autre chose. Ce Stuart Greensleeve, pourquoi a-t-il dit que la coucherie d’Hélène et Jim Wright allait tuer son label ?... Si ce type est connu et respecté dans le monde des studios c’est qu’il doit avoir une maison de production qui assure. Alors je sais bien qu’on se plaint depuis dix bonnes années d’une crise du disque, comme on se plaint d’une crise du livre d’ailleurs, mais quand même ! Tout perdre à cause d’un enregistrement qui foire, ça me paraît quand même gros !
Et puis, en plus, je ne sais rien sur ce fameux groupe Blueway Station. A chaque fois, Hélène me vanne sur mon inculture crasse et ma chère fierté, celle qui m’aide tant à vivre en cas de coups durs, commence à en avoir assez.
Donc, pas de pdf de La Septième femme d’Henri VIII mais un saut sur Wikipedia pour lire l’article concernant le groupe londonien.
Je n’ai pas de préventions particulières contre l’encyclopédie en ligne multinationale… Je préfère juste me renseigner d’abord sur celle que Ludmilla pilote et à laquelle je donne de temps en temps quelques fichiers. Je la zappe pourtant tant je suis sûre que Ludmi n’a, elle non plus, jamais entendu causer de Blueway Station. D’ailleurs, dans la version française de Wikipedia, il y a finalement assez peu de choses… Ce qui tend à prouver qu’Hélène exagère quand elle moque mon ignorance de l’existence de ce groupe. Cela doit être une de ces formations underground très connues dans leur quartier de Londres mais qui n’ont pas atteint le succès planétaire… Ni même continental d’ailleurs…
Formé dans le quartier chic de Bloomsbury, entre universités, musées et jardins, Blueway Station attestait soudain à la fin des années 60 que le rock et la pop pouvaient être pratiqués par des gosses de riches. Du moins c’est ainsi que Robert Greensleeve, celui qui les découvrit et en devint le producteur, les vendit au Royaume-Uni. Les nouveaux Beatles ne viendraient pas des quartiers modestes de Liverpool sentant la fumée et le poiscaille mais des maisons huppées du sud de Camden. L’ambition de Paul Wright, le leader, était de reprendre là où les Liverpuldiens s’étaient arrêtés… Car, pour lui, la bifurcation prise vers le psychédélique par les quatre gars des bords de la Mersey était une voie sans issue. Que le rock devienne pop, oui. Mais pas comme ça. C’était là l’esprit et la logique de Blueway Station : s’engouffrer dans une rue négligée par les brillants prophètes de la pop-music et désertée par tous les autres groupes qui essayaient de les singer, y faire éclore rapidement quelques tubes forts et prendre une longueur d’avance suffisante pour devenir les nouveaux étendards de la musique populaire britannique avant de ravager le monde.
Sur cette idée de Paul Wright, Robert Greensleeve allait greffer sa patte de producteur ambitieux. Il écouta jouer le groupe au cours d’une session interminable de trois heures, les signa et programma immédiatement une semaine d’enregistrement dans un studio. Au bout de trois jours, catastrophé par le résultat, il prit le leader à part et lui proposa un deal : changer deux des trois accompagnateurs du chanteur-compositeur et intégrer un cinquième membre qui puisse tenir convenablement un clavier. George Martin avait demandé l’éviction de Pete Best ; Robert Greensleeve allait encore plus loin. Exit donc, en échange d’une forte somme en dollars, Malcolm « Giant » Small et Chris Upperwood. A la place, arrivèrent William « Bill » Townsend à la basse, James Michaelson aux guitares rythmiques et Gary Rainy aux claviers. De ce gigantesque renouvellement ne subsistait derrière ses futs que Geoffrey Wright, le frère aîné de Paul… Une indication, mais non sourcée, sur la version anglaise de Wikipedia, affirme qu’il aurait dû être aussi dans la charrette des condamnés mais que son cadet avait refusé de continuer sans lui. Affirmation pouvant être logique mais que mon esprit un peu trop cartésien ne pouvait s’empêcher de trouver trop « romantique ». La détermination de Greensleeve - et les arguments sonnant et trébuchant qui l’accompagnaient - ne se pouvait comparer qu’à l’ambition du leader du groupe. Pour prendre la place que les Beatles s’apprêtaient à abandonner, il n’aurait pas hésité à sacrifier son propre frère. J’en mettais ma main à couper.
En quatre jours, la nouvelle formation mit en boite treize chansons qui constituèrent leur premier album sorti à l’automne 1969. Il s’intitulait et s’intitule donc toujours…
Perfide Albion !...
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 3 Mai 2015 - 13:47

La reformation du groupe avec les enfants des membres n’était pas du tout annoncée sur l’édition française de Wikipedia. En revanche, sur la version anglaise, mieux informée, on évoquait un projet de renaissance du groupe en 2002 que la mort subite de Robert Greensleeve avait fait capoter avant de revoir le quintet en studio. Entre 1976, date de la séparation de Blueway Station, et cette date, chacun des membres avait poursuivi son petit bonhomme de chemin musical. Sans grand succès, sauf pour Paul Wright qui avait enfilé trois hits nationaux, classés dans les dix premières places des charts, avant de « mettre la flèche » comme on dit en vélo, pour se retirer à la campagne.
Il me faut parcourir les sites de potins du net pour trouver un début de commencement d’info sur la suite. En 2009, Stuart Greensleeve a tenté de convaincre les quatre survivants (Gary Rainy étant mort en 2007 dans un accident d’hélicoptère au-dessus des Alpes). Là, Paul Wright, paraphrasant George Harrison, aurait lâché : « pas tant que Gary sera mort »).
Et voilà ! C’est tout !
Donc, ce qui est en train de se tramer dans le studio n°1 d’Abbey Road est fait en secret et personne n’a communiqué dessus. Sans quoi, on s’en doute, ce serait quelque part sur la toile. Les fans de Blueway Station en parleraient, certains avec espoir, d’autres avec dégoût. Pour les uns, une renaissance du groupe – même avec une next generation – serait la plus divine des surprises ; pour les autres, ce ne serait qu’une magouille financière, une arnaque aux sentiments de vieux fans.
Voilà pourquoi il me faut aller voir comment se porte réellement le label Green-Bell. Je n’imagine pas que ce projet soit une œuvre purement artistique ou philanthropique !
Coup d’œil à ma montre. Bientôt quatre heures… Je hais ce déphasage horaire… « Demain » va être une horreur à vivre.
- Désolée ! J’ai vu qu’il y avait toujours de la lumière…
Quelque part, le retour d’Hélène à ses habitudes – la porte de ma chambre s’est ouverte sans prévenir – serait presque une chose rassurante. Si elle n’enchaînait pas aussitôt…
- Je n’arrive pas à dormir… Je me dis que j’ai fait une connerie.
Alors là oui, quelque chose a changé chez mon amie. Des remords formulés à haute voix, ça c’est du quasi jamais vu.
- Tu dis ça pour Sophie Grant ?... Ben, ma vieille, c’est à elle qu’il faudrait aller l’expliquer. Moi, je sais bien que tu remâches ça depuis hier soir.
- Je suis sûre que tu cherches à te renseigner sur Greensleeve et sur Blueway Station… J’aurais pu aussi te dire…
- Que leur premier album s’appelait Perfide Albion… C’est sûr que ça aurait pu m’aider à regarder les choses différemment…
- Avec ta manie de faire des rapprochements entre tout, je me disais que tu allais trouver ça étrange et que tu allais te bourrer le mou avec des théories fumeuses.
- Parce que, pour toi, cela ne veut rien dire cette étrange coïncidence ?
- Absolument rien…
Je veux bien croire que, comme le dit Hélène, je suis capable de m’inventer des trucs pas possibles. Mais là !… Quand même !...
- Alors, dis-moi pourquoi ce n’est qu’une coïncidence ? Qu’est-ce que tu sais que je n’ai pas été capable de trouver sur le net ?
- Cette reformation c’est le coup de poker d’un type qui a laissé péricliter la boite de son papa et qui ne voit que dans le retour aux bonnes vieilles recettes le moyen de s’en sortir. Il a promis un gros paquet de fric à chacun des enfants pour venir tenir sa partie dans l’ensemble. Chacun essayait de se faire un prénom dans l’industrie de la pop mais sans vrai succès. C’est donc un échange gagnant-gagnant. Ils se font connaître avec cet album qui doit rester unique et Greensleeve capitalise en les signant individuellement pour leurs futurs opus solo. Et il y a un maître mot. Secret total sur ce qui se trame. Greensleeve a peur de se faire doubler par d’autres producteurs.
- De là, la crise de ton copain ce soir… Et d’un, tu fous le bordel dans son groupe si difficilement monté… Et de deux, tu ouvres la porte à des règlements de compte sonores pouvant mettre fin au secret du projet… Ben, je comprends mieux que tu aies des scrupules… Et que lui ait eu envie de t’emplafonner.
- Bien sûr, tu devines comment ils vont l’appeler cet album ?
- Pour un projet qui se veut secret, je trouve que tu en sais beaucoup…
- Faire parler les mecs, ça me connaît. Ce brave Jim, entre deux solos de guitare, a été loquace la nuit dernière.
- Et tu lui as promis quoi comme récompense ?
- A ton avis ?...
Je ne sais pas trop si j’ai envie de rire avec ça. Hélène en Mata-Hari obtenant des confidences sur l’oreiller, c’est une idée qui me gêne.
- Je ne lui rien promis, reprend-elle sans la moindre trace d’embarras… Après une bouteille de whisky, il tenait toujours très bien sa gratte mais plus du tout sa langue… Si je l’ai ramené ici c’était aussi pour qu’il n’aille pas s’épancher ailleurs.
- Et parce que, toi, tu comptais bien t’épancher dessus…
Je reconnais humblement que ce jeu de mot était nul. Mais à quatre heures du mat’ c’est tout ce que j’ai trouvé pour taquiner ma copine.
- Alors ? Il va s’appeler comment cet album ? The return of Blueway Station ?
- Ben non, coucourde !... Perfide Albion II bien sûr.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 3 Mai 2015 - 22:03

Après une telle révélation, il n’y a plus qu’à laisser infuser l’information pendant une courte nuit de sommeil.
On a dû encore papoter jusqu’à cinq heures guettant sur le visage de l’autre les signes évidents d’un effondrement dû à la fatigue ; lorsqu’il est venu, nous l’avons accueilli comme une bénédiction. Voire une délivrance.
A neuf heures, il faut la sonnerie conjointe de nos deux téléphones portables pour nous tirer du lit que nous avons partagé.
- Je déteste ça, râle Hélène… Je sais pourquoi je ne voulais pas faire un boulot normal.
Comme dans la célèbre chanson, je me lève et je la bouscule. Mais cela finit par réveiller complètement mon amie qui saute du lit et se précipite la première vers la douche. Bien fait pour moi !
Je rallume l’ordinateur pour consulter mes mails. Réflexe idiot, je le reconnais. Qui a bien pu m’écrire entre cinq et neuf heures du matin ?
Ludmilla bien sûr ! D’autant qu’avec le décalage d’une heure entre Londres et Toulouse, la matinée est déjà bien entamée en France. Et Ludmilla se lève tôt.
Ma « petite sœur adoptive » ne se permet pas de me demander ce que je pense de son roman. En revanche, elle me signale quelques scories sur mon propre « manuscrit » : des mots oubliés, des lettres inversées et une phrase qu’elle juge inutilement lourde. Bien évidemment, cela m’énerve juste ce qu’il fallait pour finir de me réveiller. J’ai beau relire plusieurs fois, il se trouve toujours de ces erreurs bêtes qu’un œil entraîné ou neutre seul peut remarquer.
Je réponds en la remerciant et en disant que son roman est passionnant, bien écrit mais que je n’ai décidément pas son talent de traqueuse de coquilles. Dans la foulée, j’envoie un mail à Arthur pour lui donner des nouvelles et lui signaler que je compte bien profiter de ma journée pour aller récupérer mes accréditations officielles pour accéder aux tribunes de presse des Jeux. Ce n’est pas que je m’ennuie avec Hélène ou que la regarder travailler soit sans intérêt… Non c’est juste que dans une vie aussi trépidante que la mienne, il n’est que rarement possible de se concentrer sur une seule chose. Donc, pas de studio pour moi aujourd’hui – du moins ce matin -, je vais partir à la découverte de la capitale britannique derrière son habillage aux cinq anneaux multicolores.
A dire vrai, l’idée que j’aurais pu rester une ou deux heures de plus au lit me lamine l’esprit et le corps. A moins que ce ne soit une peur panique d’âtre lâchée seule dans la grande ville anglophone.

Hélène a été assez sympa pour demander au chauffeur de taxi de me conduire jusqu’au parc olympique où se trouve le Main Press Centre. Elle n’est pas allée jusqu’à me payer la course. Je claque donc une partie des livres sterling obtenues à Toulouse dans un bureau de change de la rue du Taur.
En claquant la portière, je réalise que la partie la plus inattendue de ma quinzaine londonienne commence. Etre présente lors de l’enregistrement d’un disque d’Hélène, ce n’est pas la première fois puisque son précédent opus a été réalisé chez moi, au château de Charentilly. Devoir découvrir ce que trament quelques cerveaux dérangés ce n’est pas là encore une innovation dans ma vie devenue si aventureuse ces dernières années. En revanche, me retrouver dans la peau d’une journaliste et couvrir des épreuves sportives, alors là c’est de l’inédit pour moi qui me suis surtout signalée dans mon existence par la mise en application du célèbre « No sport » de Winston Churchill. Jusqu’à ce que j’enfourche mon vélo de route à 27 vitesses bien sûr…
Il y a déjà une « joyeuse » effervescence aux abords et, a fortiori, à l’intérieur du Main Press Centre. Le bâtiment, une sorte de quadrilatère blanc de plus de 250 mètres de long, est ouvert depuis déjà un mois mais je ne suis pas la seule à arriver au dernier moment. D’ailleurs, à quoi aurait-il servi aux différents organes de presse d’avoir tout leur effectif sur place trois semaines avant la cérémonie d’ouverture ?
Pour La Garonne libre, Arthur avait décidé d’envoyer Jean-Claude Chu en avant-garde ; il était chargé de prendre ses marques, d’envoyer quelques articles ou reportages sur l’enclenchement du compte-à rebours olympique (ouverture des sites ; arrivée des premiers athlètes ; fuites éventuelles sur le contenu de la cérémonie d’ouverture). Le reste de la délégation toulousaine, quatre autres journalistes, devait arriver le lendemain et se mettre directement en action. Moi, électron libre ayant l’oreille – et pas seulement – de la direction, je pouvais me permettre de flâner sur les différents sites, dans la ville, de prendre contact avec les athlètes pour évoquer leur regard sur Londres et sur la compétition. Cette liberté faisait que je pouvais venir retirer mes passes quand je le voulais… ou quand je le pouvais.
Et le moment c’est maintenant ! Fort heureusement, ma bonne fée – qui est pour quelques heures encore sur les bords de la Méditerranée – a bien fait les choses. Un texto m’a appris fort opportunément que Jean-Claude Chu allait venir me réceptionner devant la porte du Main Press Centre et m’accompagner tout au long des démarches.
Ce genre de situation est toujours pour moi un cas de conscience épineux. Je n’aime pas être avantagée, tirer un privilège de ma situation que ce soit celle d’universitaire, d’éditrice ou d’épouse d’un patron de presse. Là, même si je reconnais que savoir qu’il y aura quelqu’un pour me guider me permet de moins stresser, la manière dont les choses se sont goupillées me met mal à l’aise. Le brave gars pouvait-il dire non à son patron sachant que la dame qu’il devait piloter était la légitime de celui-ci ? Difficilement…
C’est dans ces cas-là que, l’esprit étant centré sur une préoccupation, on ne fait pas attention à ce qu’on dit. Lorsque j’aperçois le journaliste avec son blouson aux couleurs de La Garonne libre, je me fends d’un cri du cœur qui n’était surtout pas celui à lancer.
- Jean-Claude, vous tombez bien !
Celle-là, il a dû l’entendre des dizaines de fois depuis qu’il est gamin. Je n’ai bien sûr pas fait exprès mais le mal est fait. A chaque fois que je vais le regarder, lui parler, va me revenir en tête cette expression malheureuse. Et je crains qu’il n’en soit de même pour lui.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Mar 5 Mai 2015 - 21:16

Le Main Press Center est un espace dont le contenu dépasse sa simple fonction apparente. S’il s’agit bien d’un point central pour les journalistes du monde entier, ceux-ci ne se contentent pas d’y travailler sur les tables nombreuses et de toutes formes disponibles. On y trouve tout aussi bien une poste, une grande épicerie et une laverie. C’est un vrai lieu de vie. De jour comme de nuit.
Pour le moment, ce ne sont point ces fonctionnalités-là qui m’intéressent mais bien l’obtention de mes précieux sésames. Seulement, avant de parvenir aux hôtesses remparées derrière leurs comptoirs blancs, il faut faire une queue dont j’évalue la durée à une bonne quarantaine de minutes. Attendre n’est déjà pas mon fort mais attendre après une nuit aussi brève ne tarde pas à me poser problème (d’autant que je n’ai pas pris de petit-déjeuner comme d’habitude). Mes jambes flageolent et je me sens obligée de m’agripper au bras de Jean-Claude Chu pour ne pas m’effondrer.
Trouvant la situation terriblement gênante et cherchant à tromper l’ennui qui me gagne dès que je me retrouve sans rien à faire, je commence à le questionner sur ses premières impressions londoniennes.
- Alors, Jean-Claude, Londres est prête ?
- Ca semble au point. Evidemment, ici, on peut penser que ça traine mais j’ai fait déjà deux Coupes du monde de foot et les Jeux d’hiver de 2010, c’était moins bien organisé pour la presse.
- Et la sécurité ?
- Omniprésente sans être étouffante. Depuis les attentats de 2005, la ville s’est habituée à la menace et tout paraît sous contrôle.
- Donc quelqu’un qui voudrait gâcher la fête ?...
- Aurait du mal à y parvenir, je pense.
Je ne sais pas à vrai dire si les propos du journaliste me rassurent vraiment. Des dingues comme Perfide Albion ont toujours un avantage sur les services de sécurité, c’est justement qu’ils sont dingues et qu’ils font des trucs que des esprits sensés et cartésiens ne peuvent imaginer. D’ailleurs c’est bien simple, si je devais commettre un acte terroriste en ce moment précis, je ne saurais comment procéder. Nous avons été fouillés avant d’entrer dans la zone olympique, on voit clairement des caméras de surveillance accrochées aux piliers du Main Press Centre et certains types baraqués qui naviguent dans le bâtiment portent des badges qui ne sont pas ceux dédiés aux journalistes. A première vue, rien ne peut se passer ici.
Sauf que si j’étais dingue, je me ficherais de trouver une faille et je foncerais dans le tas… ou, au contraire, j’aurais une telle volonté de destruction que je serais capable de passer des heures à trouver la faille à laquelle personne n’a songé.
- La seule solution serait d’être déjà à l’intérieur de l’organisation…
- Pardon ?
- Excusez-moi… Je pensais à haute voix…
- C’est bien ce qu’il me semblait.
Décidément, cela fait deux fois que je ne contrôle pas mes propos. Ca commence à faire beaucoup…
Je m’auto-flagelle d’abondance tout en essayant de trouver une explication logique à ma remarque un peu étrange.
- Vous avez raison, reprend Jean-Claude Chu. Pour être au plus près de l’organisation et comprendre comment fonctionne toute cette grande machinerie, il faudrait être parmi les personnes qui portent des badges d’une autre couleur que les nôtres. Je suis sûr que certains organes de presse ont essayé d’introduire des journalistes mais à moins de prendre un pigiste n’ayant jamais bossé pour aucun média, les recruteurs ont dû trouver à chaque fois des traces de journalisme dans le passé des candidats. L’organisation n’a pas envie, je pense, qu’on dévoile les éventuels bugs du système ; il ne m’étonnerait pas que chaque bénévole ait signé une déclaration de confidentialité.
Brave Jean-Claude ! C’est lui qui me sauve la mise sans que j’aie à proférer un énorme mensonge.
L’arrivée d’une nouvelle hôtesse et l’ouverture d’un guichet supplémentaire permettent d’accélérer la manœuvre. Nous avançons de deux pas au lieu d’un.
- Vous avez visité tous les sites ?
- Sur Londres, pas tous… Quant à ceux qui sont excentrés comme les stades de foot ou le site pour les épreuves de voile, il n’est pas prévu que je m’y rende.
- Et ?...
Ma question est volontairement ouverte. Si Jean-Claude pouvait me dire avec ses yeux de spécialiste des choses que la néophyte que je suis serait incapable de voir par elle-même, ce serait on ne peut plus intéressant pour ce que je persiste à appeler mon enquête.
- Les sites sont superbes mais pour le moment, impossible de pénétrer dans le stade olympique à cause des répétitions de la cérémonie d’ouverture.
- Il y aura la reine ?
Ce n’est pas totalement une affirmation. Il me semble me souvenir qu’elle était à Melbourne en 1956 et à Montréal en 1976 mais peut-on imaginer un chef d’Etat serial-déclareur d’ouverture ?
- Evidemment… La reine, des chefs d’Etat et de gouvernement, des huiles à la pelle. Sans le secret pesant sur les tableaux de la cérémonie d’ouverture, il y aurait déjà de quoi mettre le stade en quarantaine une bonne semaine le temps de tout contrôler et de placer chaque homme à sa place.
- Et pas de risques de boycott cette année ?
Je suis les infos plutôt assidument mais je ne regarde pas en permanence ce que crachent les fils d’agence dans le domaine du sport. Il est donc possible que quelque chose m’ait échappé. Fions-nous à un informateur spécialiste de la chose.
- Rien de comparable à ce qui a pu exister par le passé. Il y a juste un peu de friction entre les organisateurs et Israël. L’Etat hébreu voudrait une commémoration de l’attentat de Munich en 72… Seulement, le CIO hésitait à faire ça… Depuis deux jours, c’est clair ; c’est niet ! Une simple minute de silence suffirait pourtant…
- Mais ?...
- Il se dit que certains pays arabes seraient prêts à boycotter si un tel hommage était rendu aux athlètes exécutés par Septembre Noir… Et ces pays sont de grands bailleurs de fonds pour le CIO…
- C’est triste, non ?
C’est tout ce que j’arrive à dire et j’ai conscience que ce n’est pas glorieux. Au fond de moi, j’ose espérer avec candeur que la trêve olympique a une petite valeur. Une simple minute de silence en mémoire de personnes assassinées, cela ne me paraît pas énorme. Pis ! Ce serait un juste retour des choses puisqu’en 1972 le CIO n’avait pas fait grand-chose après le drame. Le show avait continué comme on le ferait dans les théâtres et les music-halls. Un drapeau olympique en berne dans le stade, c’était bien je crois tout l’hommage aux victimes.
Jean-Claude Chu m’apporte encore quelques informations que je m’empresse d’essayer de serrer dans ma mémoire. Au cas où…
Nous arrivons enfin devant une jeune femme qui, d’après son badge, s’appelle Lucy. Parfaitement bilingue, elle me dispense d’avoir recours au journaliste comme truchement, ce qui m’arrange d’un côté mais m’indispose de l’autre. J’ai mobilisé sans raison valable une heure de l’emploi du temps de ce pauvre garçon. Bien sûr il ne fait aucune remarque mais, comme je connais Arthur, il doit exiger un maximum de boulot de la part de ses journalistes. Jean-Claude Chu avait donc sans doute autre chose à faire.
- Je dirais à Arthur tout ce que vous m’avez apporté pendant ce moment.
Ce n’est pas une promesse de prime mais, quelque part, ça y ressemble. C’est le meilleur moyen me semble-t-il d’apaiser mes remords et de reprendre ma liberté pour pouvoir visiter tranquillement le parc olympique.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 17 Mai 2015 - 23:09

Il n’y a pas une agitation si grande que cela dans le parc olympique et cela me déstabilise un peu. Comme on connait maintenant ma faible appétence pour la foule – si ces récits ont réussi à trouver une échappatoire depuis le fond du placard où je les enferme dès qu’ils sont terminés – on ne s’étonnera pas que ce calme relatif me convienne fort bien.
Me voici donc à pied d’œuvre dans cette activité inédite de chroniqueuse et de journaliste. Forte de mon badge coloré, je pourrais entrer dans les différents espaces dévolus à la presse, m’y connecter au net, disposer d’imprimantes en libre service ou même de consoles informatiques si par cas je ne pouvais utiliser mon propre ordinateur. Un généreux sponsor du CIO pourvoit à ce genre de besoins sans rechigner. Donnant, donnant, son nom peut s’emparer pendant quelques mois des anneaux olympiques.
En réalité, je ne pense même pas à user de ces possibilités. Capturer l’atmosphère c’est une chose mais la retranscrire à chaud cela en est une autre. L’historien aime prendre son temps, il accumule les pièces, les données, les notes et, ensuite, après une maturation conséquente, il accouche de sa synthèse. C’est bien ainsi que je me voie procéder. Me nourrir de tout ce que je pourrais remarquer d’insolite, de so british ou, au contraire, de totalement décalé par rapport aux Britanniques, de ces choses qui diraient avec éclat que c’est le monde dans son entier qui est venu se retrouver sur les rives de la Tamise.
Je me laisse aller à jouer à une sorte de paparazzi modèle… Sauf que j’évite de prendre en photo avec mon téléphone portable les gens, ce qui est comme on peut s’en douter une négation même de la fonction de paparazzi. Ce qui m’intéresse, ce sont ces bâtiments ayant poussé dans le nord-est londonien, ce qu’ils peuvent me dire sur leur genèse, sur leur utilité, sur leur capacité à absorber la foule qui va se presser en nombre croissant à partir de demain ou d’après-demain. Sans en avoir vraiment conscience, justement parce que cela ressemble à ma manière de travailler, je suis en train de mettre en œuvre certains des conseils qui m’ont été donnés lors de mes stages de formation à la CIS.
- Toujours savoir où on est. Maîtriser l’espace où on doit se mouvoir, avait répété l’instructeur. Les sorties, où sont-elles ? Les gens qui traversent cet espace, qui et combien sont-ils ?
Le capitaine Manjon n’avait pu que constater mes parfaites dispositions en ce domaine. Je voyais tout et je me repérais sans problème. Il avait essayé de me déstabiliser en s’étonnant qu’une femme ait de telles capacités ; je l’avais contré en m’étonnant qu’un homme ait eu autant d’intelligence pour s’en rendre compte. Ce n’était pas allé plus loin, preuve que j’avais dû franchir l’obstacle avec aisance.
Se repérer dans le parc olympique ce n’est à vrai dire pas très difficile car une signalétique importante a été installée. Nul doute que les déplacements dans cette zone lorsqu’elle n’était encore qu’une banlieue industrielle étaient plus complexes. Sur les bords de la rivière Léa, qui ne devait plus garder de rivière que le simple nom, des usines métallurgiques, chimiques mais aussi alimentaires s’étaient installées depuis les débuts de la Révolution industrielle détruisant peu à peu ce que l’endroit avait pu avoir de bucolique dans les siècles passés.
C’est ce contraste entre ce que cette zone avait pu être et ce qu’elle était devenue – en attendant d’évoluer encore après les Jeux – qui s’impose alors à moi comme premier sujet à éditorialiser. Une histoire du paysage de ce coin de Londres montrant comment l’homme peut parvenir à effacer ses plus crapuleuses négligences… Il lui faut juste une raison assez forte et des arguments financiers irrésistibles. C’était bien ce qui était arrivé ici. Une terre polluée avait laissé place sur plus de 100 hectares à des espaces assainis, inondés de plantes de marécages, plantés de plus de 4000 arbres. Sur cette terre glauque, cette fange encore striée des dégueulis de peintures et de teintures de la chimie locale, on avait fait jaillir des couleurs étonnantes en une série de paysages différents. Après les jeux, l’espace deviendrait un grand parc portant le nom de la souveraine Elisabeth II, un parc rendant à ce coin de Londres une biodiversité qu’il avait perdu depuis des décennies.
Après tout, il y avait peut-être de nobles desseins à vouloir ainsi mettre une ville sous la lumière du monde pendant deux semaines… Quand bien ce n’était – officiellement – que pour l’amour su dport.
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Ven 22 Mai 2015 - 22:26

- Pardon, vous n’êtes pas Fiona Toussaint ?...
Malheur ! Voilà qu’il advient ce que je pensais ne pas risquer de subir pendant mon séjour londonien. Quelqu’un me reconnaît.
Ce quelqu’un est une espèce de grande liane d’au moins 1m80. Cheveux bruns striés de reflets bleus, visage poupin où scintillent deux émeraudes gourmandes, carrure imposante engoncée dans un survêtement tricolore.
Je me suis fait un devoir de ne pas me dérober à ce genre de question quand bien même la chose me pèse énormément. Même si rien n’empêche que la demoiselle partage son amour du sport olympique avec celui de l’Histoire, il est bien plus réaliste d’imaginer que ce sont mes « exploits télévisuels » qui lui ont donné connaissance de mon identité. Pas le genre de passé auquel il est agréable de se rattacher. Surtout quand, comme moi, on est passé à autre chose… et après avoir emprunté des chemins fort peu carrossables.
- Je suis Fiona Toussaint, réponds-je en tendant la main.
Le regard vert qui me dégringole dessus est d’une extraordinaire bienveillance. Avant même que la sportive ne dise quoi que ce soit, j’ai le sentiment qu’elle n’est pas une de ces groupies envahissantes voulant juste un selfie avec la « vedette » rencontrée par hasard dans la rue. Non, ça ressemble à une joie sincère et profonde… Un truc que je ne trouve que très rarement en pareille circonstance.
- Vous allez penser que c’est un hasard bien étrange… Je suis Sandra Lepargneur…
Je cherche dans ma mémoire si bien rangée l’amorce d’une ramification pouvant me conduire à cette identité. Peine perdue, cela ne me dit rien.
- Mon père est éditeur. Vous l’avez rencontré au cours de l’émission Sept jours en danger…
Evidemment…
Je cherchais la combinaison prénom plus nom… En me consacrant sur le seul nom de famille, j’aurais pu faire le rapprochement plus vite. Pierre Lepargneur, directeur des éditions du Sablier, avait été approché par l’équipe de Channel 27 pour publier éventuellement ma thèse. Je l’avais rencontré au cours de cette soirée cauchemardesque où mon palais avait pris feu en ingurgitant un plat trop fort.
- Effectivement, je vois bien de qui il s’agit…
- Vous savez, j’ai vu des dizaines de fois le moment où vous vous brûlez…
Ce n’est certes pas la meilleure façon de se faire apprécier de moi. Fort heureusement pour elle, Sandra Lepargneur précise les choses.
- Quand on est ado, on est un peu con… Moi je regardais surtout l’enregistrement parce qu’il y avait papa à la télé… Ce n’est qu’au bout d’un moment que j’ai compris ce qu’il vous arrivait et là, ça a cessé de me faire rire.
- Cela doit être ça l’âge de raison, dis-je avec un sourire un peu pincé.
- Sans doute… Que faites-vous à Londres, Fiona ?...
Elle m’appelle directement par mon prénom. Cela pourrait ne pas me déranger (après tout, un prénom ça sert à ça) mais là, en l’occurrence, je trouve cette précipitation sinon suspecte du moins déplacée. Je m’efforce cependant de ne pas perdre mon petit sourire et répond aussi franchement que mes occupations secrètes le permettent.
- Je travaille pour le journal de Toulouse…
- La Dépêche ?...
- Non… La Garonne libre… Je dois faire des petites chroniques sur les Jeux… Alors je flâne et je cherche l’inspiration…
Je laisse un silence très court avant de pousser ma contre-attaque.
- Et vous ? Vous participez ?...
Un grand soupir noyé dans un rire un peu forcé précède une réponse formulée fort nettement. La sportive est fille d‘éditeur. Pas étonnant qu’elle ne malmène pas le français comme pas mal de ses consoeurs et confrères sportifs de haut niveau.
- Moi, Fiona, je suis la 16ème roue du carrosse… J’ai été éjectée la semaine dernière de la liste des 12 joueuses de notre équipe de basket…
- Ah oui, le basket, fais-je en pensant une fois de plus à haute voix.
- J’avais le choix entre me morfondre en rentrant chez moi à Bourges ou venir encourager les copines… Vous devinez ce que j’ai choisi…
- Ca se comprend… Rien ne justifie jamais vraiment qu’on aille s’enterrer à Bourges…
Je ne suis pas calée suffisamment en sport pour savoir que Bourges est la ville qui domine le basket féminin français depuis des années. Pour moi, c’est une cathédrale, Charles VII et Jacques Cœur, une préfecture un peu improbable. D’ailleurs, c’est le genre de ville où, en dépit de mes pérégrinations – souvent ferroviaires – dans le pays, je n’ai jamais mis les pieds.
- D’autant, reprend-elle, que la moitié de mes coéquipières se trouve parmi les douze de l’équipe. Je me serais sentie vraiment seule.
- Je pense que ce n’est même pas la peine que je vous demande si vous prenez bien la chose.
- Vous la prendriez bien, vous ? rétorque-t-elle d’une voix placide qui – une fois encore – dit la bonne éducation reçue.
- Je ne sais pas… Dans mon domaine, le travail d’équipe n’est pas une chose vraiment pratiquée…
C’est bien sûr une ânerie. A l’université, je suis seule c’est vrai mais faire tourner Parfum Violette, c’est du travail d’équipe. Rien de comparable cependant avec cette cruauté des sports collectifs où une sélection ressemble à un écrémage progressif. Tout l’inverse de la célèbre tirade du Cid… On part nombreux mais on se retrouve une poignée en arrivant au port. Manque de chance pour Sandra Lepargneur, elle était dans la mauvaise poignée ; la dernière, celle qu’on avait éjectée à la veille d’un ultime tournoi de préparation.
- Et vous êtes quand même au village olympique ?...
- Non, j’ai réussi à m’arranger avec la fédé… Je partage une chambre avec la responsable de la communication… C’est pratique ! Je vais avoir facilement une place pour chaque match des copines…
- Et elles vont aller loin ?...
- En finale ! s’exclame Sandra en riant… Elles vont aller en finale !... Elles nous l’ont promis…
Le rire se fêle. Sandra Lepargneur essaye sans grande habileté de donner le change. Elle sait bien que son rêve était d’être dans les 12… Elle sait bien que c’était là, tout proche, et qu’elle n’a pas su saisir sa chance. Une chance qui reviendra peut-être dans quatre ans… Ou pas…
- Vous viendrez les encourager ?
Encourager ?... Quelle drôle d’idée ! Je ne connais pas grand-chose au basket… Enfin, si, le peu qu’on apprend au collège et au lycée. Il faut mettre la lourde balle orangée à l’intérieur du cerceau, on n’a pas le droit de marcher avec le ballon et quand on se le prend sur un doigt, ça fait mal un bon moment.
- Ok… Si je peux avoir une place, je viendrai…
Je me rends compte que j’ai des réflexes de journaliste. L’entre-deux émotionnel de Sandra Lepargneur c’est un bel angle pour aborder les Jeux. Etre si près du Graal sans pouvoir vraiment le toucher… Il y a de quoi tirer de belles lignes de ces petites larmes qui n’ont pas réussi complètement à noyer les deux émeraudes qui illuminent le visage de la basketteuse.
- Donnez-moi votre adresse et je vous obtiendrez deux places… Pour le moment, personne ne croit en nous… Donc, on n’aura pas beaucoup de demandes…
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 24 Mai 2015 - 9:57

Nous avons « déjeuné » au grand fast-food installé par un des plus généreux sponsors du CIO en plein cœur du parc olympique. Cela m’a permis d’apprendre des tas de choses sur Sandra Lepargneur. Une enfance loin d’un père admiré suite à un divorce précoce… Ce qui expliquait plus clairement cette quête incessante du père à travers les images de Sept jours en danger. Un bac L obtenu dans un lycée sport-études à Armentières. La rage d’en sortir en se faisant remarquer chaque week-end dans les gymnases – plus que dans les palais des sports – où elle jouait. Et puis le coup de chance, la recruteuse qui la voit jouer alors qu’elle était venue superviser une autre meneuse de jeu et qui l’embarque ni plus ni moins que dans la place-forte actuelle du basket féminin en France.
Ce genre de rencontre fortuite, je me rends bien compte que quelques années auparavant je n’aurais su ni les provoquer, ni les entretenir. J’aurais tout fait pour me débarrasser de la personne m’ayant reconnue et je n’aurais pas fait grand effort pour m’intéresser à son existence. Pas par mépris, non… Simplement par peur d’être indiscrète et de me mêler de ce qui ne me regardait pas. Mais là, après avoir fréquenté un académicien français, un des plus grands réalisateurs de notre pays, une vénérable patronne de presse, des quantités d’universitaires (et je pourrais rallonger encore cette liste à la Prévert avec tous nos invités au micro de RML), j’avais acquis une certaine aisance dans l’art de laisser les gens me parler d’eux. Mieux encore, je n’avais absolument pas à me forcer pour trouver cela intéressant tant on se nourrit des vies des autres pour mettre un peu d’ordre dans la sienne. Le plus difficile restait encore de parler de moi. Par pudeur ou par ce sentiment toujours bien ancré que ce que je vivais n’était guère intéressant… Enfin, disons que ce qui aurait pu être intéressant et croustillant, je ne devais surtout pas en parler. Il ne me restait donc que ma vie d’universitaire, une vie que j’estimais joliment grise désormais à côté du reste de mes activités.
- Vous allez rejoindre Hélène Stival dans les studios d’Abbey road ?
J’avais dit ça sans y faire particulièrement attention. Hélène était une amie avant d’être une chanteuse… Enfin, bon, il était difficile de l’oublier tant son exubérance souvent calculée disait la personne qu’elle était, habituée à capter la lumière des projecteurs, mais pour moi elle était avant tout Hélène, une complice. J’avais mentionné la suite de mon emploi du temps de la journée comme j’aurais pu dire que j’allais retrouver Ludmilla dans un musée. Sans prendre en compte le fait que, vu de l’extérieur, c’était quand même extraordinaire… Sauf que là je parlais d’une vedette de la chanson et du plus mythique studio d’enregistrement au monde.
- Oui, dis-je en sentant plus que confusément que la jeune basketteuse frustrée attendait que j’aille plus loin.
Après tout, elle m’avait proposé de venir voir jouer ses copines de l’équipe de France… Je pouvais bien l’inviter à aller assister à la session de l’après-midi. Pour Hélène, cela ne ferait aucun souci je le savais… Et même, si elle le sentait comme ça, elle collerait des maracas ou un tambourin entre les mains de Sandra. Qu’en était-il des responsables du studio ? Peut-on amener qui bon vous semble s’incruster au milieu des ingénieurs du son et des musiciens au travail ?
- Vous pourriez venir avec moi… Mais je ne suis pas certaine de pouvoir vous faire entrer…
- Ce ne serait pas bien grave… Je crois que venir trainer ici n’était pas une bonne idée. Si je ne vous avais pas rencontrée, je pense que je serais en train de pleurer toutes mes larmes en maudissant le coach, mes copines et la Terre entière de m’avoir plantée au dernier moment. Donc, ne plus voir d’installations sportives pendant un moment ne me fera pas de mal.
- Eh bien allons-y !... Mais vous commandez le taxi… Mon anglais n’est-ce pas…
- C’est vrai que je le parlais déjà pas mal à la sortie du lycée mais avec tous les voyages avec Bourges aux quatre coins de l’Europe, je parle bien… Toujours avec un accent impossible mais on me comprend.
- Parfait ! Moi, il parait que j’ai l’accent d’Oxford mais que je fais des phrases qui ne sont pas de l’anglais… Ensemble, on devrait s’en sortir.
L’improbable équipage formé d’une jeune femme en tailleur et d’une athlète en survêtement tricolore n’a plus qu’à trouver un chauffeur et à se laisser guider entre le nord-est et le nord-ouest de la métropole britannique. Je suis bien assurée d’une chose : je vais me caser dans un coin du studio avec mon ordinateur pour écrire mon billet d’humeur. J’en ai déjà le titre : Alone in London.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 7 Juin 2015 - 16:35

Faire admettre la grande carcasse de Sandra Lepargneur dans le studio n°2 d’Abbey road n’est pas bien difficile. A dire vrai, je pense que le survêtement officiel de l’équipe de France olympique aide tout autant que la recommandation obtenue d’Hélène par mon entremise. A l’occasion des petites parlottes nécessaires à l’admission de la basketteuse dans le studio d’enregistrement, Hélène nous explique comment à la fin de la période Beatles, des gardiens trop consciencieux avaient bloqué des fans un peu particuliers des Fab fours, les membres d’un autre grand groupe – lequel ? j’ai oublié - en train d’émerger. Cela dure cinq malheureuses minutes qu’Hélène ne prend même pas la peine de regretter. Elle a bien avancé pendant la matinée et la séance de l’après-midi doit être consacrée à l’enregistrement de pistes de percussion sur plusieurs chansons. C’est comme cela que nous nous retrouvons, Sandra et moi, à taper en cadence dans nos mains pour le break-refrain de Danser, cette chanson qui raconte les déboires d’un futur marié qui doit apprendre les danses de salon pour pouvoir ouvrir le bal le jour fatidique. La basketteuse s’amuse follement… Moi un peu moins car je n’ai pas le temps d’avancer sur mon billet d’humeur avec tous ces clap-clap à poser sur des temps justes. Bien sûr, à force d’écrire, je sais que l’essentiel est d’avoir l’idée, le cadre et qu’ensuite les mots viendront tout seuls. Et pourtant, dans un coin de ma tête, le sentiment que je ne vais pas y arriver est déjà là, sournoisement tapi, qui n’attend qu’une occasion pour s’enflammer et me ravager l’âme.
Ce qui va l’activer est un sms d’Arthur reçu au moment de la pause du thé. Un message comminatoire : « Rappelle-moi d’urgence ! ». Le genre de truc que je n’apprécie pas outre mesure car je commence par y deviner une mauvaise nouvelle ou un reproche qu’il ne peut pas se permettre de me jeter à la figure sur l’écran minuscule d’un smartphone.
A dire vrai, mon pessimisme est pour une fois pleinement fondé.
- Fiona, j’ai reçu tout à l’heure un appel d’un type qui s’est présenté comme l’homme de confiance de Maximilien Lagault…
- Encore lui ?!...
Si ce nom n’avait pas sur moi le même effet qu’une muleta bien écarlate sous les naseaux d’un taureau de corrida, je me serais demandée pourquoi il avait appelé Arthur et pas moi directement.
- Il m’a dit que Lagault voulait te voir…
- Et tu lui as répondu que je n’étais pas sa chienne…
Silence dans l’écouteur…
- Tu l’as envoyé se faire voir n’est-ce pas ? reprends-je en évitant de laisser ma voix se perdre dans les aigus tempétueux.
Pas assez visiblement car Hélène, bien qu’à l’autre bout du studio où elle montre à Sandra Lepargneur quelques accords de guitare, lève la tête et plisse les lèvres d’un air inquiet.
- Il ne va pas bien, répond Arthur dont la voix a quelque chose de sépulcral.
- Oh eh ! Il m’a déjà fait le coup !
Là, c’est tout le studio 2 d’Abbey road qui vibre de mon éclat de voix. Dans une cathédrale, j’aurais eu honte de troubler ainsi le silence. Là, peut-être parce que les mânes des Beatles ne me parlent pas autant que la religiosité médiévale, je ne me calme pas et j’enfonce le clou.
- Qu’est-ce qu’il pourrait bien avoir à me dire ?... Pardon pour tout peut-être ?... Je ne sais pas si je suis prête à l’entendre.
- Il paraît que ça a à voir avec tes parents…
Il faut bien ça pour me réduire au silence. Evoquer mes parents morts pour me décider à obéir à une injonction de sa part, il n’y a bien que l’académicien pour oser ce genre de saloperie. N’avait-il pas joué pareillement avec les sentiments d’Arthur lors de ma « disparition » ? N’avait-il pas voulu me mettre dans son lit – et dans quelle tenue ! – en échange de l’oubli d’une tribune assassine que j’avais publiée dans La Garonne libre ? Quant à la dernière fois où il avait croisé mon existence, c’était déjà en prétextant une grave maladie l’empêchant d’assurer son rôle de conseiller historique sur le tournage du film de Bernard Duplan.
Alors, Lagault, j’en avais soupé…
- Tu rappelles ce type et tu luis dis de dire à Lagault qu’il peut se…
- Je t’ai pris un billet sur l’Eurostar de 19h01, tu arriveras vers 22h20 à Paris. On viendra t’y prendre…
- Mais je…
- Fiona, tu dois le faire…
C’est un ordre doux mais un ordre quand même.
Et en femme qui s’est toujours rêvée indépendante, je n’aime pas les ordres. C’est même une sorte de « gentlemen agreement » tacite entre Arthur et moi, nous sommes libres de mener nos activités comme bon nous semble.
- Pourquoi dois-je obéir à cette pour…
- Parce que, si tu n’apprends pas ce qu’il veut te dire, tu le regretteras toute ta vie.
Ce n’est certes pas faux… Ce qui prouve que « mon » Arthur me connait parfaitement. Je suis la championne toute catégorie des regrets. Même pour les trucs les plus insignifiants, je rumine.
- Et après l’avoir vu ? persifle-je. Je dois coucher avec lui ?
- Tu as une chambre qui t’attend à l’hôtel Atlantis, rue du Vieux-Colombier…
- Ce n’est pas une réponse. Juste une localisation…
- Ecoute, Fiona, fait Arthur en haussant la voix, tu crois ce que tu veux ou ce qui te fait le moins peur, tu lâches Londres et tu files recueillir ce que Lagault a à te dire.
- Tu sais quelque chose ?...
- Je ne sais pas si je dois te le dire…
- Quoi que ce soit, c’est forcément une abjection… Alors même si ça me dégoûte par avance que cela sorte de ta bouche, vas-y. Crache le morceau !...
Nouveau silence. J’entends quelques feuilles qui bruissent. Je connais ce geste, Arthur balaye son bureau en proie à une soudaine agitation qui le voit peser le pour et le contre au trébuchet de sa conscience.
- Il dit que ta mère n’est pas morte…
Fort heureusement, l’affirmation est suffisamment douloureuse pour que ne sorte de ma gorge la question qui aurait décontenancé Hélène : « Ma mère ? Mais laquelle ?... »
- C’est encore une de ces manigances à deux balles !
- Prends ce train !
- Plutôt crever !
- Prends ce train !
- Et mon billet pour demain ? Je ne l’ai pas encore écrit.
- Tu me l’enverras depuis le train. Je suis sûr que tu l’auras terminé avant même de pénétrer dans le Tunnel…
Il joue sur du velours, le bougre ! C’est l’inconvénient d’essayer de discuter avec quelqu’un avec qui vous avez partagé tant de siestes crapuleuses… Bien sûr, je pourrais lui dire que je suis aussi à Londres pour le colonel Jacquiers et que mon rapide saut à Paris pourrait être assimilé à un abandon de poste. Mais ça, c’est impensable.
- Ok… Tu as gagné. Je préviens Hélène et je file à Saint-Pancras…
- Tu me diras ?
- Pour quoi ? Pour ma mère ou pour l’adultère ?...
Je raccroche sur cette coda pleine de venenum…

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 7 Juin 2015 - 23:23

La pause de 17 heures se termine sur un échange un peu aigre entre Hélène et moi. Aigre surtout parce que, en mon absence, mon amie a reçu une invitation à dîner pour le soir pour nous deux et elle a du mal à accepter l’idée de devoir aller seule chez Philippe de Saint-Amont, l’ami du colonel Maurier.
- Mais pourquoi tu n’as pas refusé aussi ?!
Je me rends bien compte que l’agressivité destinée à ce Maximilien Lagault - qui s’obstine à me pourrir la vie qu’il soit ou non à l’article de la mort – vient heurter frontalement mon amie qui n’y est pour rien. Lagault a cette faculté inouïe de me faire régulièrement perdre les pédales et, cette fois-ci, c’est Hélène qui en est la victime collatérale.
- Je ne le sens pas ce type…
Hélène a dit ça en baissant la voix et en jetant un coup d’œil autour d’elle… Sandra Lepargneur, occupée à placer ses doigts sur les cordes de la guitare sèche d’Hélène, ne nous écoute pas mais sait-on jamais…
- Pourquoi voudrait-il nous avoir à sa table ce soir ?...
- Il doit avoir un piano fatigué de servir à Mozart, Brahms ou Beethoven…
- C’est ce que je me suis dit aussi mais quand même, ça ne colle pas…
Là c’est moi qui abaisse encore de quelques décibels le volume de notre conversation.
- Tu as entendu ce que disait le colonel… Saint-Amont est une bonne source pour savoir ce qu’il se passe à Londres. C’est peut-être de cela dont il sera question…
- Raison de plus pour que tu sois là pour entendre, rétorque Hélène visiblement satisfaite de m’avoir entrainée là où elle voulait me mener.
- Eh bien, demande à Sandra si elle veut t’accompagner !
- Justement non… Elle, elle ne peut pas entendre ce qu’il pourrait bien avoir à me dire. D’ailleurs qui te dit que le colonel ne sera pas également invité ? Ca serait un lieu discret pour nous retrouver… Saint-Amont habite du côté de Regent Park…
Elle est en train de me dire à demi-mots que je suis en train de trahir la mission, de me défiler au moment où peut-être les choses vont commencer à se mettre en branle.
Poussée par un de ses élans de générosité, elle change pourtant son regard lourd de reproches en pétillement coquin.
- C’est Arthur qui a trouvé ce moyen débile de te retrouver quelque part ? Déjà en manque le beau journaliste ?
- Qu’est-ce que tu as entendu au juste ?
- Que Lagault voulait te voir… Et j’ai compris que ça ne te réjouissait pas le moins du monde.
- C’est clair que j’aurais encore préféré les manières dix-huitième siècle de Saint-Amont… Et tu as compris que ça avait quelque chose à voir avec ma mère ?
C’est là que je me rends compte qu’Hélène en sait peut-être plus sur mes génitrices que ce qui est la version officielle : ma « mère », celle qui m’a traitée de « pute » à la télé une heure de grande écoute, est décédée dans un tragique accident en Espagne. Peut-être bien qu’Hélène a accédé au sein des services du colonel Jacquiers à mon dossier personnel ?... En fait, j’en doute. Je ne vois pas le colonel risquer de mettre en difficulté celle sur laquelle il a veillé depuis tant d’années. A savoir moi… Reste cependant à définir ce qu’Hélène a exactement entendu de ma conversation avec Arthur.
- Ta mère ou l’adultère as-tu dit à la fin… Qu’est-ce que tu veux que j’entrave avec ça ?
- C’est sûr.
C’est dans ces moments-là que je me rends compte que j’oublie tout le temps que personne ne peut entendre ce qui se dit dans le petit haut parleur du smartphone. Hélène n’a eu accès qu’à mes réactions. Assez vindicatives pour savoir que ce qu’on me disait ne m’enthousiasmait pas. Assez nébuleuses pour la plonger dans les affres de la curiosité.
- Voilà ce qu’Arthur m’a dit…
Je ne me sens pas de mentir à mon amie. Comme d’habitude, je vais trier entre les éléments à ma disposition ceux auxquels elle peut accéder et les autres que je garderai bien au chaud dans la gibecière de mes émotions.
- Lagault serait mourant et il aurait quelque chose à me dire sur ma mère…
- Et tu as une idée de ce que c’est ?
- Aucune !...
Je sens que ma voix a manqué de solidité dans ce « aucune ». Hélène est assez généreuse pour ne pas faire celle qui l’a remarqué.
- Tu imagines, rigole-t-elle, s’il voulait faire de toi son héritière… Il a peut-être connu ta mère avant ta naissance.
En un instant, une vision d’horreur me submerge. Ce type aurait-il pu être mon …?
Non, non !!! Il n’aurait pas essayé de faire de moi sa « chose », son jouet sexuel s’il avait imaginé un seul moment être mon géniteur. Hélène n’est pas sur la bonne voie.
-Ne te casse pas la tête… Je suis bien persuadée que c’est encore une de ces combines foireuses comme celle du tournage de Duplan. Mais cette fois-ci je ne me laisserai pas faire. Je vais mettre un verrou sur l’accès à mon petit cœur sensible, faire taire mon humanité et le traiter comme il le mérite.
- Je regrette d’avoir déjà été invitée ailleurs, rétorque mon amie mi-aigre, mi-rigolarde. J’aurais bien voulu voir ça. Toi insensible à la situation difficile de quelqu’un ?
- Je suis désolée de te laisser choir…
- Pas autant que moi… mais bon, moi au moins je vais être capable d’appeler un taxi et de lui indiquer où je veux aller…
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Lun 8 Juin 2015 - 21:05

Arthur a en moi une confiance que je ne mérite pas. Lorsque, à 160 km/h, l’Eurostar pénètre dans le tube de béton qui va le conduire sous le Pas-de-Calais jusqu’en France, j’en suis encore à patiner sur mon billet olympique. La faute à ce damné Lagault qui me pollue l’esprit. La haute silhouette de Sandra Lepargneur dans le parc olympique de Londres ne parvient pas à s’imposer de manière assez durable à mon esprit pour que je puisse en dire la fragilité, l’intime détresse ravalée sous des sourires et des regards pétillants d’enfant. Les mots s’échappent de mon esprit à la même vitesse que ce train qui me ramène sur la terre de mes ancêtres.
A supposer qu’ils soient bien ceux que la vie m’a donnés depuis quelques années…
Car, et ça Arthur l’a bien compris, je continue à douter des vérités qu’on a pu me servir. Il ne s’est pas passé six mois depuis que ma route a croisé pour la première fois celle du colonel Jacquiers sans qu’une nouvelle révélation soit venue remettre en cause le fragile équilibre de mes certitudes.
Que ma mère ne soit pas morte, cela voudrait dire que le colonel m’a délibérément menti une fois de plus. Oh sans doute avec de bonnes raisons – il en a toujours – mais ses raisons nourrissent ma déraison, mes doutes, mes déséquilibres. Et tout cela m’épuise, me laisse sans doute moins épanouie que je devrais l’être vue la vie que mène. Et le pire – mais suis-je bien sûre que ce soit le pire ? – c’est qu’il m’est impossible d’aller m’ouvrir de toute cette histoire à un professionnel des troubles psychiques.
- Donc, si je vous comprends bien, la mère qui vous a élevée n’était pas votre mère mais une femme choisie par un membre des services de sécurité français afin de vous soustraire au courroux d’un grand-père paternel rendant votre mère biologique responsable de l’accident mortel de son fils. Et cette mère qui n’a plus souhaité vous revoir s’est éteinte sous l’habit monastique quelque part au fin fond de l’Aude, un monastère que vous avez-vous-même fréquenté lorsque vous…
J’arrête d’imaginer la tête du psy essayant de démêler l’écheveau compliqué de mon existence. Pour la première fois, la situation m’arrache un sourire. Mes tourments sont-ils si terribles qu’ils m’empêchent d’être ce que j’ai toujours voulu être. Une femme droite, honnête, reconnue et estimée dans son milieu, heureuse de ses activités multiples. A la limite, la seule chose que je pourrais reprocher à ma personne c’est mon corps qui me l’impose, pas cette sorte de gloubi-boulga dans mon cerveau. Le mot « mère » n’est-il douloureux pour moi que parce que je ne peux pas me l’appliquer ?
Le sourire débloque tout. Qu’est-ce que je dirais si j’étais à la place de Sandra, incapable de profiter d’une opportunité peut-être unique de m’imposer à la face du monde ? Certes, l’idée de « m’imposer à la face du monde » ne me ressemble pas fondamentalement mais l’impossibilité de faire ce que j’aime me serait insupportable. C’est ce qui lui arrive…
Mes mains se posent sur la souris. D’un mouvement de la main et d’un clic, j’efface la bouillie de mots qui m’avaient jusqu’alors tenu lieu d’article.
« Alone in London… »
« Au milieu de la frénésie croissante de la cité olympique, un ombre tricolore se traine en silence… »

A Paris-Nord, l’évacuation de la rame blanche et jaune a des airs de quai de RER à l’heure de pointe. Comme à mon habitude, quand je n’ai aucune chance de la devancer, je laisse fuir la foule. Je ne sais pas pourquoi je trouve que les usagers du train franco-britannique sont plus pressés, plus gaillards, que ceux de nos TGV nationaux. Je me trouve en plus en voiture 8, soit au milieu de la rame, ce qui m’engluerait dans le trafic si je me précipitais comme tant d’autres vers la sortie.
Au bout du quai, un homme vaguement inquiet brandit un carton portant mon nom. « Mon » nom… Fiona Toussaint… Pas mon nom d’épouse ! Le nom que je continue à défendre dans ma vie professionnelle et que j’essaye d’illustrer puisqu’il était celui – faux en plus - de ma mère de substitution. Je réalise soudain qu’avec Lagault j’aurais fort bien pu me retrouver avec un Philippa Ondine Amélie de Rinchard sur le carton.
- Trop long !
C’est un murmure que je ne sais trop comment interpréter. Peut-être bien un regret de douter parfois de celle que je suis. Quand bien même j’ai un prénom et un nom que je chérie.

Le chauffeur n’est visiblement au courant de rien. Il sait juste qu’il doit me conduire à l’hôtel Atlantis, rue du Vieux-Colombier. La course est payée d’avance et il ignore ce qu’il se passera ensuite.
Je ne tarde pas à le découvrir lorsque, dix minutes après avoir posé mon sac à malices sur le lit de la chambre, deux coups secs résonnent contre le bois blanc de la porte. Tout cela semble parfaitement minuté.
- Madame Toussaint, le Maître vous attend…
Quelles que soient les circonstances, Lagault entend faire respecter la dignité académicienne désormais accolée à son nom. Peut-être parce qu’elle l’aide à se croire réellement immortel ?
Je jette un coup d’œil dans le miroir plaqué sur la porte coulissante de la penderie. Réflexe que je n’aurais pas eu cinq ans plus tôt… Pas plus que je n’aurais, me trouvant affreuse, demandé trois minutes pour me recoiffer et rectifier mon maquillage.
Ce qu’on est, on l’est parfois à vie, mais souvent sous la lourde dalle des permanences, se glissent insidieuses les vagues du changement.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Sam 13 Juin 2015 - 19:40

Depuis ma première – et dernière – tumultueuse visite en ces lieux, il n’y a guère eu de changements. Peut-être bien que ce meuble de style n’était pas là… Peut-être… Je n’ai pas de certitude sur ce point et d’ailleurs, à vrai dire, je m’en fiche totalement. Jouer à l’antiquaire amateur c’est juste un moyen pour occuper mon esprit.
Le type qui est venu me chercher à l’hôtel est l’infirmier personnel de Maximilien Lagault. Un homme visiblement dévoué et de confiance quand bien même il n’est au service de l’académicien que depuis un an. Sur le chemin, il m’a tracé en de grandes lignes, recouvertes d’un manteau de pudeur et de déontologie professionnelle, la situation de son patient.
- Son état s’est brusquement aggravé au cours du printemps. D’ailleurs vous avez peut-être remarqué que la sortie de son coffret de rééditions au moment de la fête des pères ne s’est pas accompagnée de sa présence dans les médias...
Je n’ai pas le cœur d’avouer à l’infirmier que je ne guette pas avec frénésie les passages de Maximilien Lagault dans les émissions de télévision ou à la radio. Cela aurait même plutôt tendance à m’énerver. Donc j’évite.
- Il continue à écrire mais une heure par jour seulement… Et encore, c’est moi qui tape le texte qu’il me dicte.
Je ne sais pas pourquoi mais cette soudaine inefficacité créatrice de notre « historien national » me paralyse en me renvoyant à ma propre existence. C’est donc ainsi que la fin se manifeste. Par la perte de ce qui vous a fait, de ce qui vous a caractérisé, de ce qui vous a construit face aux autres. Je comprends mieux soudain pourquoi il n’y a pas que les oiseaux qui se cachent pour mourir. Il vaut mieux ne pas donner aux autres le spectacle d’une telle déchéance, de la disparition de ce que vous êtes avant que ne disparaisse votre être. Cette idée me donne à penser sur le courage qu’il doit falloir à Maximilien Lagault pour accepter que quelqu’un vienne le rencontrer en ces instants où son essence même, l’écriture, se délite. Cela ne fait que renforcer mon intuition que, cette fois-ci, ce qu’il a à me dire a de la valeur, qu’il ne joue pas avec moi.
Philippe, l’infirmier, pousse la porte de la chambre et s’efface pour me laisser passer. Je prends une grande respiration et je me lance. Je sais déjà que je vais avoir du mal à regarder le lit, la grande carcasse gisante, les yeux noirs privés de leur énergie et de ce je ne sais quoi d’un peu lubrique qui déshabillait les femmes, les jaugeait et évaluait les chances de les coucher dans un lit.

Je ressors ébranlée de cette courte entrevue – pas plus de dix minutes – et moralement en miettes.
Il y a d’abord les ravages de la maladie. Si visibles quand bien même tout se passe de manière insidieuse et rampante à l’intérieur du corps. Teint blafard, peau presque transparente, regard éteint, difficulté à respirer et problèmes d’élocution.
Il y a bien sûr ce que Maximilien Lagault m’a appris, se gardant comme toujours d’afficher ouvertement ses sources. Le bougre connaît tant de monde, à droite, à gauche et même hors des cercles respectables de la politique française. Il a des accointances avec le milieu de la littérature, de l’art en général, mais aussi de l’armée (n’est-il pas le défenseur d’une grandeur gaullienne du pays se confondant avec les périodes où nos troupes se couvraient de gloire sur les champs de bataille ?). Il a flirté plus que dangereusement avec les barbouzes à une époque de sa vie et, là encore, il connait du monde.
Mais c’est surtout cette phrase lâchée dans un souffle quasiment déjà privé de ce qu’il y a de vital, cette phrase qui me fait mal parce que, indirectement, elle me rend responsable de tant de souffrances :
- Il aurait mieux valu qu’il me transperce avec mon épée…

Dans l’état dans lequel je me trouve, j’aurais préféré me retrouver dans un cadre familier. Seulement voilà c’est cet hôtel que je ne connais pas… La chambre est certes accueillante et confortable mais elle est tellement impersonnelle que rien ici ne peut m’apporter le réconfort dont j’ai besoin.
En cet instant, Londres, les Jeux olympiques, les studios d’Abbey Road sont bien loin de moi et de mon esprit tourmenté. Si Lagault m’a indirectement reproché de ne pas avoir permis qu’il meure avant de devoir supporter les atteintes du mal, il m’avait poignardé auparavant d’une autre manière.
- On vous a dit que votre mère s’était noyée à Marbella alors qu’elle était surveillée par un de nos services. Dans la réalité, il y a eu une embuscade. Des gens qui ne vous aimaient pas et voulaient avoir un moyen de pression sur vous ont cherché à se saisir de votre mère. Il y a eu une balle qui s’est égarée dans la fusillade… On m’a dit qu’elle n’avait pas souffert…
Ces cinq phrases ont été prononcées au rythme lent d’une par minute, raison pour laquelle j’ai eu le temps de les mémoriser parfaitement et de les ressasser ainsi pendant une longue nuit agitée par les fantômes du passé. Elles auront été les dernières prononcées par Maximilien Lagault. Comme tout le monde le sait, il devait mettre fin à ses jours, sans doute discrètement aidé par Philippe, à l’automne suivant.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Mar 16 Juin 2015 - 19:20

MERCREDI 25 JUILLET 2012

Je ne dirais pas que la nuit a été courte. Pour cela, il aurait fallu qu’elle ait existé.
Entre ce que Lagault venait de me révéler (et qui n’avait rien à voir avec le fait que ma mère ne soit pas morte… Au contraire) et l’obligation de prendre le premier Eurostar pour rentrer dare-dare à Londres, il n’y avait pas la place pour le moindre gramme de sommeil.
A moins d’être un adepte de la série Walking dead – ce que je ne suis pas mais je me tiens au courant – personne n’aurait reconnu Fiona Toussaint sous son masque naturel de zombie. Pour le coup, avant de partir, j’avais soigneusement évité de croiser mon visage dans la chambre… et la femme à la réception avait mis de côté son expression favorite en évitant de me demander si j’avais bien dormi. Elle aurait pu d’ailleurs ; je n’avais même pas la force d’être d’une humeur massacrante…
Epuisée j’étais et, j’avais presque envie de dire, fière de l’être. Si j’avais réussi à dormir après tout ça, je m’en serais sans doute voulu et je me serais traitée de tous les noms. En tous cas, cet état de délabrement avancé me condamne au moindre effort ; j’appelle donc un taxi pour me conduire jusqu’à la gare du Nord. Arrivée là-bas, il me faut rassembler mes dernières parcelles d’énergie pour gravir l’escalier menant à l’espace d’embarquement des Eurostar, cette passerelle qui a servi de cadre de tournage à des films comme Les yeux jaunes des crocodiles ou Duo d’escrocs (oui, je la remarque tout le temps maintenant que je la connais). En tous cas, cette sensation de fatigue ce n’est pas du cinéma. D’ailleurs, l’hôtesse qui m’accueille s’en rend compte et abrège autant que faire se peut les formalités.
En un temps record, je me retrouve à ma place solo, bien assise et qui plus est dans le (futur) sens de la marche. Toute personne un peu sensée aurait fait une chose simple : fermer les yeux et se laisser aller. Pas moi ! Pas moi et, surtout, pas maintenant…
J’installe mon ordinateur pour y déverser sous la forme de quelques mails toutes mes douleurs soudain ravivées. « Maman » n’est pas morte de m’avoir fuie mais bien à cause de moi. Victime de choses qui me concernaient – quand bien même j’ignorais pourquoi à cette époque – mais auxquelles elle était étrangère ayant juste eu le tort de parler avec son cœur fut-il seulement le cœur d’une mère adoptive.
Arthur m’a inondé de messages sur mon téléphone portable toute la nuit mais moi, coucourde comme je le suis toujours avec ce maudit appareil, j’avais oublié de le rallumer. Je lui laisse donc un sms expliquant que la réponse à ses questions arrivera sous forme de mail. Ludmilla m’a aussi demandé pourquoi je ne lui répondais pas ; je ne peux faire autrement que de partager avec ma « sœur adoptive » cette nouvelle douleur qui me vrille l’âme. Hélène, dans son style à elle, n’aborde pas frontalement le sujet qui fâche (ce qui signifie qu’elle n’a dû penser qu’à ça) mais m’annonce tout simplement qu’elle a passé une « sacrée soirée » chez Saint-Amont et qu’il lui tarde de me raconter ça. Sans doute parce qu’elle s’imagine dans quel état elle va me récupérer (elle m’annonce d’ailleurs qu’elle va venir elle-même me chercher avec la voiture du studio).
L’Eurostar a démarré sans que j’y prête véritablement attention. Le bourdonnement des conversations, les va-et-vient dans le couloir m’indiffèrent et ne sont qu’un fond dans lequel mon esprit dézingué se meut sans souci. Je me fais l’impression d’un être de brume qui flotte dans une histoire qui n’est pas la sienne.
Ma dernière pensée aura été pour l’ouverture des Jeux… Enfin, je veux dire le début des épreuves puisqu’il y a encore deux jours avant l’ouverture officielle… Si Perfide Albion veut se manifester et plonger la « petite » fête dans l’embarras, il en a déjà l’occasion. Cela me rappelle que nous n’avons pas progressé d’un pouce dans notre enquête au milieu de la communauté française de Londres. Il faudrait que je passe voir Lydie pour rendre compte…
Il faudrait…
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Lun 6 Juil 2015 - 23:41

Une main me secoue. J’émerge en sursaut d’un mauvais sommeil nourri de cauchemars que, fort heureusement, mon esprit a effacé aussi vite que se vide la mémoire d’un ordinateur lorsqu’il vient à manquer d’électricité.
- Miss !... Miss !...
Fierté profonde, je me redresse, prête à affirmer contre vents et marées que je ne dormais pas. Fort heureusement, je me rends compte de l’inanité d’une telle affirmation. Le wagon de Standard Premier a été déserté depuis un bon moment et le contrôleur m’a secouée alors qu’il vérifiait qu’aucun bagage n’avait été oublié dans la rame.
Je bondis plus que je ne me lève. Il me faut débrancher et ranger mon ordinateur, rajuster mes vêtements plissés par deux heures de pressing non réglementaire… Et Hélène qui doit m’attendre au bout du quai en rageant de ne pas pouvoir venir à ma rencontre.
- Ne vous bousculez pas, madame… Vous avez le temps !... La rame reste à quai un bon moment encore.
Ce n’est pas une raison suffisante à mes yeux pour trainailler. Prendre son temps c’est le perdre… Et, l’esprit un peu plus vif et les pensées un peu moins mornes qu’au départ de Paris, j’ai conscience qu’il faut que je me secoue vraiment. Sans m’en rendre compte, je suis en train d’adopter un rythme qui n’est pas le mien. Comme si tout me pesait… Alors que j’adore avoir trois choses à faire en même temps. Alors que c’est même ça qui me caractérise fondamentalement quand j’y pense, cette capacité à enchaîner les activités pour éviter de gamberger sur les cahots de ma propre existence. Or là, je suis précisément en train de tomber dans cette apathie-là.
Et ça fait mal !
Alors, même si cela peut légitimement s’apparenter à une perpétuelle fuite en avant, il est grand temps que tout cela reprenne. J’ai un roman à finir de corriger, l’enregistrement d’un album à superviser, une chronique quotidienne à écrire et, et ce n’est pas le moindre de mes soucis, un (doux ?) dingue à intercepter avant qu’il ne commence à pourrir l’ambiance olympique.
J’imagine que jamais un contrôleur n’a vu une cliente à moitié endormie ranger aussi vite ses affaires tout en s’assurant nerveusement par trois fois qu’elle n’avait rien oublié.

- Alors ?
- Alors c’est la merde, ma vieille… Le type qui a appelé Arthur lui avait mal dit les choses…
Je refuse d’imaginer qu’Arthur ait mal compris ou, pis, qu’il ait délibérément falsifié les choses. A quoi cela aurait-il rimé ?
- Ma mère est bien morte mais… c’est juste que ça ne s’est pas passé comme on me l’avait dit.
- Pas un accident ?…
- Non, pas un accident…
A la manière dont mon regard se perd dans la verrière de Saint-Pancras, Hélène comprend qu’il est inutile qu’elle cherche à en savoir plus. Elle met, comme souvent, une étincelle décalée dans sa manière de passer du coq à l’âne.
- Pendant que tu courais après le fantôme de ta mère, moi je me suis trouvé le père idéal…
Pour qui connait l’éducation extrêmement rigoureuse et rigide qu’Hélène a dû subir pendant son enfance et son adolescence, cette annonce n’a pas de quoi surprendre. Elle ne peut que trouver mieux que son paternel biologique.
- Saint-Amont ?...
- Lui-même… Un vrai papa gâteau !... Bien sûr, il a encaissé assez mal le fait que tu te sois faite porter pâle… M’est avis que c’était surtout toi qu’il voulait voir… Je ne suis pas assez intello pour un mec pareil…
Elle n’en croit pas un mot et moi non plus. C’est juste une petite lichette de miel sur mes plaies. Un sourire complice entre nous et elle repart.
- Mais bon, outre que ce type m’a gavée de bons petits plats made in France, il m’a montré son plaisir le plus intime.
Un double-sens ? Je dois froncer les sourcils bien plus qu’il ne faudrait car Hélène redémarre au quart de tour dans un grand éclat de rire qui fait se retourner les gens du hall de la gare.
- Qu’est-ce que tu vas imaginer encore ?!... J’ai dit un père, pas un amant…
C’est sûr ! Un point pour elle !... Et je me vote derechef un blâme infâmant pour ne pas avoir pris le temps d’assembler les différentes pièces du dossier en ma présence avant de laisser une mimique stupide traduire mes pensées.
- Imagine-toi que dans sa splendide demeure noble des environs de Regent Park… Saint-Amont, un des assureurs les plus côtés sur la place de Londres, un des types qui incarnent le raffinement so british… croisé avec la gouaille française, a fait installer…
- Installer quoi ?...
- Devine !...
Hélène lance cet impératif comme une sorte de provocation embarrassée…. Comme si elle était embêtée par la réponse et qu’elle voulait me la faire trouver par moi-même.
- Bon sang ! Pour que tu n’oses pas le dire toi-même, ça doit être un truc bien dégueu…
Evidemment, aujourd’hui, avec le recul, je mesure toute la douce perversité de mon amie. Ses silences, ses sous-entendus, ses regards faussement candides n’étaient là que pour amener mon intelligence vers des prairies plus douces que les steppes brûlées où elle se torturait depuis la veille. Hélène me provoquait en sachant très bien que mon esprit allait se focaliser sur l’énigme et rejeter, au moins temporairement, le reste au second plan.
- Cherche !...
- T’es pas drôle !...
Elle fait une grimace qui m’oblige à me contredire par un rire bien trop nerveux pour être pleinement assumé.
- Alors ?
- Alors ? répond-elle en prenant cette fois-ci l’expression de visage du colonel lorsqu’il est furieux et peine à se contenir… On n’en était pas déjà à alors lorsqu’on s’est retrouvées au bout du quai ?...
- C’est toi qui me fais perdre mon temps !
Je suis peut-être un peu trop virulente dans ma remarque. Hélène n’en a cure, elle se contente de pointer un doigt vers les Eurostar alignés derrière nous.
- Quoi ?! Il a des Eurostar chez lui ?!...
- Pas que !... Des TGV, des RER, des Corail…
- Tout ça dans une maison noble de Regent Park ?!
Qu’Hélène se foute moi, je veux bien ! Mais que ce soit absurde à ce point, ça me dépasse !...
- C’est des trains électriques !... Des trains miniatures !... Un réseau qui occupe six pièces sous le toit… Une sorte de France en résumé… Avec la Tour Eiffel, le port de Fos, la gare de la Part-Dieu avec le « Crayon », le viaduc de Garabit…
Mon amie me fourre sous le nez son téléphone portable avec les photos qu’elle a prises chez Saint-Amont.
Elle a gagné ! Devant les paysages merveilleux qu’elle me montre, propres à réveiller l’âme d’enfant que j’ai trop rapidement enfouie au fond de moi, j’ai déjà oublié la fatigue et l’amertume de ce voyage éclair à Paris.
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Mer 8 Juil 2015 - 20:33

En fait, jusqu’à l’arrivée du côté d’Abbey Road, je vais avoir le récit aussi précis que circonstancié de l’installation ferroviaire miniature de Saint-Amont. Un récit que je voudrais bien interrompre pour savoir s’ils ont parlé ensemble de notre « affaire »… Mais Hélène ne semble pas en avoir très envie… et je finis par me rendre compte qu’elle ne souhaite visiblement pas évoquer cela dans l’espace confiné d’un taxi londonien. Avec deux oreilles potentielles à l’écoute.
- Faut imaginer le truc !... Là, tu ne peux pas vraiment te rendre compte avec les photos parce que c’est tout petit sur l’écran… L’idée de Saint-Amont c’est de se faire une petite France rien que pour lui sous son toit. C’est immense comme aménagement ! Dans la première pièce, au débouché de l’escalier, tu es au Pays basque… Et au fur et à mesure, tu remontes jusqu’à Lille Europe… Tu te rends compte, il y a même la « chaussure de ski » qui domine la gare…
- Il a tant que ça le mal du pays ?
- Faut croire qu’il trouve que les trains, ça représente bien un pays… EN tous cas que ça permet de s’y fondre vraiment… J’en connais une qui ne doit pas être loin de penser pareil.
Petit coup de pied de l’âne que je subis sans broncher. Les décors de plâtre léger recouverts de flocage imitant la verdure, les bâtiments aux coques de carton plume ou de bristol, les éclairages faisant alterner périodiquement le jour et la nuit, les convois en circulation, sont impressionnants et réalistes… mais ils commencent à m’agacer. Peu à peu, mes soucis reviennent me tourmenter et je trouve l’insistance d’Hélène de plus en plus lourde et suspecte.
- Il y a encore une zone qui est en travaux dans une cinquième pièce… Toute la côte Méditerranéenne… Il paraît qu’il y aura Notre-Dame de la Garde sur son éperon rocheux et Saint-Charles, la rade de Toulon avec de vrais vagues et le Charles-de-Gaulle rentrant au port… En panne sans doute, comme d’habitude.
Je souris un peu plus que poliment à cette vanne bien dans la veine de notre esprit national, toujours prompt à dénigrer nos propres réalisations au moindre souci. Pourtant, dans le même temps, je pose ma main sur la jambe d’Hélène pour lui faire comprendre que ça suffit. Son regard se voile le temps de deux clignements de paupières approbateurs et conciliants.
- Donc, tu n’as pas avancé hier soir ?... reprends-je en amenant la conversation ailleurs.
- Pas d’un pouce ! Donc, là, ce matin, il va falloir en mettre un coup… Je te dépose à l’hôtel et je file m’y remettre… Et s’il te plait, laisse ton téléphone allumé… Ca m’évitera de devoir supporter la mauvaise humeur de qui tu sais.

« Qui tu sais » ne tarde guère à se manifester en effet. Mon téléphone, merveille de technologie coréenne revisitée par les services techniques des forces les plus secrètes de notre pays, trie les appels réels ou manqués conservés dans sa mémoire. Ainsi, si j’avais pu voir qu’Arthur et Ludmilla avaient cherché à me joindre depuis la veille, les appels provenant du colonel Jacquiers n’avaient laissé aucune trace. Ils s’évaporaient d manière magique dans le grand néant des ondes perdues.
Il n’y a pas de question du style « tu étais où ? » en préambule. Nul doute que le logiciel de reconnaissance faciale mis au point par Nolhan ou que quelques rapides recherches dans les fichiers des compagnies de transport ont permis rapidement de retrouver ma trace hier soir. Ce chapitre-là est visiblement clos.
- Donc tu sais ?...
C’est un propos à la fois délicat, embarrassé et grognon ; il doit craindre une remarque révoltée de ma part.
Je ne lui donne pas ce plaisir. Un simple « oui » me suffit pour acquiescer. J’y mets sans doute un peu de rancœur après la découverte de ce nouveau (et dernier ?) mensonge mais je veux surtout qu’on en vienne au principal.
Le colonel, dont l’aspect « cubique » parvient à masquer l’intelligence vive au commun des mortels, le saisit parfaitement. En quatre mots, nous avons réussi à faire passer l’essentiel de nos sentiments personnels ; il est temps de se remettre au travail.
- Il nous a recontactés…
Pas besoin de faire une analyse interminable et minutieuse de ce propos pour deviner qui est ce « Il ».
- Comment ?
- Un coursier a déposé une clé USB ce matin à notre ambassade à Dublin. Totalement impossible à faire parler comme bien tu t’en doutes. Aucune empreinte, aucun moyen de remonter jusqu’à l’origine du paquet… Tout a été nettoyé en réel comme en numérique. On sait juste que ça a été posté à Londres.
- Et le contenu rappelait que les Jeux commençaient réellement aujourd’hui…
- Bien sûr… « Vos surprises ne vont faire que commencer »… Voilà ce qu’il avait à nous dire.
- C’est tout ? Utiliser une clé USB pour ça, c’est quand même gâcher…
- Oh, il ne disait pas que cela… Toujours les mêmes diatribes antibritanniques…
- Mais sans aucune exigence précise ? On ne sait toujours pas ce qu’il veut ce dingue ?
- Espérons que c’est juste se faire de la pub et rire à nos dépends…
Cette fois-ci, la tranquillité placide du colonel dans cette affaire se fendille pour révéler quelque chose de beaucoup plus sombre. L’épée de Damoclès au-dessus de sa tête vient de prendre une consistance beaucoup plus évidente. S’il n’y croyait pas, l’imminence d’une première frappe, quelle qu’elle soit, suffit à le précipiter non dans l’angoisse mais bien dans l’inquiétude.
- Sauf que ?...
Il est tellement évident que le colonel Jacquiers a quelque chose de trop lourd sur le cœur que je me sens obligée de lui tendre la perche.
- Il y a une photo qui accompagne le fichier texte… Prise avant-hier à l’ambassade… Dois-je te dire qui on voit dessus en gros plan ?

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Jeu 9 Juil 2015 - 23:20

J’ai vu assez de films d’espionnage pour connaître le terme exact correspondant à ma situation.
Je suis grillée.
Sans que je sache ni comment, ni pourquoi, le dingue – qui pour le coup me le parait beaucoup moins – nous a identifiées comme des adversaires. Cela ouvre devant moi, devant nous, des abimes de réflexions et de doutes. Aurions-nous commis une bourde ayant dévoilé de manière évidente nos préoccupations réelles au cours de cette soirée ? Il ne me semble pas… D’un autre côté, au cours des derniers jours, je me suis surprise à ne pas toujours bien maîtriser mes propos ou mes attitudes. Qui me dit que, lundi soir, je n’ai pas dit ou fait une chose ayant grillé ma couverture ?... Là où je suis plus circonspecte c’est d’imaginer qu’Hélène et moi ayons failli toutes les deux. Le fêlé du carafon doit savoir que nous nous connaissons bien… D’ailleurs, et c’est une preuve incontestable, sur la photo, nous sommes en train de parler ensemble avec dans le regard une connivence qui ne peut pas être spontanée.
- Alors c’est quoi la suite ?
- On démonte la souricière et on en installe une autre…
Ce que le colonel Jacquiers m’annonce là, c’est ni plus ni moins que l’échec officiel de ma première mission au sein de la CIS. Première et dernière sans aucun doute car on ne peut pas se relever d’une telle humiliation. Grillée en deux jours et obligée de remballer en toute hâte avant que ça tourne mal.
- Vous imaginez que je vais renoncer comme ça ?...
- Bien sûr que non mais…
La voix du colonel marque un temps.
- Mais j’ai bien peur que ce ne soit un ordre…
Un ordre ?! Ben, il ne manquait plus que ça… Que celui qui m’a servi de père, certes à distance, pendant tant d’années se cache derrière son grade et ma position subalterne pour m’éloigner de la mission. Je trouve ça plus qu’humiliant… D’ailleurs, sur le coup, je pense ne pas avoir trouvé de mot pour qualifier exactement ce sentiment qui me traverse, m’inonde, me submerge.
- On doit pouvoir identifier la personne qui a pris la photo, non ?...
Je m’accroche à cette faible certitude que nous pouvons avoir encore une petite utilité. Nous étions à l’ambassade, nous avons observé tous les participants, posé pour quelques selfies avec certains. Nous devons pouvoir trier pour réduire le champ des possibles.
- Vous vous rendez compte, reprends-je, que nous savons désormais que le dingue est une des 36 personnes invitées ce soir-là. Une sur 36… C’est inespéré !...
- Et lui, il connaît deux personnes à frapper… Deux sur deux… Son pourcentage est bien meilleur que le nôtre.
- Justement, il…
- Il vous connait… Je ne prendrai aucun risque…
- Comment a-t-il su ?...
- Nous n’en avons aucune idée mais, effectivement, en travaillant avec vous deux sur la chronologie de cette soirée, nous pourrons comprendre…
- Il y a des caméras de surveillance dans la salle de réception de l’ambassade ? Je n’en ai pas vu mais…
- Il y en a peut-être mais si c’est le cas, Maurier a omis de les brancher…
- C’est ballot…
- C’est un problème… Un problème parmi d’autres, poursuit le colonel avec une voix plus sourde. On ne sait pas qui a pris cette photo, on ne sait pas comment il sait qui vous êtes, on ne sait pas pourquoi rien n’a été vraiment fait pour vous faciliter la tâche…
- Vous ne pensez pas que quelqu’un chez nous serait en contact avec ce type ?
- Par définition, je n’exclue jamais aucune piste jusqu’à ce que je sois sûr qu’elle ne mène nulle part. Tout est possible, y compris la présence d’une brebis galeuse parmi nous. Et quand je dis « nous », je vois plus large…
Il n’est nul besoin d’avoir fait un stage de formation à la cartomancie pour décoder les propos de Jacquiers. Deux personnes à l’ambassade savaient qui nous étions réellement et pourquoi ce repas se tenait ce soir-là. Maurier et son adjoint…
- Dans ce cas, si nous savons qui surveiller…
- C’est une possibilité, Fiona… Une parmi une bonne dizaine d’autres… Dans tous les cas, je veux que vous rentriez pour qu’on remette tout en place.
- Hélène ne va pas abandonner l’enregistrement de son album… Elle est trop engagée là-dedans maintenant et, puis, ça se saura… Les gens se poseront des questions… ça attirera l’attention sur elle…
- On pensera que c’est un coup de pub… Ce ne serait pas la première fois qu’on déguiserait ainsi une opération qui tourne mal…
- Quant à moi, je dois tenir mes chroniques pour le journal. Je ne peux pas faire ça à Arthur. Il ne comprendrait pas…
- SI Arthur apprend, d’une manière ou d’une autre, que tu es en danger, il se moquera de ces chroniques sur les Jeux comme de son premier bavoir.
Effondrée de voir mes arguments glisser sur le colonel comme du liquide sur une toile cirée, je tente une sorte de coup de force.
- Si je refuse de partir, vous n’allez pas m’enlever quand même ?
- J’ai besoin de toi ici… Et s’il le faut je demanderai à des personnes qui te connaissent bien de t’amener jusqu’à moi. Que tu le veuilles ou non !
Cela a le mérite d’être clair. Sur la détermination du colonel à me ramener à Paris comme sur le fait que les agents sur Londres, dont il n’a pas voulu me donner trop précocement l’identité, sont des personnes que j’ai déjà croisées au cours de précédentes aventures. Elles ne chercheront pas à me faire mal mais elles exécuteront leur mission sans véritables états d’âme.
- Vous avez dit qu’il y avait de nombreuses possibilités quant à la divulgation des causes réelles de notre présence à Londres… Hormis Maurier et son adjoint, vous suspectez qu’au sein de votre équipe ?…
- J’ai appris à mes dépends qu’il fallait commencer par se méfier des plus proches…
- Je suis donc une possibilité ?
- Non !...
Cela fait toujours plaisir à entendre mais cela ne résout rien. Je n’ai nulle envie d’obéir et de rentrer en France, c’est tout. Et c’est bien clair dans ma tête. Ma fierté ne s’en remettrait pas.
- Hélène ?...
- Pas davantage…
- Vous lui en avez parlé…
- Non… On commence toujours par avertir le responsable de la mission…
Tu parles d’une responsable de mission ! On ne me donne pas toutes les informations, on me met en contact avec des personnes dont la fiabilité est pour le moins suspecte, on omet de me dire quels autres agents sont sous mon autorité théorique. Le responsable de mission m’a tout l’air d’être un fusible qu’on soumet à des tensions multiples en attendant qu’il pète…
- La responsable de mission refuse de perdre sa responsabilité. Elle veut l’exercer jusqu’au bout…
- C’est trop…
- Trop ?...
Je pose la question par malice. J’ai tout de suite compris où le colonel voulait en venir. S’il veut m’éloigner, c’est pour me protéger et pas pour me sanctionner.
- Trop dangereux… Ce type sait qui tu es et pour qui tu travailles. Tu es un obstacle dans son plan tordu. Dès que l’occasion se présentera…
- Je me…
- Tu ne te défendras pas. Tu n’es pas formée pour cela. Ton boulot c’est de renifler et de réfléchir. Pour l’action, on a des personnes plus qualifiées que tu ne le seras jamais.
C’est clair que je ne peux brandir pour ma défense ni un sixième dan de judo, ni des cibles pulvérisées en leur centre par des tirs précis. A part mon souffle qui s’est accru avec ma pratique intensive du vélo, je n’ai rien d’un agent de terrain.
- Et puis, tu perds de vue une possibilité que je n’ai pas exclue, moi… Cette photo ne veut pas forcément dire que vous avez été identifiée comme travaillant pour nous. Elle peut tout aussi bien dire que vous êtes suffisamment connues pour être des cibles intéressantes…

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Ven 10 Juil 2015 - 21:20

Dois-je avouer que, quelle que soit mon appétence particulière pour les voyages en train, l’idée de devoir reprendre l’Eurostar vers Paris me déplait ? On m’a donné un ordre et, de par le « contrat » qui me lie à la CIS, je me trouve tenue de lui obéir. Mais pas comme ça, pas maintenant…
- Vous savez bien où j’étais hier soir…
- J’ai fini par le savoir… Je me doute que ça n’a pas dû être facile.
- Non… Pas facile du tout… Je suis épuisée physiquement et nerveusement, je viens de rentrer à l’hôtel et je ne me sens pas la moelle de repartir tout de suite. Est-ce que c’est trop demander de me laisser quelques heures pour me poser ?
J’ai bien conscience que, dans le contexte actuel, quelques heures c’est un luxe qu’on peut difficilement se payer. D’un autre côté, me faire rentrer à Paris à fin d’analyses ce n’est pas la garantie d’avancer plus vite vers la résolution des énigmes posées par l’envoi de Perfide Albion.
- Vous me connaissez…
Ca, c’est souvent la clé qui ouvre les coffres-forts les plus hermétiques. Ce début de phrase, une sorte de « spéciale » comme on dit dans les sports de combat, je le réserve aux gens qui m’ont beaucoup fréquentée, savent comment je fonctionne et, surtout, ont confiance en moi. En langage décodé, cela pourrait signifier « vous n’allez quand même pas me faire ça à moi que vous appréciez tant ».
- Je ne vais pas dire l’inverse, m’interrompt le colonel brisant (volontairement ?) la dynamique de mes propos.
- Et je ne le nierai donc pas, dis-je en essayant de mettre un sourire dans ma voix pour reprendre l’avantage… Je vais beaucoup mieux réfléchir toute seule que si vous me collez une équipe de psychomachins et de spécialistes de je ne sais quoi pour m’y « aider ». J’ai la mémoire des espaces, je vais re-visualiser parfaitement la salle de Kensington, localiser les zones qu’ont occupé les participants que j’aurais pu observer. Si vous m’envoyez un plan du grand salon d’apparat par mail, je peux réussir à limiter à quelques personnes la liste de ceux qui ont pu prendre cette photo…
- Tu pourrais parfaitement le faire en rentrant à Paris…
- Non !...
Je laisse un silence pour que mon ton sec et déterminé ait le temps d’infuser dans l’esprit du colonel. Il me connait très bien justement et il sait que ce n’est pas dans mon tempérament d’être aussi catégorique.
- Si je remonte dans un Eurostar, je vais être incapable de ne pas finir ma nuit… Laissez-moi la journée pour rassembler mes idées et penser à tout ça…
- Mais si ce dingue décide de s’en prendre à toi… à vous…
- Ce n’est pas ce qu’on appelle les risques du métier ?
Je joue sur du velours. Le colonel Jacquiers peut avoir envie de protéger sa fille « adoptée » ; il ne peut pas se permettre de l’avouer… même à la principale intéressée. Cela ne cadre pas avec l’éthique de sa fonction ; il devrait pouvoir sacrifier sans regret qui que ce soit si cela devait profiter à la Nation.
- D’accord… Je vais demander au patron de nos services de protection des VIP de détacher des hommes pour surveiller ton hôtel et les studios où se trouve Hélène.
- Comment ? fais-je en mimant la contrariété la plus outrancière. Ce n’était pas déjà le cas ?…
- Si, répond le colonel… Mais je vais demander à ce que cette protection soit triplée. Jusqu’à ce soir…
- Demain matin…
Je pousse le bouchon un peu plus loin… Histoire qu’Hélène puisse au moins assurer sa séance du soir aux studios.
- Ok… Demain matin…
J’ai donc environ 20 heures pour dégotter une bonne raison de rester à Londres pour finir le boulot que j’ai cruellement conscience d’avoir à peine entamé.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 12 Juil 2015 - 22:38

Je connais peu de choses sur la boxe mais ce qui est sûr c’est que, lorsque je raccroche, je suis bien sonnée. Deux uppercuts successifs, celui asséné par Lagault la veille et celui que vient de m’administrer – via le colonel – le dingue qui se fait appeler Perfide Albion, m’ont envoyée au tapis. Par chance, je n’ai pas d’homme de coin pour jeter l’éponge et me délivrer de ce combat trop inégal.
J’affronte des spectres, des énigmes, des apparences. Rien de précis, de charnel, de solide et de cohérent. Un passé rempli de fantômes, un présent rempli de questions. Comment frapper à mon tour ? Comment reprendre l’avantage ?
Je ferme les yeux pour essayer de me concentrer. Deux secondes, puis quatre, puis vingt… Et je finis par m’endormir.
Le corps est toujours plus fort que l’intellect. Il va me falloir l’accepter si je veux durer dans ma deuxième profession.

A mon réveil, j’ai reçu par mail le plan de la salle de bal de la Résidence de France. Mes yeux ont beau être dans le vague, je ressens cette détermination rageuse qui m’a tant de fois permis de réaliser des choses qui m’auraient parues impossibles.
La photo que j’ai récupérée depuis mon smartphone et qui s’étale désormais plein écran sur l’ordinateur me permet assez rapidement de situer le point d’où a été pris le cliché. Perfide Albion, à moins qu’il ne s’agisse d’un (ou d’une) complice, se trouvait près du piano utilisé par Hélène pour son mini tour de chant. Nous ne nous sommes rapprochées, Hélène et moi, qu’à une seule reprise. Plutôt vers la fin de la soirée, après le tumultueux passage des chansons. En parfaite contradiction avec la décision que nous avions prise de nous ignorer… Sauf qu’après le mini-concert, je m’étais dit qu’il serait hautement étrange que je n’aille pas, comme les autres, féliciter l’artiste. J’avais serré la main d’Hélène en évitant de la regarder directement dans les yeux ; elle m’avait écartée ensuite comme pour se débarrasser de moi en me prenant, un peu trop amicalement sans doute, par l’épaule. C’est cette photo-là que j’avais devant moi. De moi, on ne voyait à vrai dire que le dos sur lequel s’appuyait la main d’Hélène posée bien à plat. Elle, de profil, souriait comme le font les artistes lorsqu’ils se retrouvent au milieu de leur public. Si quelqu’un pouvait trouver de la connivence entre nous sur cette photographie, c’était peut-être pour cette main trop pressée d’éloigner… Ou simplement parce qu’il ignorait ce qu’était la vie réelle d’une vedette de la chanson.
A bien y réfléchir, la seconde option évoquée par le colonel était sans doute la bonne. Nous étions des cibles. Parce que nous étions les deux personnes les plus connues dans la salle.
Etrangement, cette option ne m’était pas la plus désagréable. En dépit de tout ce qu’elle pouvait avoir de menaçante, elle autoriserait peut-être la poursuite de la mission par l’équipe à qui elle avait été confiée. Ma fierté se sentait soudain un peu mieux.
Le fait que la scène immortalisée dans la mémoire numérique d’un téléphone portable ait été prise à la fin de la soirée limitait encore plus le nombre des suspects puisque certains, sous différents prétextes plus ou moins crédibles, s’étaient éclipsés après les dernières notes de piano.
Je peux déjà éliminer tous ceux qui sont visibles sur le cliché. Le colonel Maurier est clairement visible à l’extrême-gauche où il semble contrôler le flux des admirateurs attendant qui une photo, qui un autographe de la part d’Hélène. A ses côtés, même si on ne voit pas son visage, il y a la robe légère de Malika Benyakoub déjà en train de répéter son argumentaire pour obtenir des places pour le concert d’Hélène au club France. Derrière Hélène, tendant un petit carnet, je reconnais l’étudiant en physique, Pierre Massard. Je me souviens qu’il a demandé de faire la signature pour sa petite amie, une certaine Stéphanie Foulon…
Je n’y peux rien… J’ai non seulement la mémoire des dates, ce qui est forcément utile dans mon boulot, mais aussi celle des noms et – le plus souvent – des visages. J’impressionne chaque année mes étudiants lorsque, à la troisième séance, ils se rendent compte que je les connais à peu près tous. Pour avoir parlé de cela avec Robert Loupiac, mon maître désormais en retraite, je sais que c’est une capacité qui va s’étioler un jour et me laisser sans solution.
- Tu verras, il viendra un moment où tu hésiteras au moment de donner son prénom à un étudiant dont tu auras dirigé master et doctorat. C’est effrayant mais c’est comme ça.
C’est vrai que cela m’effraye déjà par avance. Voilà peut-être pourquoi je savoure plus que je ne le devrais la liste des présents que j’ai établie sans véritable difficulté et sur laquelle je raye sans trembler absents au moment de la photo et personnes présentes sur le cliché.
En fin de compte, après un gros quart d’heure d’effort, j’ai éliminé les trois quarts des présents ce soir-là. Il me reste huit noms. C’est à la fois peu et beaucoup… Huit… Et peut-être même sept puisque, si j’accepte le principe de faire confiance au colonel Maurier, Philippe de Saint-Amont ne peut être Perfide Albion. Sur cette liste de sept noms, il se trouve la personne qu’Hélène voudrait bien sans doute prendre plaisir à pincer… Sophie Grant ! Juste retour des choses, il ne me déplairait pas que ce soit un des autres noms de ma short list qui endosse le rôle du méchant. Serge Langlet, le plagiaire indélicat… A moins que ce ne soit – mais là, cela me ferait de la peine - Catherine Robert la proviseure-adjointe du lycée français ou Prosper Lagrange, le supporter de Chelsea. Par conviction républicaine, je me laisserais plutôt tenter par une culpabilité de la dénommée Jonquille, joueuse et militante d’extrême-droite. Mais, ce n’est pas moi qui décide de qui doit être coupable. Ce sont les faits…
Et, constatant que ma fatigue s’est évaporée, je décide de commencer à accumuler moi-même lesdits faits pour donner à penser davantage encore à mes méninges.
En rendant une petite visite ni amicale, ni protocolaire, à un escroc…

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Lun 20 Juil 2015 - 23:40

Trouver l’adresse où crèche Serge Langlet n’aura pas été la chose la plus compliquée à faire. Bien sûr, le plus simple aurait été de contacter le colonel Maurier qui aurait été fort heureux de me fournir le renseignement… Sauf que ma discussion avec « papa » Jacquiers m’avait bien fait comprendre que moins l’ambassade en saurait, mieux ce serait. De plus, en ne disant rien à Maurier, je pouvais cacher mes intentions à mon chef bien aimé…
Oui, je ne compte rien dire au colonel. Il me croit épuisée – ce que je suis toujours, je le sens bien – et en train de ruminer sur les dernières menaces de Perfide Albion – ce qui n’est pas faux -… Moi, je me veux dans l’action… Pour oublier justement la fatigue et ce qui me ravage l’esprit.
D’un autre côté, avec les agents qui doivent avoir été déployés devant l’hôtel, le colonel Jacquiers saura que je me suis mise en chasse. Hors de question donc que je sorte par la porte dans mon tailleur le plus classique comme si j’allais prendre le thé avec des amies. Je dois cesser de me ressembler pour me donner l’opportunité de prendre le large tranquillement.
Je n’ai rien dans ma valise qui soit de nature à changer mon look. En revanche, je me doute qu’il doit se trouver dans les deux malles qu’Hélène à faire suivre depuis la France de quoi me donner une apparence différente. Elle va se produire au club France et je l’imagine mal le faire en mini-short ou en jean. Elle doit avoir trainé avec elle deux ou trois de ces tenues de scène rutilantes et provocantes qui constituent autant d’armures lorsqu’il faut monter au combat face au public.
Bingo !
Dans une housse plastique, je dégote une robe en lamé bleue outremer, fendue sur le côté et outrageusement moulante. Précisément le genre de choses que je ne m’imaginerais porter qu’à un bal masqué…
Et je déteste les bals masqués !
Bien sûr la robe est un peu trop courte pour moi qui suis plus grande de quelques centimètres qu’Hélène mais cela ne peut en rien me compliquer la tâche. Au lieu de tomber jusqu’au sol, la robe m’arrivera aux chevilles. Un truc un peu ridicule mais qui devrait faire qu’on détournera le regard de moi assez vite.
J’assortis d’escarpins vernis de même couleur – par chance, Hélène et moi faisons la même pointure – et pique une sorte de pochette dans laquelle je glisse le peu de choses que je tiens absolument à emporter : papiers d’identité, argent, carnet, stylo et smartphone. Un petit tour devant le miroir de la salle de bain pour me composer un visage en accord avec ma vêture. Trois tonnes de poudre pour essayer de masquer mon bronzage de cycliste, des lèvres orange et un regard surligné de fard à paupières nacré. Je relève mes cheveux en un chignon vaguement élaboré et emprisonne le tout dans un foulard à l’ancienne semé d’oiseaux bleus.
Voilà ! Je me sens prête !
Je vais tout faire pour qu’on me remarque et qu’on m’oublie aussi vite. Fiona Toussaint ne peut pas être cette espèce de perruche exubérante, tanguant sur des talons trop hauts et mettant sans cesse le visage en avant comme si elle était incapable de voir à plus de trois mètres.
Il me faut franchir cinq mètres pour atteindre le premier taxi garé devant l’hôtel. Beaucoup et peu en même temps. Parce que si les agents en faction ont pris la peine de recenser tous les clients de l’hôtel, ils n’auront pas grand mal à saisir que la perruche bleue n’est jamais entrée dans l’établissement. En revanche, comme je l’espère, s’ils viennent d’arriver, ils se laisseront abuser par cette créature si peu discrète qu’ils estimeront ne pas devoir gâcher la mémoire de leur appareil numérique pour garder une trace de son passage.
Je jette l’adresse de Serge Langlet au chauffeur de taxi, évite de me tasser dans mon siège ce qui pourrait paraître étrange à des observateurs extérieurs et envisage alors seulement la problématique suivante : comment se trimballer dans Londres avec cet accoutrement baroque ?

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Jeu 23 Juil 2015 - 22:54

Je ne vais pas tarder à me rendre compte que ma tenue de Castafiore de Las Vegas ne produit aucun effet sur personne.
En France – et particulièrement dans certaines villes que ne je nommerais pas -, on aurait commencé par me foudroyer du regard avant de me demander ce que j’allais faire à cette adresse. Tout au long du trajet, de furtifs coups d’œil – se voulant discrets en plus – m’auraient alertée sur le fait que j’étais surveillée avec une avidité curieuse ou consternée. Une fois la course finie, par la radio ou en grillant une cigarette en attendant le client suivant, mon chauffeur aurait tracé de moi un portrait ridicule à ses congénères.
A Londres, rien de tout ça. « Où désirez-vous aller, madame ? ». « Parfait. On y sera dans une quinzaine de minutes ». Et, une fois ma portière claquée, il n’y a pas le moindre regard en coin, pas la moindre question sur ce look étrange et, pour tout dire, improbable. Peut-être bien qu’en son for intérieur – et pas « dans son fort intérieur » comme l’écrivent beaucoup de mes étudiants – le chauffeur de taxi n’en pense pas moins… Mais il a la délicatesse, la courtoisie et la politesse de ne pas étaler ses états d’âme d’une manière ou d’une autre.
Après avoir jeté quelques regards inquiets par la vitre arrière, des coups d’œil n’ayant rien de furtifs je le reconnais, je me tranquillise. Visiblement, mon évasion a encore fonctionné et personne ne me suit. Soit je suis douée pour m’esquiver, soit le colonel n’a pas eu le temps de renforcer son dispositif… Soit ils sont plus doués que moi et réussissent à me filer sans se faire remarquer.
Il est grand temps de trouver un moyen de justifier auprès de Serge Langlet, qui n’a pas le flegme poli des Britanniques, une apparence que dix ans plus tôt j’aurais réprouvée avec la plus grande vigueur… Et dont, personnellement, du fait des apparences diverses que les tourments de ma vie m’ont imposées, je me moque finalement.

Alors qu’il est bien connu que le Royaume-Uni exporte en France ses retraités, surtout dans notre Sud-Ouest, et fait appel massivement à nos jeunes les plus talentueux, Serge Langlet pourrait faire aisément figure de contre-exemple. A 52 ans, il est un « immigré » de fraîche date ne s’étant installé à Londres qu’au milieu des années 2000, c’est-à-dire à un âge où les nombreux jeunes Français ultra dynamiques ont été foudroyés par le mal du pays et sont rentrés s’établir professionnellement dans le nord-ouest parisien ou près du plateau de Saclay. Langlet ne pousse cependant pas l’originalité jusqu’à avoir posé ses meubles ailleurs que dans le sud-ouest de Londres, là où les Français semblent s’être tous établis comme pour se tenir plus chaud en cette terre étrangère.
La froggy valley est le nom que certains donnent à cette zone du South Kensington où se trouve une grande partie de la communauté française. Il faut dire que c’est dans cette zone-là qu’on trouve le plus de boulangeries et de fromageries vendant des produits français. Le bon moyen de ne pas couper totalement les ponts avec la mère patrie. D’un autre côté, mieux vaut avoir les reins solides financièrement car, ici, les loyers – et ne parlons même pas du prix des logements à la vente – ne sont pas donnés. Le 22 Alexander Place – une rue et pas une place d’ailleurs… - s’inscrit parfaitement dans cette réalité du marché immobilier. Une maison sur quatre niveaux, un rez-de-chaussée et trois étages, collée sur sa droite à une maison parfaitement semblable… laquelle est également collée à une maison semblable… et ainsi de suite jusqu’au numéro 2. Quand je regarde le pedigree des voitures garées dans la rue, je ne doute pas d’avoir atterri, par la magie de mon taxi si peu curieux, dans un coin friqué ; ici c’est de la Bentley, de la Mercedes ou de la Porsche. Un Frenchie, ayant sans aucun doute un certain mal du pays, a conservé une voiture française… Une Renault Safrane… Peut-être bien celle de Serge Langlet…
Le 22 se distingue seulement par le fait qu’il n’est collé à aucune autre maison mais donne sur la voie d’accès à un parking intérieur. Pour le reste, par rapport aux autres habitations, ce sont les mêmes pierres d’un blanc immaculé recouvrant les murs du rez-de-chaussée, le même balcon en fer forgé tout simple au premier, les mêmes alignements de fenêtres – deux seulement – donnant sur la rue et émergeant d’un carcan de briques marron salies.
Deux petites marches conduisent à un perron étriqué servant de poste avancé pour qui veut toquer à la porte avec le heurtoir doré, appuyer frénétiquement sur la sonnette ou glisser une enveloppe dans la fente ménagée à cet effet en bas de l’huis. Je prends le temps de vérifier que le nom indiqué sous l’interphone est bien celui de Serge Langlet – je note au passage qu’il n’y a pas d’autre nom… donc pas d’épouse ou de petite amie à demeure – et puis, après avoir pris une grande respiration, je me décide pour le bouton poussoir de la sonnette.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Sam 25 Juil 2015 - 23:02

J’ai bien sûr échafaudé une bonne raison à cette visite impromptue, qui plus est à l’heure du repas et dans une tenue qui sent la meneuse de revue un peu sur le retour. Comment aurait-elle été reçue ? Je ne le saurais jamais car, en dépit de plusieurs coups de sonnette énergiques, la porte de Serge Langlet demeure close et, situation encore plus embarrassante pour moi, aucun bruit intempestif ne révèle une présence à l’intérieur du 22 Alexander Place.
- Ben, voilà… La prochaine fois, je passerai un coup de fil avant…
C’est évidemment une remarque qui se discute. Si j’avais appelé pour prévenir de mon arrivée, il est à peu près sûr que le résultat eût été le même. Je me serais retrouvée devant cette porte close mais avec, en plus, le sentiment de m’être fait poser un lapin. Serge Langlet avait été fâché de me voir à la résidence de l’ambassadeur, il ne m’aurait pas ouvert les portes de son domicile sans une contrepartie que je pouvais sans peine imaginer… et, qu’avec l’honnêteté que je crois mienne je n’aurais pas acceptée. Tant pis ! Il me faudra trouver un autre moyen pour explorer cette piste !
J’ai trop besoin de remettre les choses en place dans ma tête pour me compliquer la vie à trouver un taxi. L’exercice physique me manque, je choisis donc de rentrer à pied. Mon apparence n’étant visiblement un problème pour personne, le seul souci que j’imagine est d’ordre physiologique… Mes pieds vont-ils accepter de marcher longtemps dans cette paire d’escarpins qui ne ne connaissent que depuis une heure ?
Un plan m’aide à me repérer. Comme je l’imaginais, je ne suis pas très loin de l’hôtel. Le chauffeur de taxi a dû faire un détour à l’aller pour me tirer quelques livres de plus… On devrait toujours se méfier des gens qui semblent ne pas vous regarder. Tant pis pour moi, ça m’apprendra à trop faire confiance.
Me voici sacrément fataliste. Je me reconnais à peine… Et pas seulement quand je croise mon image dans une vitrine.
J’ai deux options pour mon retour. La première, plus directe, consiste à traverser Hyde Park avant d’atteindre le quartier de Paddington et enfin Maida Vale. La seconde n’a pas le mérite de la simplicité puisqu’elle consiste à contourner Kensington par l’ouest, passer par la Résidence de l’ambassadeur avant de filer plein nord vers Maida Hill puis Sutherland Avenue.
- Plus ce sera long, et plus j’aurais le temps de faire le ménage dans ma tête…
C’est cette remarque qui me conduit en arrivant sur l’A4 – qui n’est pas une autoroute comme tout Français pourrait l’imaginer – à m’engager dans Queen’s Gate plutôt que dans Exhibition Road (dont le nom correspond pourtant bien mieux à ma robe de scène en lamé).

Il faut avoir la mémoire bien accrochée pour se repérer dans Londres. Non que les noms de rues soient compliqués, ce serait même plutôt l’inverse : ils ne sont pas compliqués puisqu’ils sont les mêmes. Au débouché de Queen’s Gate, peu après l’ambassade de Bulgarie, je tourne à gauche sur Kensington Road… Une route, une rue en fait, qui longe par le sud Kensington Gardens. Au bout de 300 mètres environ, je me trouve face à un choix cornélien. Dois-je prendre la première à droite qui s’appelle Kensington Palace Avenue ou la deuxième qui est Kensington Palace Gardens ? Sachant qu’entre les deux rues se trouve un parc appelé Kensington Palace Green. Il y a de quoi se perdre tout en étant en terrain de connaissance.
Je suis en train d’essayer de mettre de l’ordre dans mes souvenirs de la soirée à la Résidence lorsque je sens peser sur moi un regard étrangement inquisiteur. Mon expérience, fort récente de l’indifférence british, me donne à penser que ce regard n’est point indigène mais bien issu d’un compatriote. Moi qui pensais qu’être à Londres allait me libérer des « vous êtes bien Fiona Toussaint, la fille de Sept jours en danger ? »… Après Sandra Lépargneur hier, me revoilà aux prises avec cette célébrité un peu fétide à laquelle je ne m’habituerai jamais.
Des pas précipités se font entendre dans mon dos. Je me retourne, bien décidée à mettre en œuvre si besoin le peu de techniques de combat que je possède…
- Jean-Paul !?
- Ouais, Jean-Paul !
Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est une bonne surprise mais c’est clairement une surprise. Cela fait des années que je n’ai pas vu mon « cousin », ce fils de « tante » Léa qui ne m’a laissé depuis mon enfance que des souvenirs aigres. Il était sournois et querelleur, obtus et sans finesse. D’ailleurs, son adolescence avait été émaillée de petits larcins qui l’avaient conduit devant la justice des mineurs. A croire que ce contre-exemple, que « maman » me citait fréquemment avec force remarques sentencieuses, n’avait existé que pour me conduire, moi, vers une scrupuleuse honnêteté.
- Qu’est-ce que tu fiches à Londres ?
C’est précisément la question que je voulais lui poser mais il a été plus rapide…
- Tu travailles toujours dans l’Histoire ?
Décidément, il en a des choses à apprendre sur moi. J’en viens aussitôt à me demander s’il n’a pas passé les quatre dernières années sur une île déserte… ou bien ici à Londres… ou bien, c’est mon hypothèse la plus solide, en taule… Tout le monde ne connait pas Fiona Toussaint mais les gens qui la connaissent ne peuvent pas avoir manqué de savoir qu’elle a fait à plusieurs reprises, et souvent à son corps défendant, la une de l’actualité.
Comme je sens bien que la discussion promet d’être longue… et comme mon estomac me rappelle que je n’ai rien avalé depuis la veille, j’avise un resto italien à l’enseigne Spaghettihouse et propose à mon « cousin » de s’y installer pour échanger plus tranquillement.
- Tu n’as pas déjeuné au moins ?
- Pas assez ! Ces Anglais avec leur repas léger du midi m’épuisent. J’ai toujours la dalle…
- Ok… Alors je t’invite !
En ai-je tellement envie ? Outre le fait que Jean-Paul est une des personnes dont la présence m’est le plus grandement insupportable, je crains en parlant du passé avec lui de raviver des plaies qu’une demi-heure de marche avait à peine commencé à refermer.
D’un autre côté, j’ai une curiosité aussi aiguisée que mon appétit. Je m’accusais il y a peu d’être fataliste, j’ai du mal à voir dans cette rencontre une simple fatalité…
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 26 Juil 2015 - 22:30

Je ne crois pas avoir eu l’occasion de décrire Jean-Paul dans ces chroniques de ma vie (si peu) ordinaire. J’ai déjà évoqué son manque de moralité et son appétence singulière pour tous les coups tordus mais il me semble que pour bien cerner l’homme, il faut pouvoir l’envisager dans sa dimension physique autant que morale. Dans le cas de Jean-Paul, ce physique colle mal à la psychologie du personnage. C’est d’ailleurs peut-être cela qui lui a permis dès ces plus jeunes années de gruger les gens : on lui donnerait le bon Dieu sans confession.
Jean-Paul c’est avant tout un sourire. Chaleureux et ensoleillé… Un sourire qui suscite la sympathie et donne confiance. Quand ce sourire est couplé à une mine un peu rougeaude, le tout prenant place dans une enveloppe corporelle un peu lourdaude, on se méfie encore moins. Ajoutez des lunettes rondes et épaisses avec des verres bouteille ey vous avez le profil physique du parfait niais dont on attend tout sauf qu’il vous entourloupe quand vous aurez baissé la garde.
Depuis la dernière fois où j’ai vu Jean-Paul (cela devait être sur les photos de l’enterrement de « maman » à Montauban), il a – me semble-t-il – perfectionné encore cette enveloppe protectrice en adoptant un look vestimentaire plutôt classique. Peut-être est-ce purement conjoncturel d’ailleurs, rien ne me permet de m’avancer sur ce point pour le moment… En tous cas, cela doit bien fonctionner car la serveuse, pas plus italienne que nous au demeurant, se précipite pour nous porter la carte. Le côté un peu paumé de Jean-Paul suscite immédiatement en elle une forme de sympathie. Les « Bouboule », comme on disait quand j’étais à l’école primaire, à une époque où le politiquement correct ne sévissait pas encore partout, sont des personnes qui ont tellement souffert de moqueries qu’on est prêt, lorsqu’on a une belle âme, à se mettre en quatre pour eux.
- C’est quand même bizarre de te retrouver à Londres ?
Cette fois-ci, c’est moi qui précipite le questionnement en profitant – lâchement je le reconnais – du fait que Jean-Paul minaude auprès de la serveuse (dont le prénom est Mary comme me l’apprend son badge).
- Cela fait deux ans que je travaille ici…
Suis-je bête ? S’il y a bien une ville où l’argent circule – et où on doit pouvoir en gratter sans que cela se remarque de trop - c’est bien Londres… Et pour un Français, s’établir dans South Kensington, la fameuse Froggy Valley, est une évidence. Marc, le mari de ma chère Ludmilla, nous racontait un jour comment une de ses élèves avait - lors d’un voyage scolaire - retrouvé dans ce sud-ouest de Londres sa propre cousine elle aussi en voyage scolaire… Le monde est peut-être petit mais pour des Français le coin de Kensington l’est encore plus… Donc, en prenant cet exemple pour étalon, le fait de rencontrer Jean-Paul ici n’avait guère à me surprendre… A tout bien y réfléchir – et avec un peu de recul – j’aurais même dû l’anticiper et m’y préparer… 
- Et tu travailles dans quoi ?
J’ai dû donner à ma phrase un petit sous-entendu trop évident… Ou peut-être bien que j’ai laissé mes yeux exprimer par une brillance soudaine toute ma réprobation à l’égard des activités le plus souvent illégales de mon « cousin ».
- Oh, je vois à quoi tu penses… Alors là, tu te goures complètement… Je me suis totalement rangé de toutes ces conneries. Maintenant, je suis courtier en assurances…
J’ignore ce qui m’énerve le plus. Le sourire franc qui accompagne cette révélation et qui vous ferait gober la plus grosse des énormités ou l’ignorance qui est la mienne quant à la possibilité pour un forban de son espèce de décrocher un tel poste ?
- Mais bon, c’est un peu pareil… Il faut avoir du bagout…
Je me doute bien et, une femme avertie en valant au moins deux, je renforce mon filtre critique, prête à recracher toutes les couleuvres que Jean-Paul essayera de me faire avaler. Aurait-il oublié que je sais qu’il a fait de la taule pour avoir fourgué de fausses polices d’assurance à des personnes âgées ?
- Et toi ? Tu ne m’as pas répondu tout à l’heure…
Il ne perd pas le Nord le bougre !... Il dégage en touche et ramène le jeu dans mon camp.
- Je fais des papiers pour La Garonne libre… Sur les Jeux et le Royaume-Uni de manière générale…
- Alors, finalement, tu as abandonné l’Histoire et tu es devenue journaliste… Comme Christine Ockrent !... Qu’est-ce que tu as pu nous saouler quand tu étais petite avec ton envie de présenter le 20 heures…
Je me souviens à peine de ça… Mais s’il le dit, après tout pourquoi ne pas le croire ?... Je me dépêche cependant très vite de le détromper. Par souci de vérité autant que volonté de ne pas lui laisser croire qu’il sait mieux que moi ce que j’aime faire.
- C’est pour occuper un peu mes vacances… Je suis avant tout prof à l’université… Et puis ça rend service à Arthur, mon mari, qui dirige le journal…
- Tu es mariée ?!...
C’est là que j’ai commencé à me dire qu’il en faisait trop pour que tout cela soit bien normal. Malgré mes aigreurs de mémoire, j’avais envoyé à tante Léa un faire-part annonçant mon mariage… Un faire-part neutre sans date de la cérémonie… Histoire d’éviter que cette famille, qui n’avait jamais été « ma » famille réelle, ne songe à s’inviter… Mais ils avaient été prévenus… Donc soit le contact était coupé entre tante Léa et son fils unique, soit il en savait sur moi bien plus qu’il ne voulait l’avouer.
Mais avec quelle idée tordue en tête ?
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Lun 27 Juil 2015 - 23:18

Je me borne à répondre de la manière la plus elliptique. Juste ce que toute personne sachant se servir d’un moteur de recherche peut trouver en quelques minutes d’une quête intelligente.
Oui je suis mariée à Arthur Maurel, directeur de La Garonne libre… Mais pas un mot sur Corélia, mon petit ange blond.
Oui j’enseigne toujours l’histoire moderne… Maintenant je suis à Toulouse et plus à Amiens… Mais j’oublie de parler de Parfum Violette, ma maison d’édition. Un futé comme Jean-Paul se demanderait immanquablement d’où vient l’argent m’ayant permis de me lancer là-dedans… En dépit de ses dénégations, je n’ai aucun mal à imaginer mon « cousin » poursuivant son trouble mariage avec les magouilles à deux balles. Je deviendrais une proie… Si tant est que je ne le sois déjà…
Oui je suis bien là pour écrire de petites chroniques tout en relisant pendant mon temps libre le texte d’un prochain bouquin… Mais Jean-Paul n’entend pas un seul mot sortir de ma bouche pour évoquer Abbey road et l’enregistrement du disque d’Hélène. Toujours pour les mêmes raisons de prudence. Je n’imagine pas ma copine se faire truander par cet espèce de veau au regard de crapaud mais sait-on jamais quel peut-être le pouvoir de nuisance d’un malfaisant tel que Jean-Paul. Entre le disque à enregistrer sans groupe et les relations difficiles avec le producteur des Blueway station, elle a déjà son lot de soucis sans que je lui en rajoute.
- Mais pourquoi tu n’étais pas à l’enterrement de ta maman ?
Je reste un instant – trop long sans doute – avec ma fourchette garnie de spaghettis (sans sauce) suspendue devant la bouche. L’enfourner c’est se donner un peu de temps pour réfléchir, mais cela risque d’être éminemment suspect ce moment de réflexion. Et puis d’abord, que sait-il au juste ? A-t-il appris par tante Léa que j’étais une étrangère à la famille ? Que je n’étais pas plus sa cousine que lui, bien qu’installé à Londres, n’est en famille avec les Windsor ?
Je me lance en évitant d’écouter les questions qui tournoient dans mon esprit. Là, il ne s’agit plus de mentir par omission, il faut mentir pour de bon… Et comme on le sait, ce n’est pas mon fort.
- J’étais dans un endroit d’où on n’a pas voulu me laisser sortir…
Ce que c’est que de détester le mensonge. Ce que je viens de dire est rigoureusement exact. Ce 25 mars 2010 j’étais cloitrée dans la planque de Soursac en Corrèze…
- Ouais, je vois…
Jean-Paul ne m’a pas demandé quel était cet endroit. Ma périphrase a parlé à sa propre expérience de la chose. Un endroit d’où on ne vous laisse pas sortir, c’est forcément la taule.
Là, je panique un peu… en essayant bien sûr de n’en rien montrer. Il va me demander pourquoi on m’avait mise à l’ombre… Et là, il faut que je trouve une raison qui me permette de rester cohérente avec tout ce que j’ai raconté jusqu’ici. Un crime ou même une présomption quelconque et je ne suis pas libre deux ans après. Un larcin un peu sérieux et il est impossible que j’aie conservé mon poste à la fac.
- Des gentils mecs en uniformes bleus, poursuit Jean-Paul… Enfin, plutôt des nanas dans ton cas…
Je saute sur ce répit inespéré pour enfourner ma fourchette garnie de spaghettis en désordre. Cela me laisse le temps d’un masticage en règle avant de répondre. Le « cousin », lui, en profite pour enfoncer le clou.
- Ah ça quand même ! Qui aurait dit que la petite Fiona, cette bouffeuse de bouquins, se ferait gauler un jour par les men in blue…
- Ah non, les miens étaient plutôt en blanc…
C’est encore ma foutue fierté qui parle. Il kifferait trop le Jean-Paul de savoir que j’ai eu maille à partir avec les flics et avec la justice… Ca lui permettrait peut-être bien de s’enlever un peu de ce genre de macération intellectuelle qu’on appelle le remord. Tant pis pour lui, je pars vers une autre fausse vérité.
- Qu’est-ce que tu es allé t’imaginer !... J’étais dans un hosto… A Amiens… Quand on m’a annoncé « ça »…
Je laisse bien un silence pour que Jean-Paul comprenne à quoi je fais allusion puis je reprend.
- … je me suis trouvée mal… C’est la faute à ces foutus portables qui font qu’on te joint partout… Quand tu tombes dans les pommes dans un escalier, tu ne fais pas que tomber dans les pommes… Tu tombes pour de bon… Deux jambes cassées, le dos esquinté… Opérations, corset… et dépression… Mais, bon, dans mon malheur j‘ai eu au moins cette chance, tout s’est bien remis en place.
C’est là que je bénis d’avoir choisi la robe en lamé bleue d’Hélène plutôt qu’un de ses shorts moulants minuscules. Même si Jean-Paul se penche – fortuitement bien sûr - pour vérifier que j’ai bien les marques de l’opération où on a m’a posé des broches, il ne verra que dalle ! Que du bleu !...
- Vous ne vous étiez pas rabibochées avec ta mère ?...
Rabibochées ? Tiens donc !...
Déjà, je trouve que le mot tranche dans le lexique usuel limité de Jean-Paul… Ensuite, je ne sais pas pourquoi la question me parait incongrue. Qu’est-ce que ça peut lui foutre ?...
D’un autre côté, je ne l’imagine pas me tombant dessus par hasard (!!!) dans les rues de Londres pour me demander quel était l’état de mes relations avec « maman » avant que la mort ne la conduise au cimetière de Montauban. Ce serait proprement démentiel comme idée et comme projet…
Faut que j’arrête de voir des trucs louches partout et que je garde ce genre de soupçons pour tout ce qui touche l’autre fêlé, celui qui se planque derrière la douce locution de Perfide Albion. Ca suffit déjà assez comme ça à me gâter les neurones !
- Non…
C’est une réponse sèche, presque gutturale, qui n’appelle pas à la réplique.
Réplique pourtant il y a.
Inattendue et terrible.
- Tu sais au moins qu’elle a été assassinée à cause de toi ?...

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Mar 28 Juil 2015 - 22:15

Je n’ai pas à me forcer pour être consternée par ce que je viens d’entendre. Même si je le sais – mais depuis si peu de temps – en avoir la confirmation par la bouche de ce « cousin » que je n’ai pas vu depuis des années, c’est proprement sidérant. Comment peut-il savoir ça ?... Lui !!!...
IL faut que je dise quelque chose. Mais sur quelle partie de cette révélation dois-je réagir ? Sur le fait que « maman » ait été assassinée ou sur le fait que c’est à cause de moi…
- Je ne comprends pas… Qu’est-ce que tu me racontes ?
Non, je ne comprends pas… Comment il sait ?... Et pourquoi me dire cela maintenant ?... Et pourquoi ne pas avoir cherché à prendre contact avec moi plus tôt pour me le dir ?
Tout cela fait beaucoup de questions. Heureusement, celle que j’ai formulée à haute voix suffit à déclencher le flot des explications et des justifications boiteuses de Jean-Paul.
- Il y a eu une enquête après sa mort… Des flics sont venus nous interroger… Moi, tu imagines comme j’avais les foies quand ils se sont pointés chez moi… Ce qu’ils ont dit n’était pas très clair… A se demander s’ils savaient eux-mêmes ce qu’ils cherchaient… Ils voulaient savoir où tu étais… parce qu’ils se demandaient si… enfin, tu comprends quoi…
Comprendre ? Oui, je commence à comprendre… Décidément, je ne finirais jamais de découvrir les événements de ma propre vie sous de nouveaux angles. C’est une démarche qui m’est pourtant familière en tant qu’historienne. Selon les questions qu’on se pose, selon ce que l’on est, selon les représentations qu’on s’est forgées, on n’aborde pas un document de la même manière. Et ce regard différent ne peut que conduire à une analyse différente.
Ce que Jean-Paul est en train de me raconter c’est une des manières dont les « méchants » ont cherché à me retrouver. En semant la confusion dans ma « famille ». En leur laissant croire que la mort de « maman » pouvait être le résultat d’une sorte de vendetta personnelle. Après tout, nous nous étions fâchées et c’était de notoriété tellement publique que même la télévision était au courant… Et si la télé le dit…
Rétrospectivement cela donnait un sens à la question de Jean-Paul sur mon absence à l’enterrement et de manière plus générale sur toute son attitude et le silence de tante Léa depuis le drame. Faute d’avoir été démenti, le soupçon pesant sur moi perdurait. Il s’était incrusté de manière insidieuse dans les esprits. J’étais la mauvaise fille qui était responsable, directement ou indirectement, de l’assassinat de sa mère. Dieu sait ce qu’ils avaient pu leur foutre dans le crâne, ces pourris ? Que j’avais commandité la chose moi-même ? Que c’était le geste d’un dingue qui avait pris fait et cause pour moi lorsque « maman » m’avait traitée de pute au JT du soir ?
- Je n’ai rien à voir avec ça… J’étais…
J’hésite à aller plus loin. Je ne peux révéler ce que j’ai vécu durant ces six mois qui m’ont vue disparaître de tous les écrans radars de la planète. Même Arthur ne sait pas tout… Pourtant, là, face à ce Jean-Paul bien embarrassé par tout ce qu’il lit de douleur et d’incompréhension sur mon visage, je me sens prête à…
Mais non, bordel !... Il ne faut rien dire… Et surtout pas à lui !... C’est encore une de ces arnaques quelconques… Il cherche à savoir et une fois qu’il saura, il monnayera l’info…
- J’étais à Amiens comme je te l’ai dit… Et quand on m’a interrogée, on ne m’a posé aucune question allant dans ce sens-là…
Je ménage un court moment pour finir de calmer ma voix, pour reprendre l’avantage dans cette discussion à fleurets pas si mouchetés que ça finalement.
- Comme tu l’as dit, cela devait être des flics pas vraiment au courant et qui ont posé des questions de manière un peu mécanique. A l’aveuglette…
Est-ce que je suis convaincante ? Je n’en sais rien… Derrière ses gros hublots, Jean-Paul reste indéchiffrable.
- D’ailleurs, si j’y étais pour quelque chose, tu crois que je serais là à te parler dans un improbable resto italien de l’ouest de Londres ?
Ca, c’est tout sauf convaincant. Cela fleure la réplique de film de série B… Mais trop tard ! Je l’ai lâchée et il va bien falloir que je me débrouille avec elle.
Jean-Paul me sauve (et se sauve) après un coup d’œil à sa montre… Une Rolex, je le note au passage.
- Ouh là, j’ai pas vu le temps passer… Allez, ne te mine pas pour ce que je viens de te dire… Tu as raison, ces flics n’y entravaient que dalle… J’espère qu’on pourra se revoir avant que tu repartes de Londres… Tiens, c’est mon numéro…
Il tire de l’intérieur de son blazer une carte de visite. Dessus, son nom écrit en belle écriture gothique et deux numéros de téléphone, fixe et portable… Mais ce qui me saute immédiatement aux yeux, c’est le nom de la compagnie d’assurances pour laquelle il travaille.
Near Star.
La compagnie dirigée par Philippe de Saint-Amont.
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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Ven 31 Juil 2015 - 23:31

Quelque part, j’aurais dû sentir le truc. Qui d’autre qu’un Français pouvait embaucher à Londres quelqu’un comme Jean-Paul ? Là où cela m’étonne, c’est que je ne vois aucune connexion possible entre les deux. Saint-Amont est cultivé, précieux, sûr de lui quand Jean-Paul est limité culturellement, popu comme pas possible et… sûr de lui… Oui, ça fait bien un point commun mais je trouve que cela ne va pas loin.
Au moment de sortir, je fouille mes poches comme si j’avais perdu quelque chose. Jean-Paul saisit parfaitement la situation sans que j’aie à formuler le mensonge que j’ai pourtant assemblé peu à peu entre mes lèvres.
- T’as oublié un truc ?... Désolé, il faut que je file…
Et il joint le geste à la parole, fait signe à un taxi libre, s’engouffre à l’intérieur et disparait. Je ne tarde pas à l’imiter mais en retournant dans le restaurant. Je n’ai rien oublié mais un truc me tracasse. Quelque chose que je veux vérifier sur le champ.
Je retrouve Mary, la serveuse. Elle est en train de débarrasser notre table pour la préparer déjà pour le service du soir. Moi, je me sens soudain toute penaude parce que, après ce repas en français, j’avais oublié qu’il me faudrait parler en anglais pour « cuisiner » la serveuse.
Ce qui me chiffonne, comme disait un célèbre inspecteur de la police de Los Angeles dans la télé de mon enfance, c’est cette rencontre impromptue entre deux « cousins ». Il y a combien ?... 12 millions d’habitants dans le Greater London ?… Cela fait une chance sur 12 millions de tomber sur lui pile aujourd’hui et à cet endroit. Ok, admettons que dans South Kensington, la probabilité remonte un peu mais quand même… Que vient faire un courtier en assurances ici un mercredi à l’heure du repas alors qu’on devrait le trouver en train de s’affairer au cœur de la City… ou du moins dans les établissements de restauration qui s’y trouvent et où on doit manger bien mieux que dans ce resto italien tenu par des Anglais.
Que voulez-vous ? Un historien, une historienne, ça adore se poser des questions. Cela s’en pose parfois trop lorsque, comme c’est mon cas actuellement, on contemple le fruit de son travail en se demandant finalement à quoi bon avoir pondu ça… et en ayant d’irrépressibles envies de tout jeter au panier pour faire autre chose et autrement. C’est peut-être ça finalement mon petit talent. Refuser de me contenter de l’apparence pour aller gratter en-dessous et voir ce qu’elle peut bien cacher d’artificiel.
- Please, do you know the guy who was here ?
Jusque là, je crois bien que j’ai tout bon. Au moins – sur ce point je fais confiance à mon oreille prétendue musicale – l’accent est bon… C’est la réponse qui va me poser problème.
Effectivement, Mary vomit trois courtes phrases dans lesquelles je n’arrive à faire émerger qu’un seul mot… Week… Me dit-elle qu’il vient toutes les semaines ?... Ou qu’on ne l’a pas vu depuis plusieurs semaines ?... A moins – ce que l’esprit s’emballe quand on se sent perdu ! – qu’elle n’ait des problèmes respiratoires et ne parle de Vicks ?... Nom d’une marque que certains prononcent me semblent-ils comme le mot semaine anglais…
- Please, Mary… Please… Speak slowly… Please… I’m french and i am not built to talk english… Big problems at school…
Tu parles !... En voilà un fieffé mensonge !... J’avais de bonnes notes en anglais puisqu’il suffisait de savoir le lire et l’écrire. Le problème avec une langue c’est qu’on la parle et qu’on l’écoute essentiellement… Et au collège, et au lycée, on écoutait parfois et on parlait peu, chacun se terrant dans son coin pour laisser la prof mener le bal dans un combiné des deux langues.
- I know him so well… He comes here every week… Wednesday at twelve…
- For eating ?
Je ne suis pas sure de ce que je viens de dire mais Mary saisit. Sans doute parce que j’ai agrémenté ma brillante question de ce geste assez universel qui voit deux doigts rejoindre le pouce pour mimer un va et vient en direction des lèvres.
- Yes… Carbonara always…
Elle prend un menu et me montre le plat photographié sous ses meilleurs atours.
J’ai du mal à comprendre. On est bien mercredi, il était bien midi environ lorsque je l’ai trouvé. Il venait donc manger ici comme d’habitude et cela semble accréditer l’improbable rencontre fortuite. Pourtant, il n’a pas pris des pâtes à la carbonara mais un risotto aux champignons et aux noisettes. Pourquoi changer soudain ses habitudes ? A cause de moi ?... Je ne vois pas pourquoi. Même dans mes souvenirs les plus anciens, sans avoir jamais raffolé des pâtes et des sauces, c’était encore le genre de plat que j’arrivais à avaler dans les repas de « famille ». Délaisser la carbonara ça ne pouvait donc pas être pour éviter de m’infliger la vue d’un plat que je n’aurais pas supporté.
C’est sans doute n’importe quoi. Après tout, on finit par se dégoûter de tout. Il en avait peut-être ras le melon des pâtes à la carbonara…
A moins que…
- Does he come with someone… euh non… somebody ?
Mary ne prend même pas le temps de réfléchir.
- Yes… A man… Always the same…
Un homme qui ne peut qu’être supérieur à Jean-Paul. Ne pas choisir les pâtes à la carbonara ce n’était pas pour me plaire à moi ; c’était au contraire un moyen d’échapper à quelque chose qu’il s’inflige tous les mercredis midi. C’était un acte de liberté et en aucun cas une forme de gentillesse ou de prévenance à mon endroit.
- A quoi ressemble-t-il ?
Zut ! Zut !... Voilà que les mots me manquent ! D’un geste un peu nerveux de la main, je fais signe à Mary que ça va venir. Elle continue à entasser les assiettes de son coin de salle sans aucune manifestation d’impatience.
- This man… He looks like what ?
J’ai bien fini par trouver comment ils disent ressembler… Improbable pour nous de construire ce mot à partir d’un verbe signifiant regarder. Mais bon « regarder comme », ça se tient si on y réfléchit… C’est mon what en fin de phrase qui fait tâche, je le sens bien.
Fort heureusement, la serveuse a bien saisi où je voulais en venir. Elle commence à me décrire le mystérieux convive adepte des pâtes à la carbonara.
- Well… Average size… Grey hairs… Between fifty and sixty years old…
Ca pourrait être à peu près n’importe quel quinqua travaillant à Londres…
- English or french ?
- French but he talks very well… Without any accent…
- Why do you think it’s French man ?... Non, non… he’s a French man ?
- He’s always growling…
Growling ?... Inconnu au bataillon !
Je sors de mon sac un papier.
- Please, can you write this word… Growling…
Mary s’exécute en se posant enfin toutes les questions qu’elle aurait dû se poser dès le début. Qu’est-ce que c’est que cette Française qui massacre l’anglais, pose tout un tas de questions et ne comprend même pas ce qu’on lui raconte.
Honteusement, j’achète son pardon et une rémission définitive de ses scrupules avec un billet de 20 livres. Queen Elisabeth II devient ainsi la complice involontaire de ce qui va devenir une de mes quêtes : trouver un Français bougon de taille moyenne aux cheveux gris et ayant dépassé la cinquantaine. Il doit y en avoir un bon millier sur Londres…
Il ne me faut pourtant pas une minute pour en trouver un qui ressemble en tous points à la description… Même si le taille moyenne me paraît flatteur.
Le colonel Maurier !
Et si Jean-Paul rencontre le colonel ce n’est pas pour le simple plaisir d’une pasta party entre connaisseurs… C’est que mon « cousin » trafique quelque chose avec l’antenne britannique de nos services secrets.
L’évidence me saute aux yeux sans que j’ai beaucoup à me fatiguer pour la débusquer.
Jean-Paul est un cousin… Mais au sens policier du terme… Un indicateur…

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Sam 1 Aoû 2015 - 23:10

Cette révélation me conduit à remettre à plus tard ma visite à l’attaché militaire de l’ambassade. Poussée par une forme de rage mal contenue – qu’est-ce qui fait que j’attire toujours les tordus ? – je traverse une partie de l’ouest londonien en me dandinant juchée sur les talons fins de mes escarpins bleus. Je dois avoir la grâce de la maman canard conduisant ses enfants à la mare en tortillant du croupion.
En arrivant devant l’hôtel, je prends le temps d’observer les environs. Les personnes assises au volant dans des voitures garées, les nurses promenant un landau, les peintres en action sur l’échafaudage d’un immeuble voisin. Je suis bien certaine que l’une ou l’un d’entre eux est là pour me protéger… et me surveiller en même temps. Oh bien sûr, ils vont l’avoir mauvaise de s’être fait rouler par mon évasion matinale mais il faut que j’entre en contact avec un agent de terrain avant de rendre compte au colonel de mes découvertes. On va bien voir si je suis effectivement le chef de cette mission ou si c’est juste une tentative de captatio benevolensis de la part de Jacquiers.
En chemin, j’ai essayé d’estimer la probabilité que la relation Maurier/Jean-Paul ait quelque chose à voir avec Perfide Albion. A moins d’imaginer que le colonel soit la tête pensante de cette dinguerie, ce qui est une chose que je me refuse à envisager sans preuve plus consistante, je n’en vois qu’une fort indirecte. Maurier a dû repérer ma présence en arrivant au resto italien, a signifié d’une manière ou d’une autre à Jean-Paul l’annulation du repas hebdomadaire et celui-ci s’est ensuite rapproché de moi pensant peut-être que je l’avais reconnu. Il ne voulait pas que j’apprenne quelque chose sur ses activités de surveillance au sein de la communauté française.
Dans ma robe bleu en lamé, il y a plein de choses que je ne peux pas faire mais, ayant une bonne fois pour toute évacué tout sentiment de honte, je peux tout à loisir laisser mon esprit vagabonder. Une partie de mes sens traque les comportements étranges pouvant me signifier un agent à nous en planque devant le Marriott Hotel ; le reste de mon cerveau s’applique à traquer le grain de sable dans mes raisonnements précédents.
Je ne parviens pas à comprendre pourquoi Jean-Paul m’a abordée dans la rue alors qu’il aurait pu s’éloigner sans que je le remarque. Après tout, dans une foule, on n’aperçoit généralement que quelqu’un qu’on cherche à retrouver. Dans mon cas, j’étais à cent lieues d’imaginer que mon « cousin » fût dans les parages, donc j’aurais pu passer à trois mètres de lui sans le calculer (comme disent les jeunes aujourd’hui). Alors, on peut imaginer que la prise de contact était liée à la peur que je le remarque en premier mais plus j’avance – même si je suis désormais plantée sur place - moins cette idée me séduit. J’en suis à renverser la perspective en imaginant que Maurier a voulu que Jean-Paul me rencontre pour essayer d’en savoir plus sur moi lorsque je constate que la nurse, assise sur un banc à côté des arbres tordus du parc immobilier voisin, vient de laisser tomber le bébé qu’elle berçait dans ses bras. Stupeur ! Pas un cri ! Juste un mouvement empressé de la jeune femme qui ramasse la couverture légère dans laquelle elle serrait l’enfant et reprend ses mouvements de bercement comme si de rien n’était.
- Toi, tu n’as pas dû avoir ton diplôme d’auxiliaire de puéricultrice avec félicitations du jury, dis-je en marchant vers la nurse d’un pas aussi décidé que le permet l’étroitesse de ma robe moulante.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 2 Aoû 2015 - 21:45

- Ben merde !... Le monde est petit !...
Je ne sais pas pourquoi j’ai dit cette connerie. Sans doute parce que, en m’approchant, j’ai reconnu la nurse si peu attentionnée et que ce visage m’a rappelé des moments très pénibles. Précisément ceux que j’aurais pu évoquer devant Jean-Paul il y a une bonne heure.
Ondine Plassard ne peut que m’évoquer le sang et l’horreur puisque j’ai assisté sans rien pouvoir y faire au meurtre de celui qui était son coéquipier de mission… et sans doute un peu plus que ça. Il s’appelait François Ravier…
Je me doute que me revoir face à elle va forcément raviver ces moments pénibles de deuil et de souffrance. De là cette réaction de surprise tellement outrée que j’en ai aussitôt honte. D’ailleurs le regard qu’elle me décoche est à la fois consterné et douloureux. Cela ne va pas cependant au-delà du regard. Un agent sur le terrain doit savoir mettre une certaine distance avec ses sentiments les plus profonds.
- Bonjour Fiona…
Ondine se place de telle manière que nous tournions le dos à la rue. Je comprends ce qu’elle veut. On doit croire que nous discutons du bébé et surtout ne pas imaginer un seul moment que nous nous connaissons. Bon, j’ai encore tout faux dans ma réaction initiale…
- D’où sortez-vous ?
S’il y a bien un agent du colonel que je n’ai aucune envie d’indisposer c’est bien Ondine. Pour les raisons que je viens d’évoquer mais aussi parce que c’est une historienne de formation, une spécialiste de l’histoire des transports comme je l’ai appris lorsqu’elle me gardait dans la planque de Soursac. Peut-être bien que ça me permet de mieux comprendre ce qu’elle a en tête et comment elle fonctionne. Si tant est que quelqu’un, psychiatres et psychologues compris, le puisse.
- Je vous dirais bien que j’avais envie de me dégourdir les jambes mais dans cette tenue, vous ne me croiriez pas.
Je me penche vers le faux bébé, un « beau baigneur » comme aurait dit « maman », pour lui faire risette.
- J’ai voulu aller interroger moi-même un suspect. Cela ne va pas plaire au colonel, je sais… Mais j’avais carte blanche jusqu’à ce soir et…
Je laisse un temps que j’emploie à caresser doucement la tête du poupon.
- Il paraît que c’est moi qui commande, pas vrai ?
- Il paraît…
Ce n’est pas dit avec le plus fol enthousiasme… On peut donc prendre ça pour une confirmation mais sans plus.
- Le hic, voyez-vous…
Je n’ose pas passer au tutoiement de peur de paraître faire ma cheftaine supérieure. Je ne sais rien des mois passés dans la vie d’Ondine depuis le meurtre de François Ravier. Peut-être a-t-elle quitté le terrain ? Peut-être a-t-elle effectué bon nombre de missions dangereuses ? Dans les deux cas, rien ne m’autorise à en user avec elle comme avec un sous-fifre insignifiant. Ce n’est déjà pas dans mes habitudes en temps normal… Alors là, il y a encore moins de risques que je tombe dans une telle attitude.
- … c’est qu’on a omis de me dire qui était mon équipe. Peut-être bien pour que j’aie le plaisir de la découvrir au fur et à mesure.
Ben oui… Je ne vois que ça comme explication… Il y a Lydie, ça j’en suis sûre… Hélène forcément… Et pour les autres, aucune info… Enfin bon, maintenant, je sais qu’il y a Ondine.
- Peux pas vous dire… Je ne suis là que depuis une heure… Et je ne dois pas tarder à être relevée parce qu’une nourrice d’enfant qui stagne trop longtemps sur un trottoir, ça finira forcément par attirer l’œil.
- Qui avez-vous remplacé ?
- Personne… J’ai débarqué de Nantes en urgence, il y a deux heures…
- Personne ?...
Je devais être encore trop sonnée pour bien comprendre. Il m’avait semblé comprendre que le colonel envoyait quelqu’un pour renforcer notre protection, pas qu’il mettait celle-ci en place suite aux menaces du foldingue de Perfide Albion.
- Excusez-moi, Fiona… Je ne peux pas rester avec vous plus longtemps.
- Je comprends…
J’essaye de croiser son regard. Il me fuit…
- Non, je crois que vous ne comprenez pas… Vraiment pas…

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