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 Rien qu'un ours en peluche.

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Pascal9

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Localisation : Nord de la France
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MessageSujet: Rien qu'un ours en peluche.   Mer 6 Juil 2016 - 12:30



Il est petit. C'est dans un couloir d'institution, à Esquermes, Lille. Il est au sein de la foule comme dans le courant d'une marée. Il est petit, entre deux rives, comme le fugitif dans le feuilleton du samedi soir : traqué pour un crime qu'il n'a pas commis. Absorbé par la fébrilité ambiante. Les enfants ralentissent le rythme. On ne veut pas ne pas les aimer. Ils gardent en eux la part la plus secrète. Ils font naître le plus profond mystère, celui qui s'est estompé de notre conscience adulte. Il est petit, posé sur un banc de bois. Il est petit avec, dans le giron de son pull, une peluche fanée, une peluche qui ponctue son isolement, qui le certifie, une peluche dans le tumulte des flots. C'est de cette façon qu'il se révèle d'abord. Il est petit avec une peluche qui l'arrime à la réalité, qui tend une patte usée à un exil absolu, à l'exil d'un enfant d'infortune et de rejet. C'est un jeune zingaro. On se dit en le regardant que tous les enfants sont ainsi, de libres créatures, drapés d'une aura d'étincelles comme les étoiles sur le bleu de la nuit. Des scintillements intemporels, de cristallines rutilances. Une clairvoyance leur est acquise. Elle est apparue avec l’aube du monde. Elle est apparue dans les prémices des origines, comme un code oublié par les adultes. Elle s’est imposée comme une évidence dans les neurones, elle s’est installée se croyant éternelle. Elle apportait la réponse, la bienveillance et la magnanimité. Avec l’adulte est survenu le terme du processus. Les mensonges endémiques, la haine. Le racisme ordinaire, les néons glauques et mornes dans les couloirs du vide. C’est l’invraisemblance de nos actions qui est l’échappatoire. C’est souvent ce qui est éludé, qui est réel. Le monde s’arrange avec le non-dit le plus commode. La première impression, la vérité du plus grand nombre. Avec le zingaro s’installe le doute des passants affairés. Eux seuls ignorent ses attentes. Ils connaissent la manière d’éviter le contact. La cohue perpétuelle les pousse vers la porte, sans rémission. Ils gardent à l’intérieur de leur cachot les phrases et les combats. Ils regardent la peluche comme un objet incongru, comme si  
cet “ourson bouée” donnait une légitimité dérangeante à l’enfant sur le banc. Il y a le travail, l’argent à gagner et l’ennui à tuer. Et, que de cette orbite, nul ne peut vous dérouter, à aucun prix. Les petits enfants ont rendez-vous avec l’indicible. C’est pour cette raison que les petits enfants deviennent miraculeux, étonnants parfois, déroutants toujours. L’adulte fait fi de ces rencontres. C’est même sa prédisposition, à l’adulte, de ne rien pressentir du merveilleux. Certains parmi les adultes le perçoivent parfois, ils se transforment de manière indélébile. Inspirés, lucides de leur nature. Ils retournent vers l’enfance, ils se changent en artistes : destinés à la colossale liberté. Pilotes vigilants dans les périples auxquels ils aspirent. Visionnaires dans la sagesse bien davantage que dans le fanatisme. Ce qui pour un humain est une révélation, une découverte fabuleuse, n’est pour un enfant qu’une évidence  parmi les banalités quotidiennes. Ils chevauchent le nuage du matin. Ils méprisent les limites de l’horizon,  ses cloisons étanches, compactes, rigides. Lorsque l’artiste bourgeonne, il dissout la morgue des hommes amers. Ils sont si inquiets que les aigres adultes  tentent de culpabiliser le mutant, mais cela les dépasse. Les enfants se laissent guider par leurs émotions. Les artistes se laissent guider par leurs instincts et la grâce advient qui les illumine. On jurerait une incarnation, une métamorphose, une certitude que nul ne pourrait interrompre. L’aigreur est l’expression d’une existence vécue à rebours, contrainte, fauchée dans son élan. Tout cela vous traverse, dans ce couloir d’institution, à Esquermes, Lille, devant ce petit et son ours. On songe à ce cliché, à la débauche d’images sur les yeux désabusés, aux airs compassés des spécialistes médiatiques, aux commentaires inutiles destinés à meubler le vide émotionnel. Le visage d’Aylan est caché, c’est le visage du désaveu, celui que personne ne veut considérer, la nuit venue, malgré la répétition, malgré le cynisme populaire. Mais, pourtant, c’est transparent, ce n’est déjà plus la réalité. Dans le flot d’informations, ballote un minuscule corps, plus ténu que la moindre préoccupation, celui d’un petit d’homme, celui que nous
n’avons pas vu réel mais qui, remisé au rang de symbole, occupe, oh! L’espace d’un battement de cil, nos compassions érodées. Si on devait peindre l’espoir, le plus subtil éclat de l’esprit humain, on tracerait les pas d’un enfant, n’importe lequel. De la même manière si on devait écrire les manques indubitables de notre humanité, décharnée : les traces de l’enfant disparaîtraient… Vous regardez l’image d’Aylan. Vous regardez en lui les enfants qui attendent sur des bancs, qui courent pieds nus sur les trottoirs de nos villes… Zingaro! Mauvaise graine… Il n’existe pas de mauvaises herbes, rien  que des pesticides médiatiques… Les enfants morts et les enfants vivants, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui, ceux de demain également. Ils ont des parents, ils ont déjà un long passé. On jurerait que c’est ainsi, que c’est une notion acquise, une obligation de dédaigner, imposée par le plus grand nombre. Aux petits d’hommes des nids douillets et des vacances de neige on  enseigne que la compassion existe et qu’elle est une aptitude innée. Alors, ils le pensent. Alors ils sont rassurés. En grandissant, pour entrer dans le moule, par paresse ou pour imiter leurs prédécesseurs, ils grandissent. Dès cet instant, les pas disparaissent… Ils prennent leur place dans la foule sous les néons glauques dans les longs couloirs. Ils se pressent pour atteindre la porte suivante. Il y a toujours une porte suivante. Ils laissent en partant une lueur qui s’estompe peu à peu. C’est un phénomène que personne ne sait interpréter. On atteint là une énigme. Dans l’ignorance consentie des adultes infirmes, dans cette impatience ingrate distillée par la ville, on atteint une aliénation générale. Aucun sujet consentant n’ose contester le dogme matérialiste. Aucun sujet consentant ne sait rétorquer au discours affairiste. Les adultes trouvent toujours une excuse dans leurs cabas chargés d’inutilités. Jusque dans leurs manquements, ils maintiennent le cap : la prochaine porte. Celle qui s’ouvre sur une vie où les voitures sont encore plus imposantes, les maisons plus luxueuses, les écrans plus larges sur les misères d’un autre monde, ailleurs… Un monde numérique sans véritable réalité. Une vie plus encombrée, mais
une vie plus vide… Ils entendent et ils voient mais ils ne croient plus. C’est dans ces couloirs, institutions ou galeries marchandes, qu’apparaissent les petits aux oursons. C’est dans cette cohue de la désespérance que se croisent les regards insondables. Parfois, on y rencontre également, quelques jongleurs ou  musiciens, adultes miraculés, sauvés par la grâce d’être resté des enfants. Les gosses, c’est une respiration dans l’oppression méphitique. On leur dresse des temples, pour se racheter. Mais ce sont des temples de la consommation. Pour avoir la paix, nous avons signé un pacte avec les diables du marketing. L’enfer est pavé de logos. C’est une invraisemblance… On comble le vide affectif avec des objets manufacturés à foison. C’est une vie fabriquée en usine qui n’est plus vraiment la vie. Ce n’est pas ce que vous vouliez… Une existence sans avoir de prochaine porte à franchir, car il n’existe que deux portes : celle de notre naissance et celle de notre mort. Entre chaque porte, il ne doit pas exister de couloir mais des sentiers. Au bord du sentier, quelques bancs… Parfois trop… Souvent beaucoup trop… Les bancs sont souvent les refuges de ceux dont on ne veut plus… Prendre le temps de s’asseoir aux côtés de ces petits aux peluches. Et parler… Parler comme des humains, élever l’humanisme à un art, être “humartiste”. Parler de tout et de rien. Conversations qui brisent la barrière linguistique. Gestes et regards. Il n’y a plus ni adultes, ni enfants, ni vieillards, ni codes. Juste une complicité fugace, certes parfois éphémère, mais ne soyez pas présomptueux, être “humartiste” demande de l’humilité. Il existe des secondes d’éternité. Alors… Sortir de la cohue côté cour ou côté jardin pour une “terra incognita,”, un sentier inexploré… Il est petit. C'est dans un couloir d'institution, à Esquermes, Lille… Cramponné à son ours, gorgé de liberté, sans frontières. Si fragile et si puissant que son regard suffit à infléchir votre course insensée. Qu’avez-vous fait de votre peluche? Pour aller jusqu’à la prochaine porte, tout le reste est inutile.


Loos, le 21 février 2016.
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