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 Requiem pour la carto

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MBS

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Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Requiem pour la carto   Jeu 23 Juin 2016 - 21:00

Ite missa est ! La messe est dite !... La première épreuve de cartographie au bac S depuis le retour de l’Histoire-Géo en Terminale a confirmé ce qu’on pouvait craindre au vu de ce qui se passait déjà dans les autres séries générales. Avec 5 croquis à apprendre, on a un super bachotage et on corrige des séries de croquis rigoureusement identiques dans lesquels la part de l’élève se résume à une compétence (ou non) de coloriage et à une restitution de connaissances façon perroquet.
On est à 100 lieues de ce qu’on est supposé faire et apprendre à nos élèves en la matière. Il suffit de regarder la liste des capacités et méthodes pour s’en convaincre. L’exercice de cartographie est supposé être à la fois un exercice de réflexion, de mobilisation et de hiérarchisation des connaissances, de construction d’une légende cohérente et répondant au sujet, d’esprit critique également à travers la maîtrise et le décodage d’un langage fait de figurés.
On est à 100 lieues de ce que devait être cette épreuve lorsqu’elle apparait de manière spécifique dans les années 90. Jusque là, la cartographie n’était qu’une épreuve accessoire des compositions de géographie. On avait un sujet et on devait faire le croquis correspondant (une idée qui perdure encore aux concours… et, à l’agrégation, avec la contraire supplémentaire de se passer de fond de carte) : le cours était appris plus ou moins par cœur et la carte aussi. Je vous parle bien sûr là d’un temps que les moins de 45 ans ne peuvent pas connaître : faire une carte c’était surtout localiser, ça n’allait pas plus loin. A la fin du XXème siècle, la cartographie est tout d’un coup devenue une épreuve à part entière (toujours typiquement géographique… Que les historiens puissent cartographier une situation semble toujours inenvisageable). Dans l’idée première, il s’agissait de donner un ensemble de documents aux élèves pour qu’ils réalisent dans le temps limité de l’épreuve leur propre croquis. Un travail à compléter par un petit texte personnel critique dans lequel l’élève devait justifier ses choix cartographiques.
On était là à 100 lieues d’une épreuve de répétition mécanique. Toutes ces capacités, qui sont toujours dans les textes réglementaires, pouvaient ainsi être évaluées. On ne sait trop pourquoi cette idée n’a pas abouti telle quelle : conscience que ce serait difficile pour trop d’élèves ? coût de la reprographie pour l’ensemble documentaire (forcément en couleurs) ? crainte d’une incapacité des enseignants à préparer cette épreuve ? La forme adoptée fut en tous cas moins ambitieuse ; la cartographie devint une sorte de dissertation à réponse dessinée. On attendait une réponse sous forme de croquis légendé à un sujet… et, survivant vite dérisoire, le petit commentaire critique et justificatif. Dérisoire car très vite, on trouva dans les manuels un ensemble de croquis pouvant couvrir globalement tous les sujets, au prix parfois d’une petite adaptation, et l’élève se retrouva confronté à la justification de choix qui n’étaient pas les siens. Le summum du ridicule étant alors la justification enthousiaste de choix faits pour un croquis ne répondant pas au sujet.
Voilà comment on évolua vers une simple épreuve de récitation de croquis. L’apparition d’une liste de sujets (de croquis et de schémas) lorsque l’Histoire-Géographie passa en épreuve anticipée pour les séries scientifiques ne fit que confirmer l’évolution. La définition de cinq sujets seulement la sanctifia au nom du principe que les S ne peuvent pas tout faire et tout savoir (ce qui peut se comprendre). Eh bien, justement, s’ils ne peuvent pas tout faire, qu’on leur demande en priorité de montrer qu’ils ont acquis les capacités et méthodes spécifiques à la maîtrise et à l’utilisation d’un langage visuel. Si c’est difficile au Bac (il y aura toujours des manuels, des annales pour fournir en croquis à mémoriser), faisons-le dans nos classes !
Tu parles…
L’année dernière, un ancien élève de Première, passé en Terminale avec un collègue, vient me voir à un interclasse et on commence à discuter. Il me raconte alors un échange avec son nouveau prof.
- Il nous a dit de faire la carte qui était dans le manuel… Alors, moi, j’ai dit que rien ne prouvait que la carte du manuel soit bonne.
Quant on pense que le même élève, un an plus tôt, m’avait rendu un schéma informe sur l’aménagement d’un quartier urbain, saturé de orange, avec des voies ferrées représentées comme on le fait à 8 ans, il y avait là une évolution dont je pouvais au moins me sentir fier en tant qu’enseignant. Preuve qu’apprendre à des élèves à réfléchir sur les modes de représentation, le choix des figurés et des couleurs, à critiquer des productions déjà existantes, cela construit quelque chose. Pas une interrogation du collègue en tous cas qui, au lieu de réfléchir sur sa pratique, a seulement demandé « tu avais qui l’année dernière ? ».
On n’est pas condamné à demander aux élèves de jouer au perroquet en cartographie. On n’est pas condamné à leur demander d’apprendre la carte d’un manuel. Ma façon de procéder préférée consiste à leur demander de préparer eux-mêmes le croquis et la légende correspondant à un sujet (et en leur fournissant même sur un pdf en ligne l’ensemble des « croquis du marché ») ; ils peuvent voir qu’un même sujet donne des croquis différents. Quooooi ?! Ben oui, tout le monde ne traite pas un sujet de la même manière, tout le monde ne retient pas les mêmes informations… Et surtout, ce n’est pas parce que c’est dans un manuel que c’est nickel-chrome : un croquis sur « potentialités et contraintes en France » signé RK (protégeons la réputation de nos universitaires) est une vraie catastrophe. Quand les élèves s’en rendent compte, il y a un truc qui se débloque dans leur tête… Et après ça, on peut construire… Ils ont la possibilité de réfléchir à plusieurs, de me consulter par ENT ou en « live » pour me demander ce que je pense de leurs choix… Oh oh ! On peut donc progresser grâce au prof ?… Quelle nouvelle !... Enfin, le jour J, comme au Bac, ils « recrachent » leur croquis, mais ce n’est pas (enfin, pas toujours) un croquis de manuel, d’annales ou trouvé sur internet. Certains persistent bien sûr à croire tout ce qu’ils trouvent mais quand ils voient qu’ils n’ont pas les meilleures notes, ça les aide à réfléchir au problème.
Je repense à d’anciens élèves m’avouant il y a 10 ans que le premier croquis qu’ils avaient fait en temps limité au lycée avait été celui réalisé le jour du Bac. Entrainement ? zéro !… Aucun depuis mes cours et activités de Cinquième… Aujourd’hui est-ce mieux ? Dans mon lycée, les sondages annuels que je réalise montrent que, parfois, un collègue a fait une cartographie en temps limitée ; c’est généralement un de mes stagiaires. Plus fort encore, on refuse de faire un croquis au bac blanc sous prétexte que les élèves vont tricher avec leur téléphone portable (parce qu’ils ne trichent pas pour la compo alors ?). Cachons le problème sous le tapis !
Bien sûr, je ne peux pas généraliser à partir d’une dizaine de profs mais les fameux croquis de Bac que je corrige en ce moment me donnent fort à penser et à douter. Ils sont rarement produits par l’enseignant car il y a toujours quelqu’un pour les identifier dans un manuel quelconque ou sur un site web. Ils méconnaissent des principes de base de la cartographie (les éditeurs pensant par exemple que les écritures multicolores ou les couleurs qui flashent, ça plait plus aux élèves…). Ils sont souvent des schémas présentés sous forme de croquis, se moquant bien de logique d’emplacement (vous ne les avez jamais vus ces ports qui sont en pleine mer ?). Ils véhiculent des abominations intellectuelles (l’Ethiopie est déjà une « puissance émergente ») et un parfait illogisme (une flèche représente des partenaires commerciaux). Ils sont incomplets (parce que pouvant en fait avoir servi à des activités type TP dans le manuel) comme ce croquis de l’Afrique où Libye et Tunisie sont en blanc sans qu’on sache pourquoi. Et, derrière tout ça, il y a des enseignants qui n’ont visiblement ni les connaissances (majorité d’historiens), ni l’esprit critique pour analyser ce vers quoi ils envoient leurs élèves. Et quand ils corrigent d’autres élèves que les leurs, ils ont tendance à vouloir « leur » croquis sans comprendre les logiques autres (ça a coûté à certains de mes élèves il y a 3 ans en 1°S : c’était « marrant » car certains collègues corrigeaient avec mon croquis comme référence quand d’autres l’assassinaient à tour de bras).
Je pense à mon maître en carto, Roger Lambert, qui savait avec une grande économie de moyens, mais une connaissance géographique sans faille, distinguer simplement les grands types de centrales énergétiques (quel génie !). Je pense à ces enseignants qui sont venus plus tard dans mes stages de cartographie et qui découvraient soudain qu’on ne pouvait pas choisir n’importe quelle couleur ou multiplier les hachures. Je pense à mes élèves qui ont, pour beaucoup, cherché à comprendre, à réfléchir, à maîtriser le langage des signes. Je pense à tous ceux-là et je me demande si finalement l’intelligence et l’esprit critique ont quelque chance, un jour, de progresser dans notre système éducatif. En tous cas, cela ne risque plus de passer par la cartographie.
Ite missa est !
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MessageSujet: Re: Requiem pour la carto   Ven 24 Juin 2016 - 13:50


Les historiens ne sont pas formés à la carto, c'est vrai et j'en suis, mais si j'avais eu à l'enseigner, j'aurais appris! J'ai beaucoup travaillé sur des cartes (Le dessous des Cartes, une mine), mais on leur demandait pas encore de faire de la carto! Je leur apprenais à situer, à mettre en relation, tout connement à lire une carte (et c'était même pas obligatoire), s'il y avait épreuve, ils avaient un fond à compléter...
A quoi bon maintenir une épreuve qui n'est qu'une mascarade? Comme souvent pour ne pas dire toujours, une bonne idée de départ est déformée, réduite à quasi néant parce les profs savent pas, parce qu'il ne faut pas sanctionner les élèves, ça les décourage, parce que le clefs en mains est partout, dans les manuels, sur le Ternet, et que profs ou élèves, c'est quand même plus pratique que de réfléchir! Pour le stage H/G avant BAC, j'ai cherché justement à propos des cartes pour qu'ils sachent comme en réaliser une, comment légender, ben, j'ai fini par bricoler mon truc perso, n'ayant rien trouvé qui me satisfaisait!

Dire que j'ai repris des cours en me disant que je n'aurais rien à faire d'autre qu'une intervention ponctuelle suivant les besoins de l'élève, rien à préparer, tu parles... AngeR mdr
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Requiem pour la carto
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