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 Le pull et la caméra

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MBS

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Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Le pull et la caméra   Lun 4 Avr 2016 - 20:30

Cela devait être pendant la saison scolaire 1972-73 (ou peut-être même 1973-74, ma mémoire est incertaine sur ce point-là car je suivais alors les cours d’un instituteur faisant cours double CM1-CM2). Ce matin-là, comme souvent, je revenais à l’école après plusieurs jours de fond de lit, la rhino-pharyngite étant ma compagne de quasi tous les instants. Ma mère avait trouvé un travail ce qui faisait que je ne recevais que de loin en loin les infos de la classe ; eh oui, en ce temps-là, jeunes regards qui liraient ces lignes, la plupart des gens n’avait pas cet instrument étrange avec un combiné gris et un cadran qu’on appellerait aujourd’hui un téléphone « à fil ».
Me voici donc débarquant dans mon école Jean Macé de Colomiers, une école très Troisième République. L’école des garçons à droite de la mairie, celle des filles à gauche. La mixité, ce serait pour plus tard : au collège… Enfin, pas tout à fait pour nous, car une fois dans la semaine, comme pour nous y préparer, nous allions faire une activité poésie « chez les filles » (et « avec » les filles, ce qui nous semblait révolutionnaire et un peu magique). Cette activité de fin de journée nous voyait traverser en rangs (à peu près) sages la place de la mairie. C’était, avec les après-midi de sport, les moments qui tranchaient dans la monotonie des journées de classe (enfin, pour moi, ce n’était pas forcément monotone vu que j’en manquais à peu près le tiers…)
Dans la cour, rien n’avait changé depuis mon dernier passage. Cette vaste étendue goudronnée bordée sur deux côtés par les salles de classes, fermée au fond par le mur de l’école maternelle. Quelques arbres aussi et des préfabriqués où on s’entassait en cours élémentaire à plus de quarante (44 quand j’étais en CE1 !). Sauf que quand j’ai commencé à croiser mes copains de classe, j’ai été surpris. Il y avait un énorme changement dans leur façon de s’habiller. Même les jours de photo de classe, ils n’arrivaient pas avec leurs plus beaux vêtements. Là, il y en avait carrément en « costume de mariage » avec la veste et la cravate. C’était franchement stupéfiant et, avec le recul, terriblement risible.
A ma première question, la réponse a fusé. Vive comme il sied quand on veut vous faire comprendre que l’absence est un tort… Accompagnée d’un regard un peu atterré sur le pull multicolore tricoté par ma grand-mère.
- Il y a la télé qui vient !...
La télé ?
En ces temps reculés où il n’y avait que 3 chaînes, la probabilité qu’une chaîne de télévision se déplace jusqu’à votre école de banlieue toulousaine était infime. Il n’y avait pas de prix qu’un élève pouvait espérer gagner, attirant sur son établissement les lumières des projecteurs. Il n’y avait pas de grands artistes ou résistants se déplaçant pour échanger avec les écoliers. Ces choses-là ne se faisaient pas à cette époque. Alors, la télé, qu’est-ce qu’elle venait faire ici ?... Elle s’occupait de choses de grandes personnes (hormis le mercredi après-midi).
Il y a eu une sorte de casting négocié entre l’équipe de FR3, la télé régionale, et les instits. On n’a pas forcément pris les plus brillants des élèves mais ceux qui avaient la meilleure dégaine dans leurs beaux habits du dimanche. L’exception, ce fut moi en dépit du pull de mamie. Je regretterai toute ma vie de ne pas savoir ce que les instits ont pu dire exactement pour les convaincre de me prendre. Ce que me disaient mes copains ? Que j’étais « le meilleur élève de la ville ». Peut-être un truc comme ça…
Nous avons donc été cinq ou six à traverser la place sous la conduite du directeur de l’école des garçons pour « aller chez les filles ». Là, nous attendait une sélection toute aussi réduite et bien habillée d’écolières de cours moyen… Et puis il y avait l’équipe de tournage : un cameraman, un preneur de son avec sa perche, le journaliste. On a enfin commencé à nous expliquer ce qui allait concrètement se passer : il s’agissait de parler de la famine au Sahel. On aurait pu s’en douter d’un côté, vue la carte du Sahara qui était accrochée au portique près du tableau. Sauf qu’on regardait les projecteurs s’allumer, le directeur se préparer à « nous faire cours » pour de faux, le type du son qui jouait avec la bande magnétique de son magnéto. Car c’était cela qui me tourmentait, rien dans tout cela n’était vrai. Nous n’étions pas dans une école mixte, nos classes ne comptaient pas douze élèves, tous alignés en plus au premier rang de la classe… et, en plus, le directeur de l’école des garçons n’enseignait pas.
La suite a confirmé mes doutes. La caméra s’est d’abord tournée vers le directeur, le « prenant » de trois-quarts face, faisant son exposé sur le Sahel, cette région aux marges du désert où sévissait la famine. L’ensemble a dû durer cinq minutes, cinq minutes où nous n’avons pas appris grand-chose de plus que ce que disaient les journaux télévisés du soir. Puis, la caméra s’est retournée pour balayer toute la première (et seule) rangée d’élèves ; on nous avait demandé de faire « comme si » on écoutait le cours. Puis, le journaliste nous a proposé de réagir sur ce malheur ou sur ce qu’il faudrait faire pour qu’il cesse. Là, on a eu droit à des plans plus serrés et individualisés (j’apprendrais bien plus tard que ça s’appelle un « plan américain ») au fur et à mesure des réponses. J’avoue ne pas me souvenir si j’ai dit quelque chose face caméra… Je ne pense pas, je crois que j’étais trop choqué par ce que je voyais se dérouler sous mes yeux. C’était donc ça, la télé ?... Du faux qui cherche à faire vrai…
Il n’empêche… Une fois que tout fut mis en boite, on a été surexcités comme des puces à l’idée que ce soir, on allait passer. Dans notre vision de l’époque, c’était purement impensable… et d’ailleurs, nos copains, recalés du casting, nous faisaient un peu la gueule, pensant – sans doute à juste titre – qu’une telle chance ne se reproduirait pas de toute leur vie.
Or donc, le soir venu, toute la famille a guetté avec encore plus d’impatience que les autres soirs le « décrochage » des actualités régionales. Le fameux reportage est enfin arrivé. Court, mélangeant les images, ramenant l’exposé du directeur à deux phrases, mettant en évidence la « gueule » un peu façon Popeye du copain dans son beau costume grise (oui, on ne portait pas non plus la blouse pour cette leçon très spéciale) et ses propositions creuses car évidentes (mais ça, évidemment, on s’en rend compte avec le recul…) : « on pourrait leur envoyer à manger ».
Quant au fameux plan d’ensemble nous montrant tous en train « d’écouter » religieusement le cours du directeur, il s’est étrangement arrêté avant d’arriver à l’élève le plus à gauche de l’image. Celui qui avait un pull multicolore et ne cadrait pas vestimentairement avec les autres. Je ne suis donc passé à la télé au grand désappointement (avant la grande fureur) de la famille qui attendait ça comme une consécration.
Oui, je n’ai pas été vu à la télé au début des années 70 et il a fallu attendre les années 2000 pour que ma tronche, vieillie et boursouflée, y paraisse (enfin ?!). Pourtant, ce jour est un des plus importants de ma vie. C’est sur lui que repose depuis tant d’années mon esprit critique : le faux, même quand on veut le faire passer pour du vrai, reste du faux. Et, pour beaucoup, après ce reportage, la vérité de l’école Jean Macé de Colomiers, c’était des classes mixtes, de 12 élèves super bien habillés ; ce n’était plus la « télé du Général » mais les recettes restaient bien les mêmes. C’est sans doute à cause de ce jour que j’ai voulu faire journaliste, c’est sans aucun doute grâce à lui que l’Histoire m’a semblé la matière la plus utile pour résister à toute cette fausseté du monde. Des années après, je suis toujours en colère.
Pour le manque de vérité de ce reportage et au nom du pull de ma grand-mère qui ne méritait pas d’être traité par un tel mépris.

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