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 Blueway Station [Fiona 10 - en cours]

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MBS



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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 2 Aoû 2015 - 21:45

- Ben merde !... Le monde est petit !...
Je ne sais pas pourquoi j’ai dit cette connerie. Sans doute parce que, en m’approchant, j’ai reconnu la nurse si peu attentionnée et que ce visage m’a rappelé des moments très pénibles. Précisément ceux que j’aurais pu évoquer devant Jean-Paul il y a une bonne heure.
Ondine Plassard ne peut que m’évoquer le sang et l’horreur puisque j’ai assisté sans rien pouvoir y faire au meurtre de celui qui était son coéquipier de mission… et sans doute un peu plus que ça. Il s’appelait François Ravier…
Je me doute que me revoir face à elle va forcément raviver ces moments pénibles de deuil et de souffrance. De là cette réaction de surprise tellement outrée que j’en ai aussitôt honte. D’ailleurs le regard qu’elle me décoche est à la fois consterné et douloureux. Cela ne va pas cependant au-delà du regard. Un agent sur le terrain doit savoir mettre une certaine distance avec ses sentiments les plus profonds.
- Bonjour Fiona…
Ondine se place de telle manière que nous tournions le dos à la rue. Je comprends ce qu’elle veut. On doit croire que nous discutons du bébé et surtout ne pas imaginer un seul moment que nous nous connaissons. Bon, j’ai encore tout faux dans ma réaction initiale…
- D’où sortez-vous ?
S’il y a bien un agent du colonel que je n’ai aucune envie d’indisposer c’est bien Ondine. Pour les raisons que je viens d’évoquer mais aussi parce que c’est une historienne de formation, une spécialiste de l’histoire des transports comme je l’ai appris lorsqu’elle me gardait dans la planque de Soursac. Peut-être bien que ça me permet de mieux comprendre ce qu’elle a en tête et comment elle fonctionne. Si tant est que quelqu’un, psychiatres et psychologues compris, le puisse.
- Je vous dirais bien que j’avais envie de me dégourdir les jambes mais dans cette tenue, vous ne me croiriez pas.
Je me penche vers le faux bébé, un « beau baigneur » comme aurait dit « maman », pour lui faire risette.
- J’ai voulu aller interroger moi-même un suspect. Cela ne va pas plaire au colonel, je sais… Mais j’avais carte blanche jusqu’à ce soir et…
Je laisse un temps que j’emploie à caresser doucement la tête du poupon.
- Il paraît que c’est moi qui commande, pas vrai ?
- Il paraît…
Ce n’est pas dit avec le plus fol enthousiasme… On peut donc prendre ça pour une confirmation mais sans plus.
- Le hic, voyez-vous…
Je n’ose pas passer au tutoiement de peur de paraître faire ma cheftaine supérieure. Je ne sais rien des mois passés dans la vie d’Ondine depuis le meurtre de François Ravier. Peut-être a-t-elle quitté le terrain ? Peut-être a-t-elle effectué bon nombre de missions dangereuses ? Dans les deux cas, rien ne m’autorise à en user avec elle comme avec un sous-fifre insignifiant. Ce n’est déjà pas dans mes habitudes en temps normal… Alors là, il y a encore moins de risques que je tombe dans une telle attitude.
- … c’est qu’on a omis de me dire qui était mon équipe. Peut-être bien pour que j’aie le plaisir de la découvrir au fur et à mesure.
Ben oui… Je ne vois que ça comme explication… Il y a Lydie, ça j’en suis sûre… Hélène forcément… Et pour les autres, aucune info… Enfin bon, maintenant, je sais qu’il y a Ondine.
- Peux pas vous dire… Je ne suis là que depuis une heure… Et je ne dois pas tarder à être relevée parce qu’une nourrice d’enfant qui stagne trop longtemps sur un trottoir, ça finira forcément par attirer l’œil.
- Qui avez-vous remplacé ?
- Personne… J’ai débarqué de Nantes en urgence, il y a deux heures…
- Personne ?...
Je devais être encore trop sonnée pour bien comprendre. Il m’avait semblé comprendre que le colonel envoyait quelqu’un pour renforcer notre protection, pas qu’il mettait celle-ci en place suite aux menaces du foldingue de Perfide Albion.
- Excusez-moi, Fiona… Je ne peux pas rester avec vous plus longtemps.
- Je comprends…
J’essaye de croiser son regard. Il me fuit…
- Non, je crois que vous ne comprenez pas… Vraiment pas…

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Mer 5 Aoû 2015 - 10:49

J’abandonne Ondine Plassard la tête lourde de questions. M’affirmer que je ne comprends pas quelque chose, c’est décupler mon envie de le comprendre. Question de fierté exacerbée.
Il me semble qu’une nouvelle explication, franche et directe celle-ci, avec le colonel Jacquiers est indispensable.
Elle n’aura pas lieu…
A peine ai-je pénétré dans le hall de l’hôtel que le réceptionniste me hèle avec un mélange de distinction et d’autorité qui ne peut être que britannique.
- Please, miss Toussaint…
Jusque là, mon niveau en anglais me permet de suivre. Je me rapproche donc du comptoir et comprend mieux de quoi il retourne lorsque je vois l’homme faire tourner entre ses mains une grande enveloppe brune. Il me la tend avec une phrase qui doit vouloir dire que quelqu’un a amené ça à une certaine heure (mais je ne comprends pas vraiment).
- Thanks a lot, réponds-je en me saisissant d’une enveloppe dont je devine bien qu’elle n’est pas aussi innocente qu’elle le parait.
C’est vrai, en France il se trouve toujours quelques détraqués pour essayer de convaincre une fille, qu’elle soit jolie ou non, qu’ils sont les plus beaux, les plus grands, les plus forts et que ce serait vraiment top qu’elle en profite. Quand la fille c’est moi, une personne « célèbre » (même si c’est une célébrité on ne peut plus douteuse), ça semble décupler leur triste imagination. Proposition de rendez-vous insolites (de préférence le soir, allez donc savoir pourquoi), tirades enflammées à mon endroit, photos crachées à l’imprimante de leur sexe en pleine forme, j’ai tout eu dans ce genre d’enveloppes brunes. Dans ma boite aux lettres à la fac, glissée sous ma porte à l’hôtel, déposée par je ne sais quel miracle au milieu de mes papiers au cours de colloques, c’est toujours un grand éclat de rire ou un moment de pure consternation… que j’ai choisi désormais de partager avec Arthur. Préambule souvent à des câlins qui, eux, n’ont rien de fantasmés.
Seulement là, cette enveloppe, je ne la sens pas pareil… Des admirateurs anglais se prenant pour des dieux au point de vouloir m’initier aux voluptés de leur Olympe, je n’y crois pas. Bien sûr, je ne peux écarter la déclaration enflammée d’un des participants du repas de lundi soir à la Résidence de l’ambassadeur… Mais cela me semble bien peu probable ; ayant Hélène « sous la main », une fille quand même moins farouche et coincée que moi, ils auraient vraisemblablement choisi mon amie comme fantasme prioritaire d’une nuit.
Machinalement, je reprends le mouvement que le réceptionniste avait donné à l’enveloppe la faisant tourner entre ses doigts. J’y mets fin dans l’ascenseur mais n’étant pas seule, je ne peux déchirer le bord prédécoupé qui libérera le contenu de la mystérieuse missive marquée de mon nom. On ne sait jamais…
L’enveloppe ne tourne plus, je la serre au contraire entre mes doigts comme si elle était mon viatique pour un monde meilleur. Le papier à l’intérieur est d’une certaine épaisseur. Comme du bristol. Ce n’est donc pas un rapport quelconque en plein de pages ou un contrat d’édition qui me seraient arrivés de Toulouse. D’ailleurs, ce genre de document, j’en connais en général l’imminence de l’arrivée. Rien de tel en ce moment dans ma vie puisque ce sont es vacances. Et puis, de toutes les manières, cette lettre a été postée à Londres comme l’atteste le portrait de la queen sur le timbre.
Je maltraite le dispositif d’ouverture de la porte en voulant aller trop vite. Lorsqu’elle cède enfin à ma pressante insistance, je laisse tomber ma pochette sur le guéridon de l’entrée, arrache le coin de l’enveloppe et ouvre.
C’est bien un bristol. Format A4… Belle impression à l’imprimante laser. Avec un logo que je commence à bien connaître…
Near stars.
Décidément, ce Philippe de Saint-Amont ne cesse de croiser mon existence depuis que je suis à Londres.
Avant-hier à la Résidence de l’ambassadeur. Hier chez lui où j’aurais dû me rendre avec Hélène sans mon sinistre aller-retour à Paris. Tout à l’heure via mon « cousin » Jean-Paul. Et maintenant avec cette invitation à « honorer de [ma] présence une réception donnée à l’occasion de [son] prochain départ en retraite ». Je me doute qu’Hélène va trouver en rentrant la même missive, sinon c’est à n’y rien comprendre. Je ne peux pas me permettre de faire faux bond une seconde fois à l’assureur… Mais je compte bien y arriver en ayant une idée plus précise du pedigree de la puissance invitante. Un type qui embauche Jean-Paul, fait ami-ami avec l’attaché militaire de l’ambassade et a un gigantesque train électrique chez lui mérite assurément qu’on s’intéresse un peu à lui.
Je compte bien le faire à ma manière. Sans passer par le colonel Jacquiers. Parce que, d’une façon ou d’une autre, le colonel Maurier serait informé de cette recherche d’informations et, après l’avertissement de l’autre jour, il le prendrait mal.
Et j’ai encore besoin de garder mes alliés le plus longtemps possible… Quand bien même je leur trouve de drôles d’agissements…

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Jeu 6 Aoû 2015 - 0:18

Internet est un océan sur lequel il faut savoir surfer. Même si je me pense toujours plus à l’aise dans un dépôt d’archives, les coins et recoins de la toile ont fini par ne plus trop avoir de secrets pour moi. Bien sûr, ce serait beaucoup plus simple de faire appel aux services du colonel Jacquiers qui mobiliseraient la fine fleur des documentalistes à leur disposition… Bien sûr… Mais pour une historienne cela reviendrait à sous-traiter ce qui est sa pitance ordinaire, son kif et sa tasse de thé : le plaisir de chercher, de se colleter à une masse d’infos qu’il faut sélectionner, collationner, critiquer. Qu’on m’apporte une biographie sur un plateau ne m’intéresse pas si je ne sais pas qui l’a préparée, à partir de quoi, avec quelles idées préconçues au moment de la fabriquer. C’est un intermédiaire de trop, un intermédiaire qui me gêne et qui, à terme, pourrait polluer mon analyse.
Pour accéder aux informations sur Philippe de Saint-Amont les sites ne manquent pas. Il y a bien sûr tout ce qui relève de la « littérature » professionnelle ; les présentations faites par des sites évaluant les capacités des entreprises ont un certain intérêt mais se discréditent car elles semblent s’être copiées mutuellement, leurs biographies étant semblables à la virgule près. On peut accéder aussi à quelques entretiens, en français et en anglais, donnés par Saint-Amont au cours des dernières années à des organes de presse sur son métier et sa réussite professionnelle. Le discours qu’il tient sur lui-même est généralement conforme à ce que rapportent les fameuses notices biographiques en ligne. Plus étonnant, Philippe de Saint-Amont a une page sur Wikipédia. On peut supposer qu’il l’a faite lui-même ou qu’il a demandé à un de ces employés de la réaliser. Ce qui me frappe, c’est que les notes de bas de page – qui sont devenues un élément fondant la crédibilité de l’encyclopédie collaborative – renvoient pour la plupart aux fameux sites professionnels. Tout cela semble bouclé, maillé comme un réseau de connaissances voire de connivence. Maintenant, d’un autre côté, si ma fiche personnelle existe – et je suppose bien qu’elle existe ! – je pense que ses auteurs auront eux-aussi puisés à des sources semblables. Les plus évidentes… Celles qui sortent les premières quand on tape un nom sur Google. Donc, ce que je lis sur Saint-Amont, manipulation ou effet d’un certain fonctionnement des moteurs de recherche ? Difficile à dire. Il faut croiser avec d’autres faits, d’autres éléments…
Ce qui est sûr, c’est que Saint-Amont a dû venir mettre son nez sur cette fiche – ce que je ne ferais jamais pour ce qui concerne la mienne – car dans la discussion (fort courte au demeurant) accompagnant l’article, il est indiqué que deux points ont été enlevés à la demande de la personne concernée. J’en déduis, mais est-ce surprenant pour un homme travaillant dans un secteur financier, que Saint-Amont vérifie tout ce qui le concerne et n’entend pas laisser passer quelque chose pouvant nuire à sa réputation et à celle de Near star.
Je regarde ce que j’ai griffonné sur mon bloc. C’est beaucoup et c’est peu en même temps. Philippe Emmanuel Laurent de Saint-Amont est né à Balleroy dans le département du Calvados en avril 1944. Il est le fils de Gilbert Roger Laurent de Saint-Amont, mort fusillé en décembre 1943 pour fait de résistance, et de Colette Henriette Marie Jacques son épouse. La famille possédait un château situé à la limite de la commune de Balleroy et de celle de Castillon, les terres familiales essaimant principalement sur ces deux territoires mais aussi dans quelques villages environnants du bocage normand… On trouve en ligne quelques photos de l’orphelin durant sa scolarité ; elles montrent que sa puberté a été tardive (il parait plus jeune que ses camarades de classe de l’école communale puis du lycée de Caen où il fut interne) et qu’il était brillant décrochant premiers prix et accessits lors des cérémonies de fin d’année. En février 1964, fracture sans doute essentielle, Colette de Saint-Amont meurt (de chagrin dit-on…). Son fils, une fois les questions de succession réglées, prend la décision qui va donner à sa vie un tournant majeur : il vend château et terres pour partir s’établir à Londres et y fonder une compagnie d’assurances dont il dit en riant dans une interview qu’il entendait à cette époque-là qu’elle terrassât la puissante Lloyd’s. A force de persévérance, il va y parvenir comme je le sais depuis lundi. Near Star est devenue la sixième compagnie britannique, elle occupe trois étages de bureaux dans un immeuble de la City et une lutte féroce est déjà engagée entre les différents prétendants à la succession de Saint-Amont via le rachat de ses actions.
La vie privée de Saint-Amont en Angleterre est … très privée. Des conquêtes sans doute mais rien de sérieux puisque l’homme ne s’est jamais marié. Il affirme dans une revue britannique qu’il a eu trois amours dans sa vie : sa mère, son job et son train électrique. Cela laisse effectivement peu de place pour une épouse à plein temps. Rien ne laissant supposer des attirances de type homosexuel, il faut se convaincre que les splendides créatures qu’on lui voit arborer au cours de soirées de charité sont tout au plus des conquêtes de quelques soirs. D’enfant – et donc d’héritier – pas davantage du coup… Même s’il pourrait bien exister quelque part le fruit d’un « accident », j’ai du mal à imaginer que Saint-Amont accueille ledit fruit, poussé jusqu’à l’âge adulte, en prenant pour argent content ses affirmations. : il y aurait eu de sa part lancement d’une enquête, utilisation des techniques d’identification les plus modernes, établissement de conclusions pouvant être ensuite portées devant la justice. Cela laisse des traces, cela fait du bruit… Dans le cas précis, rien !...
Et ce rien finirait presque par me convaincre que Saint-Amont n’a pas grand chose à se reprocher sinon un enrichissement conséquent dans ses affaires (les assureurs étant à mes yeux des personnes qui profitent le plus souvent des peurs des « honnêtes gens »).
Presque…
Si Saint-Amont était si clair, pourquoi Maurier - qui se dit son ami - aurait-il placé Jean-Paul au coeur de son entreprise ? J’ai bien plusieurs réponses dans la tête, de la plus farfelue à la plus froidement logique, mais aucune n’est assez motivée pour emporter mon adhésion. Il est trop tôt…
Même mieux connu, Philippe de Saint-Amont demeure une énigme pour moi.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Jeu 6 Aoû 2015 - 23:30

Nous nous sommes donc retrouvées, Hélène et moi, dans le petit château de Saint-Amont à Regent Park. Elle arrivait directement du studio, j’étais venue depuis l’hôtel en taxi en lui apportant une robe pour la soirée… Il avait fallu au préalable lui déconseiller la bleue en lamé… Sans donner d’explications. Pour le moment.
La gentilhommière de l’assureur était un bâtiment indubitablement victorien. Son architecture célébrait les formes à la mode au cours du règne de la première impératrice des Indes, un mélange de néogothique pour les formes ajourées de la décoration et de néoclassicisme pour la symétrie d’ensemble du bâtiment. Le petit joyau s’offrait en prime un écrin de verdure, qui faisait certes jardinet si on le comparait à mon parc de Charentilly, mais qui suffisait à l’isoler un peu de la frénésie de Londres.
- 8 pièces en bas, 8 pièces en haut, me résume Hélène.
- Je sais… Dont 6 pour le train à l’étage…
- J’étais sûre que tu allais adorer ce train électrique… Tu fais la sérieuse tout le temps mais dans le fond tu es restée une gamine.
Il n’y a bien qu’Hélène pour imaginer que j’aie pu être une enfant un jour. Toutes les personnes qui ont accompagnée dans ma jeunesse ont toujours répété que j’avais été triste et mûre beaucoup trop tôt pour mon âge. Si j’étais une gamine, j’étais surtout à leurs yeux une sale gamine. Celle qui ne veut pas prendre son goûter trop tôt ou trop tard. Celle qui ne veut pas aller se promener parce qu’elle n’a pas fini de lire son livre. Celle qui demande qu’on baisse le son de la télé pour pouvoir faire ses devoirs. Une vraie peste asociale et, rétrospectivement, j’en ai passablement honte. Les autres ont dû en baver avec moi.
Ce retour vers l’enfance me donne à penser. Et si Jean-Paul était là ce soir ? Après tout, il travaille pour Saint-Amont. Le croiser deux fois dans la même journée, ça ferait quand même beaucoup… Même après toutes ces années de séparation, je ne me sens aucun atome crochu avec mon « cousin ». De son côté, il en viendrait à se demander comment je peux être en contact avec son patron et il n’y a rien de plus dangereux qu’un pseudo-intellectuel qui se met à réfléchir. D’un autre côté, je n’imagine pas Saint-Amont inviter les trois étages de bureaux qu’il a le plaisir de diriger… Enfin, du moins, ceux qui y travaillent.
Je vais rester un bon quart d’heure à angoisser de voir débarquer ses verres de lunettes en cul de bouteille. Juste le temps de me rendre compte que s’il s’agit de surveiller Saint-Amont, le colonel Maurier est bien là, lui, et peut s’en occuper… J’aimerais bien d’ailleurs aller lui toucher deux mots de ce qu’il fricote au juste avec Jean-Paul mais c’est là la difficile condition de l’agent secret, c’est qu’il ne doit surtout pas balancer ce qu’il a sur le cœur. Se taire et observer d’abord puis, lorsqu’on est bien sûr de soi, agir avec la vivacité du serpent. Je ne sais pas grand-chose de cet art qui n’est guère le mien mais cela j’ai fini de le comprendre : se précipiter c’est briser d’un seul coup tout un faisceau de possibilités sans aucune chance de réussir à en reconstituer une seule. Je vais donc saluer le colonel en essayant de ne rien laisser paraître de la masse de questions qui m’étouffent. Il en efra sûrement de même.
Pour ce qui est du maître de maison, il était en grande discussion avec un partenaire – et rival – en affaires lorsque nous sommes arrivées ; nous n’avons eu droit qu’à un simple geste de la main… et un sourire plus appuyé à mon endroit ; il doit être satisfait de pouvoir enfin ‘ajouter à sa liste de visiteurs. La domestique, une Mancunienne bon teint mais parfaitement bilingue, nous a donc introduit dans la salle à manger transformée en buffet montagnard gratuit (comme le disait pendant des années une célèbre pub à la radio) puis nous a abandonnées face à la montagne de nourriture déversée là par les quatre employés d’un célèbre traiteur londonien.
Preuve que je ne suis décidément pas à l’aise dans ce monde de l’argent – j’en ai pourtant – et de la bonne société, je m’abstiens de toucher à quoi que ce soit quand les autres convives ont déjà les mains ou l’assiette pleines de « bonnes choses ». Hélène, par solidarité avec la rigidité de mon éducation au savoir-vivre, m’accompagne dans la contemplation de cette voracité généralisée.
- On se croirait dans un film de zombies, me glisse-t-elle à l’oreille. Tout ce qui passe à portée de dents, ils le déchiquètent.
- Tu crois qu’ils ont remarqué que Saint-Amont n’était pas là ? dis-je narquoise.
- Tu crois qu’ils savent que c’est lui qui invite ? rétorque mon amie, marquant du même coup le point final et victorieux de ce rapide échange dans la bonne tradition wimbledonienne.
Il nous faut ensuite repousser les assauts empressés d’un journaliste vedette venu couvrir les jeux olympiques et qui, fidèle à sa réputation, souhaiterait couvrir autre chose pour occuper ses nuits londoniennes. C’est Hélène qui, là encore, trouve les mots justes pour éloigner l‘avorton qui s’en va aussitôt butiner ailleurs sans demander son reste.
- Je me demande pourquoi tu veux que je te file un coup de main pour tes paroles… Tu te sers de tes mots à la perfection.
- Justement, me répond-elle, grâce à toi je peux enfin me mettre au niveau de mon public.
C’est vachard pour ceux qui achètent ses disques au lieu de les télécharger illégalement mais on ne refait pas Hélène. Elle est cash et elle le restera… Du moins tant qu’elle n’aura pas trouvé la personne capable de lui couper le sifflet. A mon sens, un tel homme n’est pas encore né. Il s’en trouvera peut-être quelques-uns pour faire illusion mais sur la durée elle finira par s’ennuyer et se cherchera d’autres absolus à atteindre. Sans eux.
Vers 20h30, enfin, Philippe de Saint-Amont apparaît dans le salon qui bruisse des gesticulations mécaniques de mandibules en pleine action. Il s’approche d’un micro placé à l’opposé du buffet, tapote la grille métallique qui protège le récepteur afin que les personnes abandonnent la chasse aux toasts et aux canapés pour se tourner vers lui. Je dois dire qu’il n’y parvient que partiellement, il faut attendre ses premiers mots pour qu’enfin le silence se fasse et pour permettre aux quatre laquais grand siècle du traiteur de réapprovisionner tranquillement les tables.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Ven 7 Aoû 2015 - 22:10

- Mes chers amis, comme vous le savez, je vous ai réuni ici ce soir pour vous annoncer officiellement ce que tout le monde sait ou suppose depuis quelques temps déjà. Le 1er octobre prochain, je ne serai plus à la tête de Near Star… Qui a dit tant mieux ?
Les rires habituels à ce genre de blague fusent. Je les accompagne volontiers même si mon esprit est entièrement tourné vers la manière dont Saint-Amont s’exprime. C’est à l’évidence un homme à l’aise dans la communication orale. Il accompagne ses propos de gestes qui, sans être outrés, sont suffisamment visibles pour donner plus de poids à son message. Il embrasse successivement la partie droite, le centre et la partie gauche de la salle comme le ferait tout homme politique en meeting. Il parle sans notes mais je me fais l’impression que ce qu’il raconte, blagounette comprise, a été pensé et écrit par avance.
- Oh je ne vais évidemment pas retirer toutes mes billes de cette société que j’ai fait naître et que j’ai portée je crois à un niveau que mes détracteurs initiaux n’auraient pas réussi à imaginer même dans leurs pires cauchemars. Je vais rester au conseil d’administration et conserver une minorité de blocage pour éviter que ce que j’ai pu bâtir ne soit dispersé par des successeurs plus soucieux de faire du profit immédiat que de construire dans la longue durée.
Certains doivent l’avoir mauvaise ; la retraite du vieux renard argenté, ils l’attendaient sans doute pour se partager le gâteau, faute de descendants pour s’en emparer légalement. Ils ont le bon goût, ou la prudence, de ne pas le montrer.
- Pour ceux qui s’inquièteraient de mon avenir… c’est vrai cela fait si longtemps que je m’agite frénétiquement… qu’ils soient rassurés, j’ai de quoi occuper mes vieux jours.
Nouveaux rires… Tout le monde voit bien évidemment à quoi le PDG de Near Star fait allusion. Son fameux train électrique…
- Ah ! Je vois que vous voyez à quoi je pense… Pour ceux qui ne verraient pas bien, une visite sera organisée tout à l’heure…
Je jurerais qu’il me cherche du regard au moment où il dit ça… Peut-être bien mais comment être sûre que je ne me fais pas des idées ?
- Donc, le train miniature sera mon avenir… Mais pas comme vous l’imaginez…
Il se fait un silence assez surprenant. J’en déduis que lorsqu’il évoquait sa retraite auprès de proches et d’amis, Saint-Amont évoquait un projet précis. Sans doute celui évoqué la veille encore auprès d’Hélène. Finir cette France ferroviaire qui occupe déjà plusieurs pièces à l’étage… et cela passe d’abord par cette zone sud-est dont il a montré un élément en cours de réalisation la veille, le port de Fos-sur-mer avec ses alignements de wagons-citernes.
- Je ne peux pas m’imaginer rester dans mon coin à construire des dioramas, à les assembler et à regarder tourner mes trains. Ce serait s’enterrer dans un caveau avant l’heure… Alors j’ai décidé de mettre en œuvre un nouveau projet… Et dernier, je vous rassure.
Cette fois, Saint-Amont ne ménage pas ce petit laps de temps permettant à la salle de réagir. Il enchaîne sur la présentation de son projet.
- En faisant des recherches sur internet il y a quelques mois, j’ai découvert l’existence à Hambourg d’une attraction incroyable dédiée au train électrique et de manière plus générale à tout ce qui est maquettisme. Miniatur Wunderland est un des lieux les plus visités d’Allemagne, le premier centre d’attraction de Hambourg… Alors, je me suis posé la question suivante : pourquoi devrions-nous laisser aux Allemands le soin de représenter notre réseau ferroviaire français ?… Surtout qu’ils ont commencé à représenter le leur et puis qu’ils sont passés aux chemins de fer américains. Pour des gens qui nous donnent des leçons d’Europe en permanence c’est un comble… Donc, depuis ce jour-là, je cherche une grande structure pour installer ce palais de la miniature dans lequel nous retracerons à la fois le présent du réseau ferroviaire français et européen mais aussi son histoire mise en mouvement… Car c’est cela qui m’intéresse, le mouvement. Les transports c’est la vie ; ça doit donc bouger. Les expositions statiques façon Cité du train de Mulhouse c’est très joli mais ça ne donne qu’une pâle image de la réalité. Ce que je veux faire… Ce que je vais faire… C’est une véritable carte de la France ferroviaire ave ses prolongements internationaux. A Hambourg, ils ont fait comme tous les réseaux… Des boucles !... Les trains vont dans un sens et vous les revoyez passer au fond dans l’autre. Il y a plusieurs ponts ferroviaires différents qui franchissent la même gorge… Le pari que je fais c’est celui du réalisme sur l’esbroufe.
L’envolée finale est là pour susciter les applaudissements. Elle y parvient ce que je trouve quand même un peu fort. L’orateur vient seulement de définir ce que sera sa philosophie quant à la construction d’une maquette ferroviaire. Cela s’appelle un auditoire conquis d’avance.
- Restait à savoir où j’allais pouvoir installer ce réseau des merveilles qui reprendra quelques-unes de mes réalisations mais y en ajoutera bien d’autres fruit du travail d’une équipe que j’ai commencée à constituer… Et là, mes chers amis, j’ai pu mesurer toute la frilosité de notre pays…
Il parle en français depuis le début, j’aurais bien dû me douter que cette réception était très francophile. C’est cependant cette remarque qui m’ouvre les yeux, les Britanniques sont absents de cette charmante soirée… Ou s’il y en a, ils sont francophones.
- J’ai consulté discrètement plusieurs grandes métropoles en leur demandant s’ils n’auraient pas à proximité d’un échangeur autoroutier ou d’un nœud de transports urbains un local d’environ 2000 m² plus de la place autour pour installer un grand parking. Réponses négatives, réponses dilatoires, pas de réponse du tout… La SNCF ne manque pas de vieilles emprises à réhabiliter mais non, monsieur, vous comprenez on a déjà des promoteurs sur le coup… Les pouvoirs publics ?... Attendez après les élections… Les élections sont passées… De nouveaux interlocuteurs sont en place… Attendez, il faut qu’on étudie la faisabilité… Et les banques ce n’est pas mieux ! Vous avez beau leur montrer les résultats de Hambourg, ils pensent que ça ne marchera pas chez nous… Pas question de risquer un euro, je dirais même un kopeck là-dedans… Donc, il y a dix jours, j’en ai eu assez. Je suis allé voir Boris Johnson, je lui ai proposé le projet, il a dit banco et je vous annonce donc que l’European Railway Park ouvrira en août 2013 près de la station de métro d’East Croydon dans une vieille friche industrielle. Comme vous l’aurez compris, il ne s’agira plus de seulement présenter la France mais les chemins de fer de l’Europe de l’ouest depuis les AVE espagnols jusqu’aux ICE allemands. Mais, on commencera quand même par la France… Même si elle ne le mérite pas… C’est quand même le plus beau pays du monde.

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MessageSujet: Re: Blueway Station [Fiona 10 - en cours]   Dim 9 Aoû 2015 - 18:25

Si Philippe de Saint-Amont avait quelque chose à voir avec le mystérieux Perfide Albion, il devait avoir eu bien du mal à dire ce qu’il venait de dire. En quelques phrases, il venait de clouer au pilori la frilosité (supposée) de la France et d’adresser un vibrant satisfecit à l’Angleterre très libérale de Cameron et Johnson. Certes, il avait conclu en disant que la France est « le plus beau pays du monde » mais, nonobstant tous les problèmes qu’on peut y affronter et qui vous font rager, qui pourrait en conscience être Français et dire le contraire ? Donc, soit Saint-Amont est un habile menteur, une engeance que je déteste mais que je ne peux m’empêcher secrètement d’admirer, soit il n’a rien à voir avec tout ça et l’impression ramenée de la soirée de lundi n’est justement rien d’autre qu’une impression.
En cet instant, je ne regrette pas d’avoir manqué le colonel Jacquiers cette après-midi (son téléphone est resté totalement muet en dépit de trois appels successifs). Ce que j’aurais pu lui dire n’aurait guère eu de sens. Il attend qu’on mette hors d’état de nuire un mariole qui veut s’en prendre à lui tout seul au Royaume-Uni et je n’aurais eu à lui présenter comme suspect qu’un futur retraité un peu allumé qui se voit jouer au train électrique jusqu’à son dernier souffle. Tu parles d’un pseudo-terroriste !
En revanche, j’ai conscience d’avoir d’ores et déjà le sujet de ma chronique de demain. On ne va pas dire que l’annonce du projet de Saint-Amont constitue le scoop du siècle mais si ça marche – et pourquoi cela ne marcherait-il pas ? – on se souviendra peut-être que le premier journal à en parler aura été un journal toulousain du nom de La Garonne libre.
Cela me donne en tous cas une bonne raison pour rechercher quelques instants en compagnie de la puissance invitante de la soirée. Comme lui-même cherche à me rejoindre pour me proposer la visite de ses installations, nous n’avons pas grand mal à nous trouver au milieu du bal bourdonnant des pique-assiettes.
- Fiona Toussaint ! s’exclame-t-il en me rejoignant… Je craignais de ne jamais pouvoir vous parler ce soir…
- Je ne suis pas certaine d’être la personne la plus intéressante pour vous au milieu d’un tel aréopage.
- Votre amie Hélène m’avait bien prévenu que vous étiez d’une modestie qui confine à la perpétuelle dépréciation de soi… Elle n’avait pas tort… Depuis lundi soir, j’ai pris quelques renseignements vous concernant…
Tiens, tiens !...
- Vieille habitude dans le monde de la City, poursuit-il, il est important de savoir à qui on a à faire… Vos références sont époustouflantes…
Je ne vois pas en quoi mais je refuse de perdre de l’énergie à le détromper. Si ça lui chante…
- M’autorisent-elles à découvrir ce train électrique dont Hélène me rabat les oreilles depuis hier soir ?
- Plus que cela, chère amie… Elles me font un commandement de vous y conduire séance tenante sous peine de manquer à tous mes devoirs d’hôte.
Il me prend par le bras et, non sans avoir pris le temps de s’arrêter pour quelques échanges en route, me conduit au pied de l’escalier menant à l’étage.
- Puis-je cependant vous faire remarquer qu’on ne dit pas « train électrique » pour ce que nous allons voir mais diorama ?…
- Vous pouvez, je prends toujours plaisir à apprendre de nouvelles choses.
- Le train électrique c’est une dénomination quelque peu vulgaire. Vous achetez une boite, vous assemblez quelques rails, vous connectez au réseau électrique et vous regarder un convoi tourner en rond, c’est un train électrique. Ce que nous faisons nous c’est du maquettisme ferroviaire, c’est un peu plus complique et artistique que cela… On ne peut se permettre aucune fantaisie. C’est de la rigueur à l’état brut… On a souvent tendance à me dire que le modélisme ferroviaire me repose du stress de mon travail, je réponds que c’est la même exigence. Il faut être précis et sûr de soi, sûr de ce qu’on veut faire. Chaque détail compte.
- C’est quelque chose que je comprends fort bien. Je dois dire que dans ma partie c’est la même chose… Quant à ce que vous faites j’ai vu les photos d’Hélène et j’ai déjà eu l’occasion de voir un réseau un peu comme le vôtre en exposition dans un centre commercial.
- Alors, vous serez en terrain de connaissance… Sue, deux coupes de champagne !...
La domestique mancunienne, qui passe avec son plateau, stoppe à notre hauteur. Saint-Amont se saisit de deux coupes de champagne. Je l’arrête d’un geste et de quelques mots.
- Pas pour moi, merci !
- Ne craignez rien, rigole-t-il, je ne compte pas vous griser pour abuser ensuite de vous…
- Oh, je ne crains rien… Disons que les seules bulles que je consente à avaler sont made in USA et encore plus sucrée.
Saint-Amont a cette réaction outrée que je connais bien des gens qui ne peuvent imaginer qu’on vive sans sacrifier au plaisir du champagne. Ils vous regardent en se demandant de quelle planète vous arrivez pour les plus gentils… Et en vous rayant mentalement de leur carnet d’adresse pour les plus extrémistes.
- Eh bien, je prends votre coupe pour m’occuper doublement lorsque nous serons là-haut…

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