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 Signes de Vie

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Vic Taurugaux

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Localisation : 20°16'31.10"S-57°22'5.53"E
Date d'inscription : 27/03/2007

MessageSujet: Signes de Vie   Lun 21 Juil 2014 - 14:33

Des fois, les gens vous semblent moins présents. Ils disparaissent de votre horizon. Vous vous perdez en conjectures, en imaginations, en inquiétudes, ne serait-ce que pour les faire revivre.
Tout cela, serait sans compter sur les nouvelles. A l'heure des modernes technologies, beaucoup ont perdu, sinon le gout de l'attente, le plaisir de l'espoir ou de la nostalgie: nous reviendra-t-il ? Il leur faudrait tout, tout de suite. Alors qu'écrire pour les autres une nouvelle, prend du temps.

Signes de Vie est une nouvelle répondant au concours 2014 de la bibliothèque de Saint Gilles Croix de Vie intitulé "Nouvelles du large".
ARTICLE 1 : "Nouvelles du large" est un concours de nouvelles littéraires (récit bref présentant une intrigue simple où n’interviennent que peu de personnages et comportant une chute). Il est ouvert à tous sans condition d’âge, de lieu de résidence ou de nationalité. Un droit de participation de 2€ est demandé (chèque à l‘ordre de la bibliothèque ou timbres).
ARTICLE 2 : Thème choisi: « Le monde maritime »
ARTICLE 3 : Une seule nouvelle sera acceptée par auteur. Celle-ci sera rédigée en langue française. La nouvelle présentée doit être originale, totalement inédite, non publiée précédemment ; elle ne doit pas avoir été primée à un autre concours de nouvelles ni publiée sou...
et bla bla bla et bla bla bla.

J'ai perdu et donc libre de tous leurs droits, je vous publie ici et de façon inédite, ma copie.



Signes de Vie.





Tu sais, il vaudrait mieux que nous ne nous racontions plus toutes ces histoires, car ce que désormais les gens veulent connaître, c'est uniquement la vérité ! Et vraiment, nous ne pouvons le leur reprocher : rappelle-toi combien pour nous, il en fut de même ! Alors, pour eux aujourd'hui, c'est pareil! C'est terrible, tu t'imagines bien, le sort de toutes ces familles de disparus en mer... Chaque nouvelle vague, et qui déferle sur l'estran, devient pour elles, et pour l'éternité, porteuse d'un ultime espoir. Les océans étant infinis, pourquoi ne pas envisager dans le plus discret de leurs embruns, comme une goutte de mansuétude ? Un scoop, diraient leurs journalistes. Un scoop , plutôt que cette énième étoile de mer vomie une fois de plus par le ressac.

Comme à leur accoutumée, les autorités ont renvoyé leur monde sur la plage : les familles éplorées autant que toutes les télés. C'était certain, selon les plus savants calculs des scientifiques, le flot rejetterait immanquablement les boites noires sur le sable blond de Yallingup. Du fait de la « dynamique systémique des courants » ! Même les politiques d'ici y ont cru! Ou ont fait mine. Quant aux surfeurs, on les a également prévenus pour ne point trop les offusquer de toute cette foule endimanchée venue envahir leur spot du bout du monde !

Déjà plus de trois mois que le signal de l'avion a disparu des radars. Ce n'est pas gros, tu sais, un signal. Il leur faut des yeux bien plus exercés que les tiens à lire ce petit point lumineux sur leurs écrans pour comprendre qu'il représente à lui tout seul la survie de 239 passagers. C'est une minuscule information aéronautique, qui, la plupart du temps demeure inaperçue, par le simple fait qu'elle ne s'éteint jamais. En fait, pour bien te faire comprendre, ce fut sa disparition même qui créa la véritable et énorme information. Et puis aussi, l'absence de pings ... Un peu après ... Des pings … Je ne sais pas trop comment te le traduire en français … Ce sont des bruits, un peu comme des nouvelles du large qu'émettent désormais les avions et que certains satellites d'Inmarsat entendent. Pour mieux les géolocaliser. Savoir où ils situent de par le vaste monde, je veux dire.

Maintenant qu'il est tombé, leurs luxueux satellites ne servent plus qu'à rechercher ses quelques débris qui, par miracle, flotteraient encore. Sinon pour l'épave, ils emploient un sous-marin ! Tu te rends compte ! Pour nous autres, un engin pareil n'aurait jamais pu franchir le pont d'Yeu ! Ils ne nous l'ont jamais proposé d'ailleurs … Seulement ici, aux antipodes, il existerait des fosses marines de plus de cinq milles mètres de profondeur. A ce qu'ils disent. Sinon, à la voir, leur mer est tout juste comme chez nous.

J'ai permis à Nathalie d'amarrer la sécu du Club sur l'anneau de Papa. Je te le dis pour ne pas que tu t'étonnes encore ! C'est juste pour le temps des régates des Optis. Après, c'est juré, durant tout l'été, elle la laissera sur leur ponton de Boisvinet. Mais là, c'est à cause de leurs gosses … De toute façon, Jean-Pierre m'a promis que le moindre plaisancier qui y passerait un bout serait verbalisé. Ce sera affiché à la capitainerie durant la saison entière. Mais enfin, il faut bien que tu finisses par comprendre un jour, Maman, qu'il y a les autres aussi !

Ils nous ont dit que cela ne servait à rien de nous emporter ! Qu'il fallait respecter chacun ! La douleur de chacun pour être plus exact ! J'ai mis mon body . J'étais obligée, rapport aux rouleaux que leur barge de plongeurs devait franchir pour nous convoyer en pleine mer ! Tu te rappelles combien tu avais rouspété à l'époque pour que je vienne à la cérémonie avec mon unique robe ! Celle que je ne mettais jamais vu que c'était Tata Arlette qui l'avait cousue ! Le recteur avait dit :
Oh ! Comme elle est mignonne, votre enfant dans sa jolie jupette!

Mignonne ? La fille de six ans du péri en mer ! Est-ce qu'un curé avait le droit de dire cela ! Et puis aussi toutes les flagorneries du maire à ton encontre … Madame la veuve, qu'il t'appelait désormais le Marcel ! Jetez la couronne à la mer, Madame la veuve ! qu'il t'avait ordonné au large de Saint Jean-de-Monts tout en exhibant son profil le plus avantageux devant les objectifs de tous ces photographes agglutinés sur le chalutier de Raymond ...
Ne plus te tutoyer, c'était juste respecter l'ouvrière pour faire la publicité de la sardinerie ! Passer aux informations télévisées ! Coûte que coûte !

Ce matin, ici, seule une chaîne régionale a eu l'exclusivité de nous accompagner. La couronne m'a couté 53 dollars australiens. Je l'ai payée avec la carte du Crédit Agricole, ne t'inquiète pas ! Ce sont des fleurs artificielles violette dont je serais bien incapable de te dire le nom. Dessus, c'est écrit save our souls, un peu comme sur une bouée. C'est en anglais. C'était ça ou le modèle chinois. De toute façon, il connaissait l'anglais mieux que nous. Ça veut dire : sauvez nos âmes. Avant de les jeter par-dessus bord, il y a eu un bonze qui les a enfumées avec des bâtons d'encens. C'est un peu comme pour nous l'eau bénite. A part ça, leur rituel est le même que le nôtre. Les discours, la musique, l'amerrissage des couronnes mortuaires ... Ah oui ! Il y a eu aussi des psychologues de la compagnie pour expliquer aux gens que tout ça c'est obligatoire pour faire son deuil. Des messieurs en cravate très gentils ! J'espère que tu n'oublies pas de prendre tes cachets. Sinon tu te rappelles ce que t'as dit le docteur ?

La plupart avait déjà beaucoup pleuré. Mais avant. A l'aéroport de Kuala Lumpur. Au début. Maintenant, ils ne sont même plus en colère. Faut dire que personne ne se doutait pour ce tour en bateau. Nous avons même vu des dauphins : ça lui aurait fait plaisir. Tu te rappelles l'aquarium de la Rochelle. Il ne voulait pas que tu restes seule quand il venait me promener. Tu diras ce que tu veux, mais moi, je crois bien qu'il t'aimait ! Même si c'était loin d'être réciproque. Lui au moins, il respectait ton chagrin. Au début, je me souviens, tu riais comme moi de son accent. Mais, c'est au fil du temps que tu es devenue jalouse. Pourtant, il ne te contrariait pas beaucoup : une escale chez nous tous les deux mois : ce n'était pas ce qu'on aurait pu appeler un gendre envahissant. Alors, faut que tu penses aussi, que pour moi, pour rien au monde, tu ne m'aurais fait épouser un marin de Saint-Gilles. Tu parles si j'avais déjà trop compris.

Ce n'est la faute de personne ce qui est arrivé. Pas plus la tienne que celle de Papa. Ce fut la malchance et puis c'est tout. Les autres pinasses sont toutes rentrées à temps, et personne, tu m'entends, personne n'a vu ce grain monter sur l'horizon. Le susuroît a forci d'un coup ; c'est juste ça qui l'a surpris. Après, ceux du Vendée Matin ont écrit un peu vite qu'il aurait talonné sur les Chiens Perrins, mais c'est pas certain vu qu'on y a rien retrouvé par là-bas et que tu disais toi-même qu'il n'y allait jamais pêcher ... Tu sais, il ne faut pas croire tout ce qu'il y a de marqué dans le journal. La plupart des nouvelles du large, ils les inventent dans leurs bureaux car ceux-là n'y vont pas plus que nous ! Pourquoi aurait-il été dans les cailloux ? Pour barater ? Les Affaires Maritimes n'ont rien dit de la sorte, aussi ce n'est pas la peine de tant conserver par devers toi tous les cancans rancis des sardinières ! Il ne buvait pas plus qu'un autre ...

Mon Hollandais volant ! C'est ainsi que j'avais surnommé mon Peter. Tout ça, parce qu'il était beau, originaire d'Amsterdam et en plus steward avec l'uniforme! A trente ans, j'étais si amoureuse. Tu m'avais encore reproché de jouer avec tous ces racontars ! Ce n'était pas des racontars, c'est la légende maritime. Mais, c'est vrai que pour cette fois-là, j'aurais dû t'écouter … Mais enfin, comment aurais-je pu savoir ? … De toute façon, il n'aimait pas aller sur l'eau. C'est pour ça qu'avec Nathalie, ça n'avait pas collé. Il était comme moi : il préférait la littérature. La première fois qu'il est venu à la Conserverie, nous avons cru tous deux qu'il n'avait droit à aucun prêt du fait qu'il n'était pas de la commune ! Du coup, je lui sortais des livres en cachette ! Il prétendait que nous étions comme deux pirates ! Après, c'est Gisèle qui m'a montré dans le règlement que … Ce que je pouvais être bête à l'époque ! Je n'étais que stagiaire-bibliothécaire ... Mais là, tu me diras ce que tu veux : un Boeing 777, c'est autrement plus sûr que n'importe quel sardinier ! Hein ? Dis-moi Maman ? Je ne l'ai quand même pas fait exprès?

Notre hôtel s'appelle Resort©. C'est mieux qu'aux Sables d'Olonne, je te jure ! Les gens y sont très serviables même s'ils ne parlent pas notre langue… Je ne t'envoie pas de photos car tu sais combien j'ai horreur des MMS. Par contre, je te rapporterais des cartes postales. Tu sais, celles en accordéon. C'est moins cher et tu y vois beaucoup mieux. J'ai aussi acheté des lunettes de soleil. Avec de la marque. Il le fallait ! De toute façon, tu n'as rien à me dire : J'ai cinquante six ans et j'ai bien le droit de faire ce que je veux !


Nous n'allions par sur l'eau, tu n'aurais pas supporté, mais nous naviguions sur tous les océans grâce à tous nos bouquins … Tour à tour, chacun faisant la lecture à l'autre. La première fois, (tu étais encore à l'usine, au sertissage, je crois), Peter m'avait fait découvrir l'Île au trésor depuis les rochers du feu de Grosse Terre. Long John Silver pouvait bien écumer l'île d'Yeu, nous, nous restions enlacés à l'abri de notre sémaphore ! Après, je me souviens lui avoir raconté, dans les dunes de Brétignolles, Les clients du bon chien jaune de Mac Orlan. J'étais folle ! J'aurais pu le scandaliser avec une telle affaire! Ensuite, se furent le capitaine Nemo, les enfants du Bounty, toute la flibuste des Caraïbes et tous leurs vaisseaux-fantômes qui hantèrent nos imaginations. Sur la grande plage, nous feuilletions les grands Atlas avant que de nous en servir comme parasols... Nous voyagions partout grâce aux chroniqueurs de la Compagnie des Indes Orientales, de leurs trois-mâts, leurs frégates et autres goélettes cinglant vers des horizons que nous nous inventions. Les vraies nouvelles du large furent toujours pour nous tous ces vieux livres serrés dans les rayonnages de la bibliothèque plutôt que les titres accrocheurs du dernier Presse Océan et qui ne nous auraient parler que de l'horrible réalité.


Ils nous ont dit aussi que nous pouvions prendre tout le temps qu'on voulait. Alors, je vais rester un peu. N'oublie pas de nourrir les poissons. Mais, ne change pas l'eau. Ça servirait à rien. Je parle, je parle et j'oublie l'essentiel. Figure-toi que j'ai reçu hier après-midi la visite de deux messieurs de l'ambassade française ! Rien que pour moi ! Avec un badge bleu blanc rouge sur la poche de leur blazer ! Ils m'ont offert le thé dans le salon-bar de notre hôtel. Du Nerada. Ne cherche pas, c'est un thé noir d'ici. Avec pour mignardise, une fine feuille de chocolat à la menthe. J'ai décliné le nuage de lait. Très select. J'avais mon haut bleu. Tu vois, heureusement que je ne t'avais écoutée sinon je n'aurais rien eu à me mettre. Ce n'est parce qu'on est au bout de monde que l'on n'a pas des occasions. Crois-moi si tu veux mais ils connaissaient tout de la diminution de ta pension ainsi que pour la mort de Papa. Ils m'ont demandé de tes nouvelles. Je leur ai dit le nouveau maire et sa seule politique touristique : ils le savaient déjà. Du coup, je leur ai appris mon licenciement de la bibliothèque, les ragots sur le fait que je ne rapporterais jamais les livres ! Ils ont trouvé ces allégations extrêmement injustes et l'ont écrit sur leurs carnets pour en parler à qui de droit au gouvernement ! Je te prie de croire qu'à Saint-Gilles, ça va faire du remue-ménage ! Mais, ils étaient surtout inquiets du moral de Peter juste avant l'accident … Alors, je leur ai tout raconté : son altercation avec la passagère mexicaine sur le vol de Rio de Janeiro l'an dernier, suivie de sa mise à pied après tant d'années de bons et loyaux services auprès de la compagnie... Ils en ont pris bonne note car je te prie de croire que j'ai vidé mon sac ! Je reviendrai le week-end prochain via le vol MH136 jusqu'à Kuala Lumpur depuis que le MH370 n'existe malheureusement plus et après, par le vol MH20 jusqu'à Roissy. L'hôtesse de la Malaysia Airlines m'a donné un billet de première classe, tu te rends compte !
This is the procedure, ma'ame !

Je ne sais pas ce que ça signifie mais je suis drôlement contente ; à l'aller, je n'y avais pas eu droit ... Après, avec le TGV qui est juste dans l'aéroport et que c'est drôlement pratique, je serais à Nantes lundi à quatre heures. Donc, à Saint-Gilles pour 18 heures. Avant la marée. Tu vois, tu n'as pas trop à t'en faire, je serais rentré avant lui. Je vous rapporterai à chacun un petit souvenir australien. C'est normal. J’achèterai le gâteau chez Jeanine ; le lundi, il lui en reste toujours de la veille. Un fraisier de ceux que tu aimes tant avec un rabais de cinquante pour cent ! Excuse-moi encore pour la longueur de mon texto, Maman, j'espère qu'il ne t'aura pas trop abîmer les yeux, mais j'avais tout ça sur le cœur et il fallait que je te l'écrive car depuis un certain temps, à la maison, tu ne m'écoutes plus. Ah, oui ! Encore ... Les bougies sont dans le tiroir du haut, derrière les serviettes en papier. Tu peux commencer à les compter et à les planter sur mes étoiles de mer mais surtout je t'interdis formellement de les allumer avant mon retour !

- Cinquante ans déjà! Tu te rends compte ! C'est mon petit Papa qui va être drôlement content pour son anniversaire !



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