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 Vulgar(gar)iser

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MBS

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MessageSujet: Vulgar(gar)iser   Ven 28 Oct 2016 - 17:49

Ayant été du nombre des heureux élus à recevoir un tweet haineux d’un historien d’opérette (c’était le 26 décembre 2015), sans apostrophe et me promettant d’ « aller au Bataclan avec » son prochain livre, je pourrais trouver la situation actuelle fort jouissive. Il n’en est rien. Cette affaire, dont on ne sait trop si on doit en rire ou en pleurer, révèle bien des problèmes profonds de notre société.
Un tweet posté hier montrant deux rayons d’Histoire dans les fnac de Limoges et de Toulouse a suscité beaucoup de retweets et de mises en favori mais aussi quelques réponses assez peu amènes. Toute personne me connaissant imagine sans mal le dégât que cela peut faire mais, finalement, il y a surtout derrière tout cela – et comme souvent – des problèmes de vocabulaire, des divergences sur les idées qu’on met derrière les mots. Par exemple, un quidam (se disant programmeur sur son profil) m’a interpelé avec cette question : « vous n’aimez pas la vulgarisation ? ». On retrouve dans cette question cette idée délirante selon laquelle il faudrait cacher des choses au peuple, que les historiens seraient opposés fermement à ce partage avec l’autre, cultiveraient avec délectation l’entre-soi. Entre parenthèses, je ne pense pas que cela émeuve beaucoup l’opinion qu’on ne vulgarise pas plus sur les mathématiques ou la philosophie. Preuve évidente que l’Histoire est perçue – par certains en tous cas – comme une clé essentielle pour pénétrer les arcanes du vaste monde.
J’ai hésité à répondre… et puis finalement, je me suis contenté de dire quelque chose que je pense profondément : « je fais ça en permanence ». Ben oui… ça fait quoi un professeur à part de la vulgarisation… Ok, on habille ça avec des mots un peu plus pédants (un problème, soit dit en passant) du style « transposition didactique ». Je dois prendre le savoir universitaire dans mes disciplines (mais vous avez remarqué que l’enseignement de la géo, tout le monde s’en fout ?) et le rendre accessible à des élèves en cours d’adolescence aggravée. Si ce n’est pas vulgariser, qu’est-ce que c’est ?!... Le dictionnaire Larousse définit ainsi ce verbe : « Mettre des connaissances, des idées à la portée de tous, les faire connaître au grand public ». On peut éventuellement tiquer sur le fait que des élèves soient un grand public aujourd’hui mais ils le seront sans aucun doute dans quelques années. Donc, que fait un professeur sinon vulgariser ?
La réponse à mon tweet est arrivée. Ainsi formulée : « mais cela doit être réservé aux gens qui sont diplômés ou à ceux qui roulent à gauche? » et disant tout du sens de vulgariser pour mon interlocuteur. Pour lui, vulgariser est un acte politique qui transmet une certaine idéologie, celle des érudits de gauche (on ne les appelle pas « islamo-gauchistes » ici, j’ai de la veine !). Donc, la vulgarisation serait la diffusion d’une vulgate élaborée par je ne sais quels conspirateurs et cette vulgate serait, à nos yeux de « diplômés », la seule digne d’être mise en rayon dans les magasins. Cela correspond parfaitement aux critiques récurrentes de LD disant qu’on veut l’empêcher de parler, d’écrire, de s’exprimer… alors qu’il parle plus, vend plus de livres et s’exprime plus aisément qu’un quelconque universitaire reconnu par ses pairs… et ne parlons pas d’un simple prof de base.
J’avais déjà, en août 2015, écrit une « lettre aux historiens » (disponible sur ce blog) pour essayer d’éviter qu’on ne tombe pas trop systématiquement dans ce piège habile tendu par ceux qui souhaitent instrumentaliser le passé (et ils ne sont pas seulement à l’extrême-droite). A chaque fois en effet, l’impression renvoyée par les cries d’orfraie des historiens est catastrophique et ne fait que renforcer le discours opposé. Certains vont même jusqu’à mettre en avant de manière exagérée leurs titres et fonctions pour affirmer la justesse de leur bon droit… ce qui confirme cette présomption d’arrogance : si votre garagiste prétend avoir été élu meilleur garagiste de la ville, vous aurez tendance à vous en méfier d’autant plus si vous avez comme principe de base que tous les garagistes sont des voleurs…
En somme, il y aurait le mauvais vulgarisateur, celui qui fait passer de manière persistante et insidieuse une vision fausse du passé (généralement discréditant la patrie), et le bon qui, lui, chercherait à rétablir la Vérité absolue des faits, celle qu’on cache ou qu’on veut à toutes forces faire disparaître des mémoires (surtout jeunes). Le besoin d’Histoire que de nombreuses études tendent à percevoir dans notre société (pour rassurer, comprendre, souder) tend à faire le jeu de ceux qui se posent en détenteur d’une Vérité ancestrale et qu’on voudrait dérober pour noyer la France dans l’identité floue et interlope de la mondialisation. Se pose donc la question de savoir qui il faut écouter… et, comme toujours, on tranche bien nettement. Les pro s’opposent aux anti, chacun se faisant gloire de sa résistance héroïque au camp d’en face. Et tout le monde de se dire « historien » se gargarisant de titres ou du nombre d’ouvrages achetés, de respectabilité ou de sondages de popularité. Alors ? Qui est historien ? Et peut-on être historien et – un vrai – vulgarisateur ?
Là encore, le débat est virulent. A titre personnel, je me définis comme historien. Parce que j’ai suivi les études correspondantes, parce que je possède les méthodes et les réflexes de cet « art » qu’est le travail sur la source historique… avec ce regard critique si particulier. Je n’aurais pas l’impudence de me comparer à des universitaires qui sont des chercheurs (est-ce à dire que je ne cherche pas ? bien sûr que si… mais ce qui m’intéresse, c’est la manière de transmettre le savoir… Tiens donc, serais-je vraiment un vulgarisateur ?). Pourtant, cette vision n’est pas partagée par certains universitaires (cela s’est vu et entendu lors des derniers Rendez-vous de l’Histoire à Blois) ; pour eux, et justement parce qu’il y a cette concurrence insupportable à leurs yeux d’historiens médiatiques, ils sont les seuls à pouvoir se dire historiens. Ce qui fait l’historien, c’est le fait de travailler directement sur les sources, d’avoir ce contact charnel avec le document du passé. Et du haut de leur tour d’ivoire, ils sont prêts à donner des leçons à la Terre entière et à batailler sans cesse pour défendre leur pré-carré. Vulgariser, ils ne sont pas contre mais pourra-t-on seulement les comprendre ? Déjà, pour eux, les manuels scolaires sont mal faits, les profs sont nuls et leurs élèves n’apprennent rien. Finalement, à les écouter – et à les entendre – le constat n’est pas si différent de celui que tiennent les historiens médiatiques à la télé, dans des revues ou des livres portés par leur nom. Doit-on s’étonner que les comportements extrêmes s’aiguisent mais finalement se rejoignent sur de nombreux points ? C’est un peu le constat qu’on pourrait faire aussi de l’évolution politique du pays.
Pourtant, il existe parmi les universitaires d’excellents vulgarisateurs. Des gens qui ont compris que la forme débarrassée des canons universitaires n’est pas un élément qui annihile la pertinence et la profondeur d’un savoir. On peut très bien parler d’un événement du passé en le replaçant, grâce à des archives, dans une perspective permettant de comprendre le présent ; c’est ce que fait très bien Thomas Snégaroff sur France-Info. On peut très bien adopter une forme décalée comme le fait Manon Bril dans ses vidéos « Tu vois le tableau » où elle analyse des œuvres d’art. On peut très bien aiguiller celui qui veut connaître et comprendre vers des sites internet comme se propose de le faire le site Euchronie piloté par Sébastien Poublanc et Rémy Besson. Oui, on peut faire plein de choses, ouvrir plein de pistes, s’approcher des gens pour leur murmurer à l’oreille ce savoir dont ils estiment avoir besoin. Oui, on peut… Mais cela ne fonctionnera pas tant qu’il n’y aura pas des relais puissants auprès de cette opinion, tant que des intérêts économiques auront plus de poids que des intérêts culturels, tant que des calculs politiques surferont sur des mémoires antagonistes. Et puis, pensons-y… Si les professeurs du secondaire sont des vulgarisateurs de l’Histoire de par leur fonction, on se rend bien compte que cette capacité n’est guère efficace si l’auditoire n’a pas envie d’entendre… Et souvent, en matière de culture historique, les attentes ont déjà été fixées par l’entourage familial, les médias, les « on dit ». Toute histoire racontée qui n’irait pas dans ce sens-là sera immédiatement tenue pour fausse. Celui qui croit que Jeanne d’Arc était la demi-sœur cachée de Charles VII n’aura que faire des explications de Colette Beaune.
On l’aura compris au terme de ce billet, je ne respire guère l’optimisme à propos de ces conflits autour de l’Histoire à qui on prête des vertus et des intentions qui n’ont pas vraiment lieu d’être. Ce qui importe c’est la capacité à analyser l’événement, à en saisir les tenants et les aboutissants, à le regarder avec un œil critique. Ce n’est donc pas tant l’Histoire qui est l’enjeu mais la manière d’en aborder les rivages. Alors, il serait vain ce débat sur la vulgarisation ? Il n’y aurait rien à attendre de bon de tout cela ? Si… Sans doute… Mais en s’adaptant à la diversité des publics. Aujourd’hui, il n’est plus possible d’imaginer 60 millions de téléspectateurs hypnotisés par le regard tendu d’Alain Decaux, celui qui reste la « référence » en matière de vulgarisation historique. Ce qu’on a gardé de ce conteur télévisuel c’était sa capacité à emporter l’auditoire en parlant sans notes, sans artifices autres que quelques gestes. Ce qu’on a oublié, c’est sa capacité à tordre le cou aux légendes, non pas en les taisant mais en les démontant. Comme dans cette fameuse émission où, après avoir pendant une première partie exposé toutes les idées reçues sur Jeanne d’Arc, ils les avaient scientifiquement détruites dans un second temps. Donc, exposer un récit (ou un roman) qu’il soit national, européen ou mondial n’est rien sans réflexion, ans analyse, sans intelligence. Avant de vulgariser l’Histoire, il faudrait pouvoir généraliser le bon sens, l’écoute et la tolérance. « Vaste programme » aurait dit le grand Charles…

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MessageSujet: Re: Vulgar(gar)iser   Lun 31 Oct 2016 - 20:55

Georges Duby, Jacques le Goff... Et d'autres grands historiens et excellents vulgarisateurs...
Mère Trisquelle ne peut qu'approuver.
C'est dommage qu'on ne "vulgarise" plus les maths ou la philo, toutes les disciplines, entre les mains d'un connaisseur, d'un spécialiste, qui ne juge pas du haut de son savoir que le commun des mortels est vraiment trop bête pour comprendre peut être vulgarisée, au sens noble: mise à la portée de tout un chacun qui veut bien s'y intéresser. Mais y'en a des a qui ça plaît pas, pensez donc, que le Vulgus puisse comprendre, c'est impensable! et confisquer le savoir est une forme de pouvoir... la caissière de Monoprix n'a pas besoin de lire la Princesse de Clèves.
Et la vulgarisation que ne daigne point faire les savants enfermés dans leur tour d'ivoire, est prise en main par les "historiens de garde" dont certains sont aussi historiens que Mère Trisquelle est tenancière de maison close! L'Ombre d'un Doute plane sur l'Histoire.
Pourtant, c'est une discipline qui passionne le vulgus, la moindre des corrections, tant envers le vulgus qu'envers l'histoire, serait de lui donner quelques clefs...

Je l'ai déjà dit, mais je ne savais pas qu'en embrassant cette discipline, je saisissais un bâton de dynamite que chacune de nos "élites" selon ses penchants, ses désirs, sa volonté de pouvoir allume par un bout ou l'autre quand ce n'est pas les deux à la fois...
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