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 Les lycéens aboient, la caravane médiatique passe...

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MBS

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MessageSujet: Les lycéens aboient, la caravane médiatique passe...   Ven 23 Juin 2017 - 16:43

Cher lycéen de Terminale, toi qui es sorti d’un lycée toulousain vendredi dernier en en voulant à la Terre entière (si, si, je t’ai vu et entendu) et en te sentant victime d’un complot de l’Education Nationale. Toi qui as sans doute immédiatement apporté ta voix et ton nom à la pétition réclamant que l’épreuve d’Histoire-Géographie soit repassée. Toi qui penses que les profs sont tes ennemis intimes et qu’ils ont fait exprès de ne pas mettre ce que tu attendais comme sujet… Oui, toi… Ou un autre, d’une autre ville, d’un autre sexe, d’une autre série… Eh bien, rassure-toi, tu n’es pas le premier.

Chers parents d’élève, vous qui êtes montés au rideau, avez grimpé au plafond et avez sauté à pieds joints dans le récit de votre bambin (devenu bien grand). Vous qui avez pleuré en racontant la mésaventure du petit, en appelant mamie Suzanne, tatie Charlotte ou cousin François. Vous qui avez tonné, à votre tour, contre ces profs payés à rien foutre et qui se vengent dès qu’ils en ont l’occasion sur de petits êtres sans défense. Vous qui avez tempêté que cela ne se passerait pas comme ça et que vous alliez aller bloquer le rectorat et, si vous appartenez au monde agricole, déverser du lisier de porc dans la cour (les traditions ont la vie dure)… Oui, vous… Ou d’autres. D’une autre ville, d’un autre milieu social… Eh bien, rassurez-vous, vous n’êtes pas les premiers.

Chère journaliste de France-Info, dont je connais bien le nom et la voix et dont je ne suspecte en rien les capacités et l’honnêteté professionnelle, vous qui avez interrogé ce même vendredi trois lycéennes dubitatives à la sortie de leur épreuve d’histoire-géographie. Vous qui avez montré et démontré, en forçant le trait un peu sans doute, que tout ce système était incompréhensible (ce qui prouve bien au passage que vous n’étiez là que pour le marronnier du Bac et pas en tant que spécialiste). Vous qui avez, peut-être inconsciemment, pris le parti de ses pauvres jeunes filles déboussolées contre l’institution confuse et sans cœur. Oui, vous… Ou d’autres. D’un autre média, d’une autre conviction politique, d’un autre passé dans le monde des études… Eh bien, rassurez-vous, vous n’êtes pas la première.

Cher professeur d’Histoire-Géographie, collègue débutant ou émérite, toi qui as entre les mains le destin de « mes » élèves de Terminale S (on se tutoie, hein, c’est comme ça dans la « famille » !). Toi qui va t’arracher les cheveux parce qu’ils ne vont pas respecter ton plan de cours sur la Chine. Toi qui va les maudire de ne pas avoir fait d’introduction et de conclusion dans l’analyse de documents. Toi qui seras sans doute interloqué de les voir citer un film de Jean Yanne… Et donc toi qui vas leur coller une sale note parce que non, définitivement non, ces élèves ne savent plus faire une dissertation et un commentaire de documents. Oui, toi… Ou d’autres. Dans d’autres disciplines, dans d’autres académies, pour d’autres examens… Eh bien, rassure-toi (et ne va pas attraper un ulcère avant les vacances), tu n’es pas le premier.

Cher représentant syndical des chefs d’établissement interrogé par la presse et dont les déclarations ont envahi Twitter ce matin, tu es en rogne contre le Bac, la manière dont on le passe, ton établissement fermé trop longtemps à l’avance, les conseils de classe qui viennent trop vite, que sais-je encore… (oui, j’étais lancé, j’ai dit « tu »… Mais, normalement, tu es un ancien collègue, non ?). Tu t’insurges surtout contre la lourdeur de l’examen, les sujets trop difficiles, les programmes démentiels… Je remarque que visiblement l’architecture nase des établissements scolaires nouveaux, la chaleur qui transforme les salles en annexe de la serre de Jardiland, les formes de pressions institutionnelles croissantes sur les personnels, ça t’embête moins… Mais bref, toi… Oui, toi… Ou d’autres. En collège, en école élémentaire, en lycée professionnel (on les oublie tout le temps ceux-là… des moins que rien sans doute…). Eh bien, rassure-toi (et ça te tiendra au moins jusqu’à la fermeture de ton bahut autour du 14 juillet), tu n’es pas le premier.

Cher ministre, récemment arrivé rue de Grenelle (même s’il me semble vous y avoir déjà vu trainer il y a quelques années… Un sosie sans doute), vous qui avez (là, faut pas déconner avec le tutoiement…) annoncé que vous ne prendriez pas de loi à votre nom… Tout en ayant bien l’intention de réformer (le mot « détricotage » est semble-t-il à la mode, sans doute annonce d’un futur partenariat du Ministère avec Phildar ou Bergères de France). Vous qui avez choisi, plutôt que de réagir à toutes ses problématiques bachelières (ou alors, plongé dans mes 65 copies, je n’ai pas entendu), d’annoncer une rentrée en musique, en fanfare, dans la joie et la bonne humeur et les tralala itou… Oui, vous… Ou un autre… Ancien de chez L’Oréal, futur candidat éploré à la présidentielle, petit bout de femme déterminée adorée par les uns et vomie par les autres… Oui, vous… Eh bien, rassurez-vous, vous n’êtes pas le premier…

Car voyez-vous, en trente années désormais révolues au sein de l’Education Nationale, tout ce que vous avez pu dire, hurler, murmurer à l’oreille d’un micro, répéter en boucle à votre stylo rouge, vitupérer en salle de réunion… Oui, tout ça… Eh bien, je l’ai déjà lu, entendu, des dizaines de fois. Vous parlez de scandales, vous parlez de foutaises, vous parlez d’incohérences, vous parlez de réformes à faire, vous parlez d’effectifs de classe à faire baisser, vous parlez de programmes à alléger, vous parlez de professeurs à mieux surveiller. Vous n’êtes pas les premiers… Et vous ne serez pas les derniers…

Parce que, voyez-vous, dans l’Education Nationale (mais pas que…), l’incohérence n’est pas née d’hier. Mais ça, comme le dirait la talentueuse @BrilManon, c’est une autre histoire…
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MessageSujet: Re: Les lycéens aboient, la caravane médiatique passe...   Sam 24 Juin 2017 - 14:02

mdr Lu et approuvé!
Pourquoi vitupérer contre les sujets d'Histoire/ Géo, c'était de la bonne vieille et classique question de cours, y'avait qu'à recracher?
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MBS

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MessageSujet: Re: Les lycéens aboient, la caravane médiatique passe...   Sam 24 Juin 2017 - 17:43

En vertu de quoi, j'ai commis une suite...

Cher lycéen de Terminale, chers parents d’élève, chère journaliste de France-Info, cher professeur d’Histoire-Géographie, cher représentant syndical des chefs d’établissement interrogé par la presse, cher ministre, récemment arrivé rue de Grenelle, laissez-moi vous expliquer deux ou trois choses que, le né collé sur l’événement et les tripes à vif, vous n’avez pas su voir ou avez délibérément choisi d’oublier. Parce que vitupérer, crier, hurler, c’est facile et c’est à la portée du moindre élève de CP dans la cour de récréation mais analyser et comprendre, juger des causes réelles – et non fantasmées – des faits, cela ne semble réservé qu’à quelques-uns. Ceux qui sont capable de ce double mouvement intellectuel dit du pas de côté et de la prise de recul. Vous avez de la chance, ça cadre justement avec une définition possible de l’historien… ou, pour faire plus ancienne France, de « l’honnête homme ».


Dans l’Education nationale, la première incohérence est liée au fait que tout le monde pense connaître et donc tout le monde a son avis, souvent tranché, sur la question. Mais, pour prendre une image sportive, c’est comme si vous demandiez à Roger Couderc, chantre rugbystique des années 60 à 80, de commenter un match actuel. Les règles, les logiques du jeu ont tellement changé qu’il n’y comprendrait rien (déjà qu’avant, diront les mauvaises langues). Si on se limite au Bac seulement, sa logique a profondément changé… et ça ne date pas d’hier ! En 2001, revenant enseigner en lycée après 10 ans en collège, je fus stupéfait d’entendre une CPE déclarer dans un conseil de classe de 1°S du premier trimestre que « avec les notes qu’il a en Anglais ce n’est même pas la peine qu’il envisage une poursuite d’étude là où il veut aller ». On avait déjà basculé dans une logique – à mon sens, terriblement dommageable – d’un lycée qui forme à un lycée qui fait du tri. Toutes les évolutions depuis, avec la mise en place d’APB notamment, ont renforcé cette situation. Donc, si nos élèves sont aussi à cran par rapport aux notes, s’ils ne prennent pas de « plaisir » à être en cours, c’est parce que cette relation à ce qui se passe au lycée s’est transformée. Mais, ça, qui le comprend vraiment ? Dans l’opinion publique, c’est le Bac qui compte, qui décide de tout, qui est le juge de paix… Donc, il garde toute son aura et, en même temps, on le juge sévèrement puisque c’est un Bac « démonétisé », qu’on « donne à tout le monde »… Et, pour être provocateur, pourquoi ne pas le donner à tout le monde après tout puisque l’après est déjà décidé et acté ?

Incohérence donc d’un examen qui n’a plus le même sens mais qu’on maintient parce qu’il fait partie du patrimoine, si ce n’est du folklore (ah, les beaux marronniers de mi-juin dans les médias !). Parlez de le modifier, voire de le supprimer, et ce sera une levée de boucliers… Avec des arguments souvent totalement opposés en plus. Le Bac, il est là depuis Napoléon et on va le garder. Comme le Joconde ou le pont du Gard !…

Tout comme on ne touche pas au Bac, on ne touche pas à ses contenus : il doit rester un examen de qualité, de référence, qui sanctionne la fin d’un bon parcours scolaire. Comme me le disait une élève américaine, restée seulement deux mois en Seconde chez nous (2001), « mais en fait, tout ce que vous faites, c’est en fonction du Bac ». Oui, et ça n’a pas changé depuis 2001, en dépit des évolutions évoquées plus haut. Donc, les programmes surchargés et jugés infaisables, qu’on finit à la bourre (parfois, avec des photocopies dont on ne sait pas au juste à quoi elles serviront), ce n’est pas nouveau. C’était déjà ça quand j’étais élève au début des années 80, c’était encore ça quand j’ai eu mes premiers élèves de Terminales dix ans plus tard… Pourtant, l’alternance politique de mai 81 était passée par là. Il y a donc une force conservatrice énorme dès qu’on touche au contenu de ce qu’on doit savoir pour cet examen. Derrière ce conservatisme, des tas de groupes de pression. : si vous voulez enlever la Seconde Guerre mondiale pour la mettre entièrement en première, les associations de déportés montent au créneau ; si vous voulez réduire l’horaire, ce sont les syndicats et les associations professorales de spécialistes ; si vous voulez toucher à l’histoire de la guerre froide, des universitaires alerteront l’opinion pour s’indigner de la disparition de cette clé essentielle de compréhension du monde contemporain… Et, last but not the least (à la Prévert), si la France ne se taille pas une place certaine, les tenants du roman/récit national mettront à feu et à sang les plateaux télé pour dénoncer l’assassinat de la nation au profit de l’altermondialisme, de l’islamo-gauchisme ou du choc des civilisations (rayez la ou les mention(s) inutile(s)).
Vous pouvez donc vous plaindre de la lourdeur des programmes tant qu’il vous plaira, cela ne changera rien au problème puisqu’il est consubstantiel à la logique même du Bac : évaluer compétences et savoir approfondis pour environ 80 % d’une génération. Et cette évaluation est pensée en fonction d’un élève qui n’est pas lambda mais est celui qui va préparer Sciences-Po, Normale-Sup, l’ENA et, s’il lui reste quelques heures de libre, le concours d’Inspecteur des finances. Avoir son Bac c’est être capable d’atteindre la moitié du niveau d’une bête à concours. Arrêtez un peu votre lecture et prenez juste le temps de mesurer la chose. Si 10 est bien la moitié de 20 et si ce 10 représente correctement les choses en proportion, il faut être un demi-dieu pour avoir son Bac et un vrai Dieu pour l’avoir avec les félicitations du jury.
Mais non, vous diront les grincheux, généralement fin mai et début juin, « on le donne à tout le monde ». Alors, outre que, comme dit plus haut, l’avoir n’a plus la même logique qu’il y a trente ans, les chiffres montrent bien qu’on ne le donne pas à tout le monde… Mais les chiffres disent plus rarement, parce qu’on ne va pas les chercher, qu’une fois qu’on a le Bac, le plus dur commence pour ceux qui ont un « mauvais Bac » (comme cela se dit désormais de manière « sympathique »). La problématique n’est donc plus entre le « avoir » ou « ne pas avoir » mais entre « avoir et que ça aide » et « avoir et que ça plombe ». On a ouvert les portes de « la classe d’après », beaucoup d’élèves ont avancé et vient le moment où « il faut affronter les réalités ». Ce sont des discours souvent portés, avec une grande tristesse et compassion la plupart du temps, par les professeurs. Le problème n’est pas que ces élèves aient leur Bac mais que ce succès amène à se fracasser ensuite aux portes du post-bac… car même l’université aujourd’hui ne peut pas absorber une telle masse de bacheliers (coucou, les tirages au sort !). Là encore, la logique a profondément changé et, là encore, très peu de gens hors du système le comprennent.

Car voici une des clés de la séquence « émotion/colère » que nous venons de traverser, le décalage des logiques de l’Education Nationale et celle du « monde réel » (comme disent ses contempteurs). Chaque année, on pointe du doigt les petits génies qui ont leur Bac avec plus de 20 (« la preuve que c’est facile et que c’est truqué ») ; même genre de logique que si, entendant le jeune Mozart, interpréter une fugue de Bach, on avait conclu que le Brandebourgeois était vraiment un piètre compositeur. Chaque année, les élèves s’emmêlent dans les différentes épreuves qui vont constituer leur note de langue vivante entre ce qui est de l’oral, de l’écrit, ce qui se passe au lycée ou dans l’épreuve terminale et le poids de l’un et de l’autre. Chaque année, les jurys s’arrachent les cheveux lorsqu’il s’agit de rajouter un point à un élève en physique ou en SVT lors des délibérations… tout ça parce qu’il y a les ECE à prendre en compte et que c’est noté sur 4 et que… On pourrait multiplier ces exemples, je ne vais en préciser qu’un, celui de la fameuse alternance entre épreuves d’histoire et de géographie, si funeste apparemment pour beaucoup d’élèves des séries L et ES cette année.

La règle est simple… Mais si, elle est simple !!! Concentrez-vous !… Il y a deux épreuves en une. Une d’histoire, l’autre dé géographie. Une épreuve est longue, une est courte. Si l’épreuve longue et en histoire, l’épreuve courte est en géo… et vice-versa. Après, dans l’épreuve longue, on a deux compositions au choix mais, si l’épreuve courte est en histoire on doit faire une analyse de documents alors que si l’épreuve courte est en géographie c’est soit une analyse de documents soit un exercice cartographique. On ajoutera qu’il n’y a pas de barème mais que la majeure (longue) est environ sur 12 points et l’autre, mineure et courte, sur 8 points ; on peut cependant moduler et donner plus si une des deux épreuves est particulièrement bien réussie… Comment ça vous n’avez rien compris ?!… Ah mais vous n’allez pas faire comme les élèves !!! On commence à leur expliquer dès la Seconde et une semaine avant la fin des cours de Terminales – et en dépit du Bac blanc, ils n’ont toujours rien compris !…

Allez, j’avoue… C’est bien évidemment totalement tordu. Sauf que nous, à force de le répéter année après année, de chercher des moyens graphiques pour donner du sens à la chose et mieux fixer les choses dans les esprits lycéens, on a intégré le truc tordu. C’est comme la programmation informatique : quand tu dis « si a=11 alors a=2 », la première réaction c’est de protester « ben non, si a=11 alors a=11 »… Derrière cette organisation que n’aurait pas reniée un Pierre Dac, il y a pourtant des logiques : que les élèves traitent les deux matières, qu’ils soient confrontés à deux types d’exercice sur les trois attendus, qu’ils n’aient pas moyen de faire d’impasse (même si l’absence de choix pour l’épreuve courte doit plus, à mon avis, à des économies de papier). Alors, si vous en parlez régulièrement à vos élèves, si vous répondez à leurs questions, si vous démontez le truc, ils finissent par saisir comment ça fonctionne… Mais, oui, c’est long et parfois on perd un peu patience… Mais, logiquement, ils finissent par se rendre compte que ça bloque toute impasse et qu’il faudra se fader l’intégralité du programme… Alors que quand j’étais lycéen, on pouvait délibérément laisser un chapitre de côté puisqu’on avait un choix, et en histoire, et en géographie. Ces élèves qui sont allés inventer une alternance obligatoire entre les majeures, une année histoire, une année géo, où sont-ils allés chercher cela ?… Si cela vient de leur professeur, c’est criminel. S’ils l’ont lu et cru sur les réseaux sociaux, c’est la preuve qu’au lieu de s’occuper de la forme du Bac et de sa difficulté, on ferait mieux de déconstruire des choses bien plus urgentes dans la tête de la jeunesse. Mais, en aucun cas, ils ne peuvent s’enflammer et protester sur ce point-là (sur d’autres, il y aurait de quoi… mais là, étrangement, il ne se passe rien). L’alternance codifiée n’existe pas… Et on peut fort bien avoir le même sujet deux années de suite (spéciale dédicace à ma fifille qui n’avait pas voulu m’écouter quand sa prof leur a affirmé « la Russie, ça tombera pas en carto ; c’est tombé l’année dernière »… Et bam !!!). Préparer le Bac ce n’est donc pas se farcir des tonnes de connaissances, c’est aussi comprendre pourquoi et comment on va nous demander de les utiliser… Et cela, dans un système fondé sur le résultat chiffré, ce n’est pas vraiment l’essentiel pour nos chères têtes multicolores… Je fais… Ne me demandez pas en plus de comprendre ce que je fais…

La complexité des règles globales ne l’épreuve se retrouve en quelque sorte au niveau même des sujets (vous aurez noté le plan du géographe qui emboite les échelles : le Bac, l’épreuve d’Histoire-Géo, le sujet) ? Sont-ils difficiles ces sujets comme se sont mis à le hurler des gens qui n’y connaissent rien (vous noterez que je n’écris pas sur la profession de ces personnes-là) ? Sont-ils la preuve d’une lourdeur démesurée des programmes et d’un niveau d’exigence encyclopédique ? Ben oui !… Et même que ça fait des dizaines d’années que ça dure… Et je me demande toujours comment des gens arrivent à s’étonner avec une telle sincérité (comme s’ils découvraient tous les matins l’existence du soleil). Et le pas de côté, cité au début de ce propos, nous permet de noter qu’on donne le Bac à tout le monde avec des sujets trop durs. Je vous avais bien dit qu’on nagerait tout le temps en pleine incohérence.

L’incohérence, elle nait de ce qu’on appellera avec profit des injonctions contradictoires. D’un côté, il faut que les élèves reçoivent du contenu, traitent des questions pointues, se battent avec des programmes qui permettent de faire d’eux des citoyens capables de comprendre le monde dans lequel ils vivent (bon sang, vous qui pensez qu’on donne le Bac, venez les voir se désespérer en pleine révision de « tout ce qu’il y a à savoir » !). De l’autre, il faut avoir d’excellents résultats au Bac qui prouvent l’efficacité du travail de l’Education Nationale ; il faut avoir aussi une élite qui se dégage (ça, on le passe un peu plus sous silence). On est donc en permanence dans une sorte de navigation à vue, de tension générale entre l’envisagé et le possible ; on proclame un truc, un objectif à atteindre… et, dès qu’on constate que ce n’est pas accessible, on fait en sorte de rendre la chose plus facile à atteindre. Nos fameux sujets polémiques comme « Socialisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1945 » sur lesquels on est tombés à bras raccourcis sont des intitulés de chapitre et les élèves savent qu’ils peuvent avoir ce sujet précis en composition (il existe une liste officielle des sujets pouvant tomber en composition). Donc, paradoxalement, les élèves auraient été bien plus embêtés avec un sujet « La France de 1958 à 1969 » pour lequel ils auraient eu certains éléments mais à prendre dans des chapitres différents. On n’est donc plus dans le sujet de dissertation tel qu’on a pu le connaître il y a une quinzaine d’années en lycée où il fallait analyser chaque terme, construire un plan rigoureux etc… On est dans une restitution de connaissances organisée (mais par le cours du professeur), quelque chose comme la Question de cours à contours limités qui existait en 3ème il y a trente ans… Mais, il y a quarante ans, quand vous tombiez au Bac sur « La population des Etats-Unis » ou « L’agriculture au Brésil », vous vous contentiez déjà de recracher le cours du prof quasiment appris par cœur. Ce serait donc plus simple ce qu’on demande à nos élèves avec des sujets de niveau Agrégation ? Vite, vite, encore un pas de côté…

On a, sincèrement je suppose, voulu amener nos élèves à faire des choses extraordinaires, on leur a demandé de faire des choses qu’on faisait avant en fac (en 1981, j’ai été de la première génération à faire de la physique nucléaire en Terminale ; j’ai vu mes élèves de 4ème dans les années 90 faire ces choses que j’avais apprise en Terminale ; j’ai vu mes enfants aborder en Français des notions qu’on étudiait auparavant en licence ; quant à une problématique, je n’en ai vraiment entendu parler que bien des années après être devenu prof… Quand on a décidé que tout cours devait en avoir une et qu’elle devait venir des élèves… Oui, oui, même des sixièmes). Et puis on s’est rendu compte que ça ne pouvait marcher qu’avec quelques-uns. Quel ministre, de l’Education Nationale ou d’ailleurs, peut avoir le courage ou l’inconscience de venir devant des micros et des caméras pour admettre qu’il s’est trompé dans ses orientations (c’est plus facile quand c’est le prédécesseur bien évidemment) ? De là, des attentes qui ne sont jamais claires et des attentes qui sont toujours différentes de la part des profs parce que planquées derrière le flou laissé par l’institution (qui dit blanc puis noir en vous assurant que non, vous aviez mal compris la première fois). Il y a ensuite chaque prof qui les comprend avec son propre parcours, sa lecture des textes, le manuel qui a été choisi dans son établissement. Cela donne par exemple ces absurdités au Bac (mais dont on ne parle pas, bien qu’elles soient réelles et plus problématiques) en épreuve d’analyse critique de documents ou de cartographie. En analyse de documents, on a été briefé pour la série S à la rentrée 2014 : l’exercice consiste à suivre la consigne… donc, pas d’implicite, c’est-à-dire pas de choses à faire qu’on n’aurait pas clairement demandées : pas de présentation complète et systématique du/des document(s), pas d’introduction ou de conclusion. Résultat ! Dans ce que je corrige aujourd’hui, trois ans après, j’ai des introductions et des conclusions (qui occupent environ la moitié du travail), une analyse réduite à une synthèse des documents (donc, sans apport de ces connaissances qui permettraient de juger si l’élève comprend le sens profond de ce qu’il écrit) et un travail généralement aussi long en taille que la composition (pour laquelle le temps accordé est double !). Les élèves ne font donc pas ce qui a été défini mais aucun recadrage n’a lieu à quelque niveau que ce soit… puisqu’au Bac, on va te donner des consignes de correction qui avalisent le fait que si l’élève fait de la synthèse, eh ben ça va… Même chose en cartographie. Entre l’élève qui, pour un rond rouge, met « ville importante » en légende et celui qui écrit « métropole complète ayant un rayonnement mondial », c’est pareil. La logique de l’épreuve voudrait que ce soit le second cas qui soit le bon mais, comme beaucoup de profs ont pris le croquis dans un manuel qui, faute de place, se contente de mettre « ville importante », alors…
Ces deux exemples montrent clairement le hic suprême de ce Bac et, derrière lui, de tout notre enseignement (a minima secondaire). Il y a un primat excessif de la forme dans la tête des enseignants (et des parents, et donc des élèves) : peu importe que l’élève comprenne le document proposé, il faut qu’il fasse une introduction passant par telle et telle étape sans quoi il pourrait lui en cuire ; peu importe que l’élève ait saisi la question des socialismes allemands, il faut qu’il le restitue dans un plan en trois parties (et si possible, celui du correcteur ! Faites chauffer la boule de cristal !) ; peu importe que l’élève produise un croquis personnel sur l’organisation territoriale des Etats-Unis, il faut que ce soit l’un des manuels que connait le prof (même s’il y a dedans des erreurs énormes en matière de sémiologie ou des approximations contestables dans les limites des différentes zones). Et je dis ça, et je le pense, et je ne suis même pas sûr d’être capable de toujours m’en détacher quand même. Parce que c’est en nous, parce que ça nous structure et parce que c’est difficile d’accepter de changer (je ne jette donc pas la pierre aux collègues qui veulent absolument une introduction à l’analyse de documents, je les implore juste d’accepter l’idée que quelqu’un puisse faire sans, tout en disant ailleurs ce qu’il aurait pu y mettre).
Voilà quelques-unes des remarques que je voulais faire, pris dans un élan qui m’a fait délaisser mes copies de Bac. C’est brut et donc confus, j’en suis désolé… mais c’est bien si vous avez compris, chers lecteurs, que tout ramener à des réactions primales et primaires ne fait en rien avancer la chose et votre cause. En fait, ce n’est pas le Bac qu’il faut supprimer, maintenir et/ou transformer. Se poser la question autour de ces simples options politiques est un véritable non-sens pour qui essaye de réfléchir en prenant comme base les élèves et leur avenir… et pas d’autres considérations dogmatiques ou « pratiques ». Ce sont les formes d’acquisition des connaissances et des méthodes qu’il faut d’abord revoir. Comment on travaille ? Que doivent maîtriser les élèves ? Peut-on en faire des têtes bien faites et leur donner envie d’avoir, par eux-mêmes, des têtes bien pleines ?… Et après, l’évaluation menée avec intelligence, c’est-à-dire avec l’idée d’une construction, doit leur permettre de progresser. S’il y a à juger de leurs capacités à aller faire de l’informatique, de la gestion, des langues ou du droit, que les gens de l’informatique, de la gestion, des langues ou du droit s’en emparent une fois que nous auront donné aux élèves des bases solides pour réussir et que nous aurons vérifié d’une manière ou d’une autre qu’elles sont bien là. Ce n’est pas en six jours d’examen qu’on montre ce qu’on est. Parfois, une vie n’y suffit pas.
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MessageSujet: Re: Les lycéens aboient, la caravane médiatique passe...   Dim 25 Juin 2017 - 20:11

Faites ce que vous voulez de la Joconde, mais touchez pas au Pont du Gard! mdr

Pas grand chose à ajouter, on nage en pleine incohérence et tout le monde, croit y connaître et veut s'en mêler avec des intentions plus ou moins claires et/ ou avouables! On perd juste de vue la personne élève, et ses capacités...
Notre bon vieux bachot à besoin d'un toilettage, pour l'adapter aux élèves d'aujourd'hui, je serais pour une part de contrôle continu avec examen final sur les matières principales de la série. Et qu'on arrête d'axer la réussite en L sur la Philo enseignée seulement 1an, absurde (pas la philo, la pratique).

Et qu'on ait le courage d'établir une vraie sélection sur dossier à l'entrée à l'Université plutôt que de prendre tous ceux qui se présentent, souvent par défaut dans telle ou telle série. Enfin tous, ça dépend des places disponibles... Et de les laisser galérer après et disparaître des écrans radars de l'EN sans aucun bénéfice, et surtout pas de tirage au sort, c'est une vie qui s'engage, on joue pas au Loto.
Mais Hou, horreur, ça hurle, ça proteste: la sélection à l'entrée de nos facs, pas juste, pas équitable, pas démocratique... mieux vaut les laisser entrer et se casser la gueule!

Je dirais bien que tout le système est conçu pour le major de Sciences Po ou de Polytechnique (et tant pis pour les autres), mais on me traiterait de "Bourdieusiste" et il paraît que c'est une injure... AngeR
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