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 C'est physique !

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MBS

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Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: C'est physique !   Dim 16 Nov 2014 - 19:57

Monsieur l’Inspecteur Pédagogique Régional,

Je viens par la présente vous annoncer la décision que j’ai été obligé de prendre bien malgré moi au cours des dernières heures, celle de démissionner de mes fonctions de professeur de physique-chimie au collège Wernher von Braun de Fliquesheim-le-Haut (Bas-Rhin). Me connaissant depuis des années, j’espère que vous me ferez l’amabilité de l’accepter sans porter contre moi jugements et imprécations que je m’attends à subir au sein de mon propre établissement mais surtout de ma propre famille. Les circonstances sont suffisamment difficiles pour moi sans que j’aie, en surplus, à m’angoisser des ires et courroux de mes anciens supérieurs hiérarchiques pour lesquels j’ai toujours eu, vous le savez bien, le plus grand respect.
Car voyez-vous, monsieur l’inspecteur pédagogique régional, tout ce qui m’arrive et me jette au bas de cette échelle de Jacob que j’avais entrepris de gravir depuis tant d’années n’est que conséquence de ma propre valeur et de mon désir de « servir » comme vous le dites si fréquemment dans vos conférences pédagogiques et vos rapports d’inspection. Voici les faits tels que j’ai pu les reconstituer.
Hier matin, en classe de 4ème3, une classe difficile dans laquelle l’autorité doit être permanente pour éviter les débordements, j’ai souhaité mettre en application vos recommandations quant à la participation active des élèves aux expériences menées dans le cadre du cours de chimie. J’ai donc proposé à une élève de cette classe, la petite Anne-Sa Loufte, de rejoindre la paillasse sur laquelle je me préparais à réaliser une analyse comparée de deux produits acides en milieu basique et aqueux. L’élève devait, selon un protocole très strict qui était à apprendre pour ce jour, ajouter trois gouttes dans le mélange toutes les trente secondes tandis qu’un capteur traduisait numériquement sur l’écran de l’ordinateur l’évolution de l’acidité. C’est, selon mes calculs rétrospectifs, à H+2mn28s que la sonnerie d’un téléphone portable, au mépris du point 14b du règlement intérieur de notre établissement, a fait sursauter la collégienne. Elle était alors en train de dégager la pipette du bocal à acide pour un nouveau déversement de trois gouttes. Le sursaut généré par la stridence de la voix de Susan Boyle a entrainé la chute de la solution acidifiée, son mélange avec différents produits mal rangés sur la paillasse et in fine une explosion qui a volatilisé toute la partie avant gauche de la salle 211 où nous nous trouvions.
Je n’ai retrouvé mes esprits que vers minuit au pavillon Albert Schweitzer de l’hôpital Djémal Partoux de Mulhouse… Mais ce n’est que ce matin que j’ai pu prendre l’entière mesure de la catastrophe qui venait de s’abattre sur mon existence. Certes, le fait que plusieurs élèves aient été grièvement brûlés dans l’incendie de la salle 211 est un point qui hantera à jamais ma mémoire. Mais voyez-vous, et dussé-je vous choquer en exprimant les choses ainsi, tout cela me parait vain et secondaire… En effet, je ne sais pas si ce sont les pompiers ou les internes de l’hôpital qui ont mal fait leur travail mais je me trouve désormais nanti de l’apparence physique de la petite Anne-Sa Loufte… Sans savoir d’ailleurs si c’est par le fait d’une reconstitution à partir de nos restes respectifs ou si l’échange a été complet auquel cas mon corps sous son apparence véritable doit être en train de reposer dans une autre chambre de l’hôpital.
Je vous laisse juger par vous-même de mon trouble profond et compulsif… D’autant que – et je vous sais assez proche du « terrain » pour le comprendre aisément – la manière dont je m’adresse à vous n’est pas celle d’une enfant de 13 ans. En résumé, j’ai désormais l’apparence d’une gamine châtain-blond mesurant un mètre trente, portant de grosses lunettes à rendre fou Alain Afflelou, des nattes sévères et un air pincé… Mais en ayant toujours le même degré de connaissance du monde de la physique et de la chimie et ce QI de 214 qui m’a fait surnommer monsieur Réponse à tout au club local de Questions pour un champion. N’ayant jamais été favorable au mariage pour tous, et ayant comme vous le savez sans doute huit enfants tous du même lit Ikéa, il m’est difficile d’envisager de poursuivre une vie maritale normale et équilibrée avec mon épouse, ses propres activités de responsable régionale de la protection de l’enfance pouvant de plus porter grandement à confusion en la matière. Je ne quitte donc pas seulement le monde de l’enseignement – quelle autorité pourrais-je avoir avec une telle apparence sur des blancs becs faisant deux têtes de plus que moi ? – mais, de manière plus globale et particulière, ma famille, ma région et même mon pays.
Monsieur l’Inspecteur pédagogique régional, je n’ose imaginer que vous ayez un jour fait ce rêve étrange et pénétrant de voyager dans un autre corps, de découvrir les regards interloqués pesant sur vous parce que vous n’êtes pas, parce que vous n’êtes plus ce que vous étiez et ce que vous fûtes. Dans mon cas, ce n’est pas un rêve, c’est un cauchemar dont me voici terriblement pénétré ! Le délire qui m’a saisi n’était pas très mince mais épais comme peut l’être le désespoir lorsqu’il vous frappe en traitre au détour d’un accident de la vie. Si mon corps ne m’était pas rendu au bout d’un an et un jour, je serais bien obligé de demeurer à tout jamais Anne-Sa Loufte. Obligé de connaître la découverte des premières menstruations douloureuses. Obligé de me lobotomiser l’esprit devant des émissions de NRJ 12. Obligé de suivre la mode et de porter dans un ou deux ans des trucs pour émoustiller les garçons. Et surtout, last but not the least, obligé de poursuivre une scolarité au cours de laquelle je devrais subir les cours de mes propres anciens collègues. Les supporter en salle des profs et lors des conseils de classe était déjà pour moi quelque chose de difficile, les retrouver à horaire fixe en face de moi - tous les jours ou presque - ne pourrait que finir de faire chanceler un équilibre mental qui vacille et menace de me mener à l’asile. Avoir un physique ingrat n’est déjà pas facile à accepter quand on a été comme moi élu à trois reprises Mister Collège lors de la fête de fin d’année mais devoir feindre d’avoir l’âge mental correspondant, cela m’est inacceptable.
Vous serez donc, monsieur l’inspecteur pédagogique régional, une des rares personnes à savoir que dans une heure je me ferais conduire de l’autre côté de la frontière en Allemagne afin d’embarquer dans un avion et disparaître à jamais. Faute de pouvoir faire mieux, je vais garder l’identité de la petite Loufte Anne-Sa ; j’espère être assez fort pour ne pas montrer que dans ce corps étriqué et derrière ce visage de tête à claques se cache un esprit brillant capable de comprendre l’ensemble des phénomènes physiques de notre époque. Il ne manquerait plus qu’on me remarque… Ou pire qu’on me filme… Cela en serait alors fini de mes dernières chances d’échapper à mon malheur en me noyant dans l’anonymat d’une vie suivant une ligne régulière.

Veuillez agréer monsieur l’Inspecteur pédagogique régional l’expression de mes salutations les plus profondément distinguées.

Alcide Klor-Hidrik

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