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 Renan

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Renan
Azurément Vôtre
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MessageSujet: Renan   Renan EmptyJeu 17 Nov 2005 - 19:59

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Chapitre premier – L’Armorique


La forêt primaire régnait sur la péninsule. A ses flancs, mitée çà et là par les cultures, la lande grise s’étendait jusqu’à la mer.
Qui se souciait de la mer ? Seule une vague fascination mêlée de crainte teintait les regards portés sur ses ondes grises, vertes, bleues… glas, disait la langue locale pour désigner toutes ces couleurs à la fois.
On observait la mer de loin, comme une bête sauvage au fond de sa fosse. Seuls les pêcheurs osaient affronter la houle pour gagner une vie de misère. Méprisés pour l’âcre odeur de poisson imprégnant leurs vêtements, ils étaient aussi soupçonnés de pactiser avec les démons tapis dans les entrailles de l’océan. La légende prétendait que certains étaient ces créatures à la tête globuleuse prolongée d’un groin, soufflant à la surface des flots, nommés dalfinus. Ils se métamorphosaient en hommes et venaient prendre épouse sur les villages de la côte. Sitôt que l’une de ces femmes enfantait un fils, le père disparaissait pendant de longues semaines puis revenait à la faveur d’une nuit de tempête, sa face ayant déjà repris l’aspect hideux de la bête. Il réclamait l’enfant pour l’emporter dans l’écume et faire de lui un nouveau dalfinus.
Il y avait assez d’étranges et menaçantes créatures dans la lande et la forêt pour aussi affronter celles de la mer. Les Armoricains lui tournaient le dos.
Que savaient-ils de leur terre ? Des récits de voyageurs mentionnaient bien des « côtes du Nord » et des « côtes du Sud », jointes par une semaine de marche, disait-on, mais la plupart des Armoricains ne connaissait rien d’autre que le hameau natal. Seules les premières cartes des érudits fortunés montraient déjà la péninsule au profil de griffon dont la gueule béait vers l’Occident, tirant la langue fourchue dessinée par une étrange presqu’île en forme de croix. A l’Orient, le griffon semblait égorgé par un fleuve prenant sa source au-delà des Marches d’Armorique et se jetant dans l’Oceanus Atlanticus. Le cours d'eau charriait nonchalamment des flots limoneux, opaques et jaunâtres. Les autochtones le nommaient la rinvier velen, la rivière jaune, ou tout simplement la Velen, la jaune. Son lit large et sablonneux ne s’étranglait qu’au franchissement de quelques massifs de schiste rouge ou de granit. En ces endroits le serpent contrarié du fleuve se tordait en un ou deux méandres pour se faufiler dans l'obstacle, avant de reprendre sa course tranquille vers le Sud. La dernière péripétie de ce genre s'opposait à la Velen avant que celle-ci ne se perdît dans un bassin marécageux serpentant jusqu'à la mer : les Monts-aux-corbeaux allongeaient leur échine boisée de l’Orient à l’Occident.

Ces collines couvertes de feuillus et de pins tombaient dans le lit du fleuve, dans un chaos rocheux où s’accrochaient genêts, ajoncs et bruyères. Il n’y avait pas plus de corbeaux qu’ailleurs sur les Monts-aux-corbeaux. Par contre les animaux de tous poils et de toutes plumes abondaient et formaient un condensé de la faune Armoricaine. Façonnant le paysage depuis des générations, les castors étaient les maîtres des lieux. Ils choisissaient leurs victimes parmi les jeunes arbres du rivage, colonisaient les berges de leurs terriers et édifiaient leurs barrages sur des affluents de la rivière jaune. A l’époque, on les appelait beuvres. La légende affirmait qu’un beuvre d’ici avait taillé trois gros rondins pour les frères martyrs, Saint Donatien et Saint Rogatien. Posés au sol, les rondins figuraient le pieux central, le bras gauche et le bras droit de la croix du Seigneur Jésus Christ. A la vue de ce prodige, les deux Très Saints Hommes avaient compris qu’une âme humaine était enfermée dans le corps du beuvre par quelque sorcellerie païenne. Ils y avaient mis fin par un miracle très chrétien, redonnant forme humaine à la pieuse créature. Cette croix fut l’une des premières érigées en Armorique, et il s’avéra que l’homme désensorcelé était un prince d’un royaume lointain. Il s’établit sur le domaine des Monts-aux-corbeaux, sans apanage jusque là, fondant ainsi la seigneurie de Beuvres.

Le mythe imprégnait le quotidien des Armoricains. Personne ne songeait à mettre en doute l’origine fabuleuse de la dynastie des Beuvres. D’ailleurs les princes de Beuvres successifs avaient presque tous l’allure râblée, les yeux petits et sombres, le cheveu brun, épais, raide et très fourni et leurs deux premières incisives étaient étrangement larges. Ces traits congénitaux ne pouvaient que rappeler l’enveloppe animale d’où leur ancêtre s’était extirpé. Enfin ils avaient toujours montré un indéniable talent d’architecte dans la conception de leurs oppida en bois. Le sceptique le plus réfractaire était forcé de voir là l’héritage du don naturel des castors.
L’Armorique se relevait lentement des invasions barbares qui avaient déferlé depuis le Septentrion et l’Orient et l’avaient laissée exsangue. Les chefs locaux étaient plus occupés à reconstruire leurs domaines de l’intérieur qu’à s’occuper de leur voisins. A l’écart des pôles d’influence armoricains de l’époque, le domaine de Beuvres accueillait dans ces contours imprécis quelques centaines d’âmes qui offraient leurs services aux princes en échange de leur protection. Et puis les contingences politiques importent peu. Ce récit n’a pas traversé les siècles pour sa valeur historique.


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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyVen 18 Nov 2005 - 19:28

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Chapitre deux – Calvence de Beuvres


Calvence se leva un peu avant le soleil. Il laissa un moment la fraîcheur de la nuit estivale réveiller son corps, puis se vêtit de sobres vêtements de lin. Il traversa la cour intérieure de sa demeure, gagna le vestibule, souleva la barre qui en condamnait la lourde porte et sortit. Les premières lueurs de l’aube révélaient quelque relief dans le vaste enclos de l’oppidum des Beuvres. Cette enceinte, bordée d’un talus de terre et d’un fossé, formait un cercle approximatif d’une centaine de pas autour de la demeure surélevée du prince. Calvence en descendit par un escalier de bois. En bas l’attendait son chasseur. Ce jour serait en effet jour de chasse au bas vol : sur le poing de l'homme, un rapace au dos couleur d’ardoise et au ventre blanc finement strié de noir attendait que l’on ôtât sa cagoule de cuir. Un autour. Calvence n’aimait rien tant que lâcher cet oiseau sur un couloir de passage des ramiers et contempler avec fascination la folle poursuite, au ras des taillis, de la proie par son prédateur, qui gagnait si souvent.
Les deux hommes traversèrent l’oppidum, prenant garde de ne pas marcher sur un corps endormi. Nombre des paysans qui venaient s’abriter dans le camp de leur prince pour la nuit dormaient dehors à même des peaux. Un bastion ceint d’un fossé plus profond et d’un talus plus haut que le reste de la forteresse en défendait l’entrée. Deux sentinelles ouvrirent aux chasseurs le portail de chêne bardé de fer. En contrebas, la lande les attendait. Elle couvrait ce flanc-ci de la colline, alors qu’à l’opposé du bastion, la fortification du camp des Beuvres venait au droit du chaos rocheux tombant jusqu’à la Velen, rendant ce côté-là invulnérable.


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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptySam 19 Nov 2005 - 23:30

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Chapitre deux - Calvence de Beuvres (suite & fin du chapitre)

Calvence et son compagnon descendirent le raide chemin rectiligne qui menait… à la Velen également, car un méandre de la rivière étranglait la colline où les Beuvres avaient édifié leur oppidum Il était ainsi défendu par les eaux sur les trois quarts de son périmètre. En bas, le long du cours d’eau, les épines des genêts épargnaient une étroite plage de galets. Les chasseurs l’empruntèrent un long moment, laissant au soleil le loisir de s’installer dans le ciel. Enfin la lande abandonna la rive pour laisser place à une prairie humide bordée de frênes. De nombreux ramiers y nichaient et se livraient à d’incessants va-et-vient pour nourrir leurs couvées. L’autour eut tôt fait de ramener une première proie à ses maîtres, puis une seconde. Alors qu’il poursuivait la troisième le long de la rivière, il fit une brusque embardée dans un cri rauque, franchit le cours d’eau et se réfugia dans un aulne sur la rive opposée. Calvence et son chasseur n’eurent pas le temps de s’interroger sur la raison de cette fuite : une ombre passa au dessus de leurs têtes. Un immense oiseau blanc venait de masquer le soleil de ses ailes frangées de noir.
- « Cigogne, maître. La complice des gnomes des marais, ceux qui forgent les âmes des nouveaux-nés… », murmura le chasseur. « … Présage de descendance pour qui voit l’oiseau », ajouta-t-il dans un sourire un peu forcé. Dans le regard du prince, il ne lut aucune satisfaction. Non, dans ces yeux-là, on ne voyait que de l’indifférence teintée d’un vague mépris.

Calvence avait accédé très tôt au statut de chef de clan, à la mort de son père. Le jeune prince administrait son domaine avec rigueur et y consacrait de longues journées. Il ne s’écartait de sa charge que pour s’adonner à la chasse. Ce n’était certes pas encore un loisir de nanti, mais le prince de Beuvres mettait autant de soin à préparer ses séances de chasse qu’à veiller au bon entretien des fortifications de son oppidum.
Son héritage des traits physiques familiaux n’était pas trop prononcé : bien proportionné, le jeune homme présentait un visage noble d’où émanait une singulière douceur. Singulière, car personne n’eût songé à qualifier de « doux » le tempérament de Calvence de Beuvres. Il n’était pas sujet à la violence, ni à l’emportement, mais son flegme révélait d’abord un cynisme froid. En ces temps où la promiscuité entre maîtres et serviteurs était grande, le manque d’humanité de Calvence le privait d’une aura qu’avaient su, mieux que lui, cultiver ses aïeux.

Reconnaissant la froide lueur dans l’œil de son maître, le chasseur compris que celui-ci n’avait cure du présage de fécondité annoncé par la cigogne.
En caressant distraitement, du dos de l’index, les rémiges de son oiseau de proie, le prince répondit :
- « J’ai bien assez de la princesse de Beuvres, qui ne me parle que trop souvent d’enfants, pour écouter en plus tes prophéties de bonnes femmes, Danhael ».
- « Ces bonnes femmes qui disent aussi qu’on n’en serait pas encore à attendre le premier héritier des Beuvres si notre prince aimait un peu plus son épouse » répondit Danhael en son for intérieur.


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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyLun 21 Nov 2005 - 20:13

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Chapitre trois – Sekredia

Les yeux de Maria ne brillaient pas de leur fascinant éclat qu’en cet instant précis : le coq venait de chanter et la jeune femme se dressait sur sa couche, émergeant d’un sommeil qu’elle avait cherché jusqu’à très tard. Elle avait d’abord le regard perdu d’une fillette que l’on tire de ses rêves d’enfant, puis restait prostrée un moment. Enfin elle entrait dans son enveloppe de princesse de Beuvres et son iris émeraude pailleté d’or s’allumait. A compter de cet instant, les yeux de Maria entretenaient tout le jour une flamme vivace, alors qu'à ses lèvres minces s'accrochait jusqu'au soir un paisible sourire.
Cette face lumineuse faisait la renommée de celle que le peuple appelait ouvertement "notre petite princesse". En harmonie avec sa physionomie, elle était vive et avenante et s'acquittait sans faillir de ses fonctions de maîtresse, tout en restant prévenante envers ses sujets, en particulier les enfants. On la voyait d'ailleurs souvent flanquée d'un bambin sur la hanche, fût-il crasseux, qu'elle avait emprunté pour un instant à sa mère. Entre autres charges, il incombait à Maria d’inspecter les cultures. Beaucoup disaient avec une affectueuse malice que le fruit le plus précieux aux yeux de la princesse de Beuvres était celui qui sortait du ventre des femmes du clan.
L’inamovible sourire de Maria pouvait faire croire aux plus naïfs qu’elle était continuellement gaie. Elle lui devait sans doute son succès auprès des enfants, qui l’adoraient. Mais nul besoin d’une grande expérience de la vie pour se douter que la princesse endurait parfois des soucis ou des peines. Ces moments restaient indécelables. Maria les tenait enfermés dans l’écrin radieux de son visage. Aussi la « petite princesse » avait-elle un autre surnom. Celui-là n’était que murmuré (mais Maria en savait et ne s’en offusquait pas) : à la racine de son prénom on avait substitué le mot « secret », pour donner Sekredia.


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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyMer 23 Nov 2005 - 18:53

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Chapitre 3 - Sekredia (suite)

Maria revêtit une tunique lui tombant jusqu'aux pieds et attacha ses boucles brunes, à la mode romaine. Cette tenue ranimait en elle le souvenir attendri de sa mère. Sa famille, de moyenne aristocratie gallo-romaine, était originaire d'une province méridionale de l'empire. Maria se souvenait confusément de l’âge d'or de sa petite enfance là-bas. Elle se rappelait que l'air y était plus tiède qu'en Armorique et les orages plus fréquents. Elle revoyait sa grand-mère implorer les divinités celtes et romaines, autant que le dieu des chrétiens, pour que la colère des cieux les épargne.
Elle n'était encore qu'une petite fille quand ses parents avaient décidé de fuir leurs terres alors que courait la sinistre rumeur d'une nouvelle déferlante barbare venue de l’Orient. La famille et quelques domestiques étaient partis vers le Couchant, laissant sur place d’autres de leurs gens qui maintiendraient leur domaine en état… s’ils ne se faisaient pas massacrer. Leur fuite bientôt barrée par l’océan, ils avaient obliqué vers le Nord, longeant l’immensité bleue sur leur gauche pendant des jours et des jours. La petite Maria, juchée sur une mule, avait gardé tout ce temps les yeux tournés vers la mer. Elle ne se lassait pas des reflets du ciel qui changeaient de teinte au fil de la journée et viraient le soir au rouge, au rose, au pourpre. A l’abri sur la terre ferme, la petite pérégrine admirait aussi les colères écumantes de l’océan. Avec sa massive et bruyante présence du matin au soir, la mer était devenue comme un troisième parent pour la fillette.
Sekredia gardait de ce long périple côtier l’amour de la mer, ce qui ajoutait au mystère de la jeune femme. Le peuple de Beuvres écoutait, éberlué, sa princesse évoquer en des mots affectueux cette masse d’eau mal connue et porteuse de sinistres légendes.


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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyVen 25 Nov 2005 - 18:55

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Chapitre 3 - Sekredia (suite)

Sans but précis, les parents de Maria s’éloignaient toujours plus de leurs terres, remontant la côte comme un animal piégé longe les parois de sa fosse en quête d’une improbable sortie. Ils avaient franchi les embouchures brunes de limons de deux grands fleuves sur des navires marchands locaux, moyennant finances. Sur le second, la famille avait appris qu’elle touchait aux marches d’Armorique, contrée dépeuplée par les invasions, mais calme depuis quelques temps. Les immigrants nobles bénéficieraient de l’accueil de l’aristocratie locale. Des propositions d’alliance étaient même possibles. Les enfants à marier s’étaient faits rares jusque dans les castes supérieures.
Ils avaient encore longé le littoral qui s’inclinait vers le Couchant, jusqu’à trouver la Velen sur leur route. En remontant le cours de ce fleuve, ils gagneraient la cité des Redonnes, que l’on disait en reconstruction active, donc capable d’accueillir des immigrants. Assise à l’envers sur sa mule, la petite Maria avait tristement regardé le miroir scintillant de son amie la mer disparaître derrière les arbres. Après deux jours de marche, pénétrant sur les terres de Beuvres, les voyageurs avaient été accueillis avec bienveillance par la famille dont le maître était alors Just, père de Calvence. Humaniste et cultivé, Just voyait d’un bon œil l’intégration de cette famille gallo-romaine méridionale, aux mœurs différentes, porteuses de précieux enseignements agricoles, culinaires ou vestimentaires. Son esprit clairvoyant avait peut-être déjà vu chez la fillette blottie contre sa mère la promesse d’une alliance noble avec Calvence, son fils aîné. Il ne pourrait pas compter sur un gain de territoire, mais les exilés avaient visiblement emmené leur fortune dans leurs coffres. En assurer la garde au sein du camp de Beuvres offrait l’opportunité d’en jouir un jour par le biais du mariage.


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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyLun 28 Nov 2005 - 19:58

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Chapitre 3 - Sekredia (suite et fin du chapitre)

Les années suivantes avaient concrétisés les calculs de Just de Beuvres, avérés ou non. Maria et Calvence, de deux ans son aîné, étaient de fréquents compagnons de jeu jusqu’à l’adolescence. Eloignés ensuite par l’éducation bien distincte des jeunes garçons et filles nobles de l’époque, ils s’étaient retrouvés par la force des choses, quand les parents de Maria avaient décidé de mettre fin à leur exil. Ils supposaient que la décennie qui les séparait de leur fuite avait suffi au retour au calme dans leur province. Avant de prendre congé, il restait à décider de l’avenir de leur fille. Les deux familles avaient rapidement convergé vers l’évidente alliance de leurs descendances. La lignée des Beuvres s’enrichissait ainsi du sang noble de Maria, et sa dot était une forme de dédommagement offert par ses parents à leur hôte. Le mariage célébré, la jeune princesse de Beuvres, âgée de 15 ans, s’était résigné à voir partir son père, et surtout sa mère qu’elle adorait tant, sachant qu’elle ne les reverrait sans doute jamais. Puis les évènements s’étaient précipités : Just de Beuvres était mort dans l’année, laissant sa place à Calvence.
Le jeune couple ne devait son existence qu’aux conventions de la noblesse de l’époque, mais les époux s’estimaient mutuellement, au début. Maria était même amoureuse de ce prince fringant et cultivé, quoique plutôt solitaire et introverti. Celui-ci était subjugué par l’éblouissante beauté de son épouse et, à défaut de l’aimer vraiment pour son esprit, qui était pourtant fin et d’une profonde sensibilité, l’aimait pour ce corps parfait dont la possession flattait son orgueil.


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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyMer 30 Nov 2005 - 19:42

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Chapitre quatre – Goëriad


Le soleil était proche du zénith et l’air vibrait au ras du sol surchauffé. La princesse de Beuvres inspectait le bon développement des céréales, en vue de la moisson prochaine. La chevelure ramenée sur le haut du crâne pour sentir l’air sur sa nuque et son cou, la tunique collée au dos par la sueur, elle arpentait des plants d’épeautre quand un homme chargé de la garde du portail vint l’interpeller.
- « Princesse, sauriez-vous si notre Prince sera bientôt de retour ?
- « Tu sais bien que mon époux ne m’informe pas plus que toi de ses activités ! » répondit Sekredia, sans se départir de son large sourire, comme si c’était dans l’ordre naturel des choses.
Calvence n’était pas réapparu de sa chasse. Peut-être avait-il décidé d’explorer quelque recoin de son domaine, ou bien une activité de cueillette avait retardé son retour. Qui pouvait savoir ?
- « C’est que… un voyageur est à notre porte et veut être reçu par le maître. » dit le garde. Il incombait à Maria de suppléer son mari.
- « Introduis-le dans notre demeure, je te rejoins. » ordonna la princesse.
Elle acheva son inspection sans se hâter, et s’arrêta au puits pour se rafraîchir et rectifier un peu sa toilette. Enfin elle regagna le logis et entra dans le vestibule, où l’attendait le visiteur sous la surveillance de l’homme de garde.
Par cette chaleur, un épais rideau de laine occultait l’unique fenêtre de la pièce. Il n’était pas complètement étalé sur l’ouverture et le soleil tranchait l’ombre d’un violent rai lumineux où dansait la poussière. L’inconnu tournait le dos à l’entrée. Se retournant pour faire face à la princesse qui arrivait, son visage se positionna exactement dans la lumière. Maria fut frappée par ses traits, seuls éclairés au milieu de la pénombre du vestibule. Elle vit les pupilles se rétracter dans leurs iris gris de mer et les sourcils se froncer en réaction à l’agression lumineuse, propageant une onde sur les nombreuses rides d’expression du front et du coin des yeux. La barbe récente qui lui mangeait les joues ainsi que ses cheveux drus mêlaient le fauve et le gris. Avec son regard clair, ils donnaient à l’homme le faciès à la fois doux et sauvage du loup.


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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyMar 6 Déc 2005 - 19:47

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[suite du chapitre quatre - Goëriad]

Le bref moment où Maria dévisagea l’inconnu jeta un moment de gêne. Le visiteur y mit fin en s’inclinant, puis fis un pas en arrière pour ne plus être importuné par la lumière aveuglante. Enfin il rompit le silence, s’adressant en latin à son hôtesse :
- « Je suis Goëriad de Llangovan. J’ai quitté la Bretagne il y a plus de dix ans, pour m’engager dans les troupes de l’empereur de Rome. Je me retire aujourd’hui de la vie militaire pour me consacrer à la méditation chrétienne et à l’évangélisation de votre Armorique. Puis-je demander asile au maître de céans ? Vos terres inspirent la sérénité et je crois que Dieu les a placées sur ma route. »
- « Sois le bienvenu sur le domaine de Beuvres, étranger. » répondit la princesse, avec sa chaleur coutumière. « Je suis Maria de Beuvres et Calvence, mon époux, est parti à l’aube pour la chasse et n’est pas encore revenu. Je gage qu’il entendra ta requête, car l’hospitalité n’est pas un vain mot au sein de notre clan. »
- « Soyez-en déjà remerciés. » dit Goëriad en s’inclinant de nouveau.
- « Comment un guerrier en arrive-t-il à prendre sa retraite pour se consacrer à la propagation du Verbe ? » demanda Maria, après avoir congédié le garde.
Cette question directe, posée par une étrangère, désarçonna le voyageur. Il n’était guère enclin aux confidences, qui plus est auprès d’une personne du sexe opposé. Pourtant, ce regard candide et curieux était envoûtant et l’encourageait à se livrer à l’inconnue.
- « La guerre… » hésita-t-il, « la guerre avait un sens pour moi. C’était le prix à payer pour défendre notre civilisation, notre prospérité, face aux barbares. J’étais révulsé devant ces villes ravagées et de ces gens massacrés. J’avais soif de vengeance. J’ai occis tant de barbares avec la satisfaction du devoir accompli ! J’étais grisé comme le défricheur qui fauche les mauvaises herbes. Jusqu’à ce jour d’automne. Je servais l’Empire depuis un an quand ma centurie a repoussé des guerriers venus de l’Orient. Ils semblaient affaiblis et nous avons décidé de les poursuivre pour les anéantir. Après une journée de traque, nous avons atteint le pied de moyennes montagnes. Les fuyards s’étaient engagés dans un col. Ils étaient arrivés par là, c’était certain. Du sommet, nous avons vu de l’autre côté un vaste campement, déserté depuis peu. C’était le camp où les familles des guerriers attendaient leurs hommes. Désespérés, ils n’ont même pas tenté de défendre les leurs. Ils ont abandonné leurs femmes, enfants et vieillards pour mieux s’enfuir. Ce fut alors facile. Horriblement facile. Nous avons rattrapé un à un des groupes de ces gens. D’abord les plus vieux, les femmes enceintes ou portant des nouveaux nés, puis les autres femmes et les enfants capables de marcher. »
Goëriad fixait un angle de la pièce. Il planta ses yeux dans ceux de Maria.
- « Nous les avons massacrés. Tous. Donner la mort n’était pas assez. Il fallait les supplicier. Les violer. Les torturer. Les mutiler. Nous leur avons fait tout ce que nos peuples avaient subi. J’ai participé à cela. Avec la même jouissance que les autres. Une pleine après-midi de carnage. Le soir, nous nous sommes couchés, exténués et repus de violence, nos tenues maculées de leur sang séché. Alors le sommeil s’est refusé à moi. L’horreur de la guerre quand elle s’en prend aux peuplades désarmées m’a pris à la gorge. Ce petit garçon à qui l’on avait tranché la tête après avoir éventré sa mère sous ses yeux, qu’avait-il de différent de nos enfants massacrés ? Quels crimes avaient-ils tous commis, autre que d’être la frange sans défense des peuples en guerre ? Puis la honte m’a pris les entrailles. Qui étais-je pour penser que ma cruauté était plus juste que celle de mes adversaires ? Au bout de mon chemin, seul devant Dieu, comment justifierai-je l’horreur de mes actes ? Sûrement pas en me réclamant du Christ, qui a aimé les hommes jusqu’à en mourir. »


Dernière édition par le Mer 15 Mar 2006 - 17:10, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyVen 9 Déc 2005 - 19:08

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[suite et fin du chapitre quatre - Goëriad]

Goëriad s’interrompit. Ingénument interrogé par la jeune femme, il venait de dire ce qui lui rongeait l’âme en silence depuis des années, jusqu’à évoquer l’heure intime de sa propre mort. Troublée par la force du témoignage qu’avait déclenché sa question, Maria était fascinée par son interlocuteur autant que par le contenu de ses confidences.
- « Tu n’avais peut-être pas le choix d’agir autrement en temps de guerre » murmura-t-elle un peu gênée de sa réflexion convenue, qui visait surtout à rassurer Goëriad pour qu’il poursuive son récit.
- « Bien sûr que si ! » répondit-il vivement. « J’aurais pu rester en retrait des massacres sans ternir mon image de guerrier ! C’est ce que j’ai fait ensuite, d’ailleurs. Car ces scènes se sont souvent reproduites par la suite. Cette nuit-là, j’ai eu horreur de moi-même et j’ai passé le reste de la nuit à chercher comment expier mes crimes. J’ai d’abord décidé de m’imposer dix ans de service, pour m’obliger à voir et revoir les actes abjects dont j’ai été moi-même l’auteur. J’ai ensuite fait le vœu de me retirer de la vie militaire, et même de la vie sociale, pour terminer mon existence à tenter de racheter mes fautes par la méditation et l’isolement, avec, pour seul contact avec les autres, la propagation de la parole du Christ. »
Goëriad en avait fini. Il y eut un silence. Maria reprit la parole, la voix légèrement tremblante et le regard, un peu plus brillant, toujours plongé dans celui de son interlocuteur :
- « De tous les guerriers, et même de tous les hommes que j’ai côtoyés, tu es le premier à ne pas t’enorgueillir de ta domination physique sur les plus faibles. Même si tu t’es livré une fois à la cruauté, quelque chose en toi t’a rappelé à l’amour de ton prochain. C’est peut-être un peu de ton enfance, car seuls les enfants ont cet amour rivé au corps, sans concession. Tu… tu me sembles vraiment… différent. »
Elle avait parlé en Gaulois. Goëriad, d’origine bretonne, était parfaitement capable de comprendre cette langue celte, comme la sienne. L’abandon du latin, plus protocolaire, accentuait l’intimité du leur premier contact. Ils étaient installés pour une longue conversation, quand l’homme de garde refit son apparition : on annonçait le retour de Calvence.


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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyMer 14 Déc 2005 - 20:28

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Chapitre cinq – La quête - I

J’ai toujours fait des rêves abracadabrants. Complètement loufoques. Mais le matin, il me reste des détails précis, réalistes, sidérants, même si le scénario du rêve est nébuleux et décousu. Des voyages en groupes. Avec des acteurs de la vraie vie et de parfaits inconnus, aux traits pourtant parfaitement descriptibles. On prend des avions, des bus, des bateaux (je perds mes bagages), on s’installe dans des hôtels (je ne retrouve pas ma chambre), on mange en société (je suis à moitié à poil). Je vois du pays mais j’accumule les situations grotesques.
Ou alors des chutes d’avions. Je ne suis jamais dans l’appareil, mais il s’écrase toujours sur moi ou peu s’en faut. Et je n’ai pas attendu le terrorisme international pour voir des aéroplanes tomber dans des chorégraphies ridicules et pathétiques.

Et puis il y a les rêves sophistiqués. L’autre nuit : j’habitais sous les toits dans un quartier genre Montmartre. Ma fenêtre surplombait la chambre de bonne d’une vieille dame. Murs peints en bleu ciel. Pots blancs sur une étagère. Je lui rendais visite et lui faisais un brin de causette. Une B.A. pour les petits vieux. Je me souviens parfaitement de ses traits, de son visage maigre au menton pointu. Personne que je connaisse. Et puis c’est tout. Mon subconscient (si c’est bien lui) me balance ses élucubrations nocturnes et débrouille-toi le matin pour interpréter ça.
Bon. Je ne vais pas ouvrir un cabinet de voyance onirique. Je raconte ça de temps en temps à ma famille ou mes potes, sauf quand c’est érotique. J’ai ma pudeur. En plus ces rêves-là sont rares. « Grâce à une vie sexuelle épanouie et sans frustration, donc sans divagations nocturnes impures et refoulées », diraient les plus psychos de mes collègues. « Epanouie »… qu’ils disent. Tout ça parce qu’à trente cinq ans, je n’ai encore aucune attache maritale. Donc je peux me taper qui je veux (comme si la monogamie officiellement de rigueur l’empêchait). Et je ne m’en prive pas, d’après eux. C’est vrai : ma compagnie est recherchée par mes collègues femmes de vingt cinq à quarante cinq ans (environ, je ne suis pas sectaire), mariées, fiancées ou seules (idem). Elles acceptent même mes invitations à sortir en tête-à-tête. Alors, vous pensez, je m’en donne à cœur joie, et même aux heures de boulot.
Ben oui, mais non. Une vie sexuelle, c’est quoi, d’abord ? Est-ce que ça commence avec des discussions riches et des confidences avec les femmes ? Si oui, la mienne est épanouie. Au-delà de ça, néant, rien à signaler. Ni fier de ça, ni amer. Là n’est pas la question. C’est tout de même ahurissant : dans notre société moderne soi-disant libérée de ses tabous, deux personnes de sexes opposés souvent vues ensemble sont forcément amants. C’est du niveau du « Machin est amoureux de Machine » des cours de récré. « Y’a pas de fumée sans feu », vous dira la rumeur d’un air entendu. Affligeant.
D’accord : certaines de mes relations féminines ont – peut-être – caressé des perspectives de communion plus intime. Adultère, pourquoi pas. J’ai quelques exemples en tête. Des femmes qui reprennent subitement leur distance après un temps de rapprochement fructueux, comme déçues que ça n’aille pas plus loin. Mais ces cas-là sont rares. Beaucoup de femmes m’apprécient justement parce que je les côtoie sans que la concupiscence ne dégouline par tous les pores de ma peau. Et puis nous avons des conversations qu’elles n’ont pas – ou plus – avec leurs compagnons. C’est incroyable comme l’homme ou la femme avec qui l’on partage son quotidien devient le dernier des confidents au fil des années. Enfin à ce que je vois. J’ai l’impression de faire dans le social. J’offre à ces filles, pourtant si intéressantes à entendre, l’oreille complice qu’elles ne trouvent plus chez elles.


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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyLun 19 Déc 2005 - 18:49

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[suite du chapitre cinq - La quête - I]

Mes amis (hommes) me connaissent mieux que mes collègues. Certains me demandent quand même parfois pourquoi je ne profite pas de mon aura auprès de la gent féminine pour tenter une relation durable (et physique). Je leur réponds qu’il est un brin dangereux de m’exposer à des aventures, donc à des ruptures, avec des collègues que je côtoie tous les jours. Ça, c’est la raison officielle. Parce que je n’ai personne à qui raconter la vérité. Une histoire de rêve, justement. Absolument inavouable. Je n’ai aucun confident à qui raconter ça. Quant à avoir une confidente, ce n’est pas parce que mes amies me livrent leurs pensées intimes que j’en ferai autant.
Une histoire de rêve, oui. Il y a dix ans, une nuit qui suivait de peu mon vingt-cinquième anniversaire. Un rêve gravé dans ma mémoire comme un souvenir réel : je suis sur un promontoire rocheux recouvert de lande surplombant un à-pic. Une rivière serpente en bas. Autour, des collines boisées à perte de vue. Même l’ambiance sonore m’est restée : le vent siffle, lancinant, dans des pins dont je vois les cimes en arrière plan. Je tourne le dos au précipice. Face à moi, une femme splendide. Longue chevelure brune et bouclée, tunique écrue, une vraie madone. Nous nous tenons les mains. Son regard rivé dans le mien est à la fois radieux et éploré. J’essaie de comprendre ce que ses yeux veulent dire, mais je n’arrive pas à savoir s’ils brillent d’allégresse ou de détresse. Il s’est passé quelque chose de terrible ou de magnifique, ou bien les deux, pour que nous soyons tous les deux à cet endroit à ce moment-là. Mon rêve ne me dit pas quoi. Je revois chaque détail de son visage : le grain de sa peau blanche, ses lèvres minces, ses fins sourcils arqués, son nez droit, ses dents même, car elle garde un sourire énigmatique tout au long de la scène. Et surtout ses yeux, mon Dieu, ses yeux ! Comment ma cervelle a-t-elle pu engendrer une telle vision ? Autour de la pupille, l’iris est vert, constellé de paillettes dorées, puis bleu sur le pourtour.
J’ai la sensation confuse et oppressante qu’un danger imminent nous menace elle et moi. Je dois prendre une décision urgente. Le gouffre dans mon dos semble offrir la fuite sans retour. La pression se fait insoutenable, mon indécision reste entière. La jeune femme ne bouge pas d’un iota, ses mains dans les miennes, son regard dans le mien. La panique m’envahit. Elle monte en moi depuis mes reins comme une onde terrible et agréable, orgasmique.


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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyVen 23 Déc 2005 - 15:28

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[suite et fin du chapitre cinq - La quête - I]


Je me suis réveillé en sueur et dans l’état de l’onaniste nocturne. Ça aurait pu s’arrêter là. Un rêve étrange de plus et une auréole dans le pyjama par dessus le marché. Mais non. Le réalisme aigu de cette vision m’a marqué au fer rouge. C’est ridicule, je sais, mais cette nuit-là a chamboulé mon existence. D’abord cette inconnue a bouleversé mes rapports avec les femmes. Son regard magnétique a dissout ma timidité. Elle m’a propulsé vers mon statut « d’homme à femmes », avec tous les malentendus que ça entraîne. Ses yeux m’ont dit la sensibilité, la différence féminine. Je comprends chez les femmes ce que l’entendement masculin croit complexe.
Et puis j’ai pris conscience de ma propre mort. Cette scène avait quelque chose des adieux à la vie dans des dernières secondes de conscience qui précèdent le noir. Ma panique est peut-être celle du parfait athée – comme moi – convaincu qu’il va basculer dans le néant le plus absolu. Le vide. Le rien. Le non-être. L’abjecte négation de « je pense, donc je suis ».
Depuis, sans crier gare et à peu près n’importe où (dans mon lit, ma voiture, une salle de cinéma, un aéroport, que sais-je), l’immonde vertige me prend, monte comme une sueur froide, me retourne les boyaux à en pleurer, à en appeler ma mère pour chialer dans sa jupe comme un petit enfant. Tout ça à cause d’un rêve, bordel.
Je sais parler aux femmes et elles me le rendent bien, mais j’ai de nauséeuses pensées morbides plus qu’à mon tour. Bilan stupide mais équilibré ? Non. Il reste le plus important, le plus énorme, le plus impensable : je suis amoureux. Eperdument. Depuis dix ans, je suis raide dingue de cette fille là. Celle de mon rêve. Celle qui m’a tenu les mains et les prunelles pendant les insondables instants d’un tête-à-tête onirique. Depuis dix ans, je suis persuadé qu’elle existe. Quelque part. Je me suis fourré dans le crâne qu’un tel rêve ne peut être que l’annonciation de ma Promise. Magnifique et cruelle prémonition. Me voilà fiancé à une femme que je n’ai jamais vue en chair et en os, mais dont l’image m’interdit tout adultère avec quelque femme « réelle » que ce soit. Depuis dix ans, je ne fais qu’attendre. Attendre qu’un autre rêve m’en dise plus sur elle. Attendre d’autres indices. Attendre de la croiser quelque part dans la rue, le métro, une galerie commerciale. Combien de fois suis-je tombé en arrêt devant une crinière brune et bouclée, avec l’espoir – toujours déçu – qu’en se tournant l’inconnue montre le visage que je connais par cœur ? C’est usant. Je crois que je ne tiens le coup que grâce à mes relations féminines, intimes mais chastes. Sans quoi je crois que j’aurai viré en pervers sexuel. Vous savez, ces tarés qui font une fixation sur un type de femmes, les violent et les trucident.
Je ne suis peut-être pas complètement fou. Pas encore.


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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyMar 3 Jan 2006 - 20:08

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Chapitre six – L’ermitage

Calvence de Beuvres avait accueilli le visiteur avec son habituelle courtoisie un peu distante, voire hautaine. Les présentations faites, son épouse n’avait pas laissé le temps à Goëriad de Llangovan de décrire sa situation. Surpris, il l’avait écoutée choisir ses mots et révéler le juste nécessaire pour que Calvence ne vît dans l’étranger qu’un militaire à la retraite se consacrant à l’évangélisation, deux vocations cohérentes pour un aristocrate. A la posture de son hôte, Goëriad avait ensuite compris que le prince n’était pas homme à verser dans la compassion et n’accordait son crédit qu’aux personnalités viriles. En passant sous silence les états d’âmes du Breton, la princesse prenait celui-ci sous sa discrète protection. Goëriad en était reconnaissant, attendri même.
Convié à une collation, le voyageur avait subi le feu soutenu de questions politiques et guerrières. Il s’était efforcé de répondre en cachant son ennui pour ces sujets du passé auquel il avait tourné le dos. Il était visiblement parvenu à faire bonne figure car le prince de Beuvres avait abandonné son détachement naturel pour écouter Goëriad avec un intérêt non feint. Assise en retrait de son époux, Maria buvait aussi les paroles de l’étranger, mais elle goûtait son charisme plus encore que ses propos.
L’après-midi s’avançant, Goëriad s’était reposé seul pendant que la chaleur était encore forte. Aux premières fraîcheurs du soir, on l’avait conduit au lieu choisi par les Beuvres pour l’héberger : une hutte adossée à une cavité naturelle de la roche, située à quelques pas du talus d’enceinte de l’oppidum. Pour ce rendre à cette demeure troglodyte, il fallait cependant sortir par le portail principal, orienté au Couchant, puis longer la fortification par un sentier courant le long de l’à-pic, jusqu’à atteindre un promontoire rocheux en retrait duquel était édifiée la hutte. Un passage dans l’enceinte à cet endroit aurait permis de la rejoindre rapidement depuis la demeure des princes, mais une telle poterne n’existait pas et il fallait faire le tour.
A présent seul devant sa nouvelle demeure, assis sur une grosse roche plate, Goëriad contemplait le magnifique paysage, sans obstacle du Levant au Couchant. Sur sa droite la Velen s’extirpait des Monts-aux-Corbeaux dans un dernier méandre. Par un ultime mouvement d’humeur, le fleuve obliquait résolument sur sa droite et fuyait l’observateur pour se perdre dans des collines boisées, puis herbues, aux courbes de plus en plus douces. Goëriad savourait ce moment qui marquait, espérait-il, la fin de son errance.


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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyLun 9 Jan 2006 - 15:30

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Chapitre six (suite).

Comme il l’avait expliqué à Maria de Beuvres, son arrivée en ce lieu de sérénité devait tout au hasard. Prenant sa retraite des troupes impériales en Gaule Aquitaine, il prévoyait de rejoindre l’Armorique. Il savait que des Bretons s’y installaient depuis plusieurs années, en une invasion lente et pacifique de cette « petite cousine » de la Bretagne insulaire. A la tête des immigrants, déjà fortement christianisés, des ecclésiastes menaient l’évangélisation de l’Armorique. En quête de rachat, Goëriad désirait jouer un rôle dans cette vague de christianisation. Il pensait gagner les côtes septentrionales de l’Armorique où il avait débarqué dix ans plus tôt. Les rivages de granit déchiqueté que découvrait puis recouvrait la mer, formant mille paysages chaque jour différents, l’avaient époustouflé à l’époque et lui semblaient propices à la méditation. Mais en remontant la Velen pour traverser l’Armorique, il était ce matin-là tombé en arrêt devant les sombres collines du territoire des Beuvres qui se découpaient dans un contre-jour éblouissant. Les pins maritimes mélangés aux feuillus donnaient l’impression au voyageur qu’il cheminait encore dans le Midi de l’Empire. Il n’avait pas résisté à l’envie de s’éloigner des rives du fleuve pour gravir l’une de ces collines et en suivre la crête. Là-haut, la brise sifflant dans les pins ses lancinants couplets l’avait accompagné, séduit, envoûté. Il avait décidé d’arrêter sa route dans cette contrée isolée.
L’entrée de l’oppidum de Beuvres se présentait sur la rive opposée. Goëriad avait longé le fleuve pendant une partie de la matinée, jusqu’à pouvoir le traverser par des rapides à l’eau peu profonde durant l’été. Comme la Velen avait obliqué sur sa droite depuis l’endroit surplombé par l’oppidum, il avait ensuite coupé à travers des prairies humides sur sa gauche. Sur son passage, une cigogne avait décollé en direction de la rivière, oiseau de bon augure à son établissement sur ces terres. Les premiers cultivateurs rencontrés l’avaient renseigné sur le domaine. Bientôt il serait présenté à la maîtresse des lieux.


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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyMer 15 Mar 2006 - 17:33

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Chapitre six (suite et fin).


Maria… Quelle surprenante rencontre que celle de cette éblouissante jeune femme ! Elle avait accueilli le voyageur inconnu, hirsute et poussiéreux, avec une bienveillance presque déconcertante qui l’avait invité aux plus intimes confidences. Goëriad ignorait que la princesse se comportait ainsi envers tout un chacun. Sa posture humble et ouverte surprenait, alors que l’on eût pu s’attendre à bien plus de distance de la part d’une personne de son rang et de son allure. Cela ressemblait à de la candeur, mais Maria était avenante par bonté. Elle vivait pour les autres. Cependant son premier abord accessible et ouvert cachait une porte fermée à double tour sur ses pensées intimes. Elle ne se livrait à personne. Ne la surnommait-on pas Sekredia ?
Les petites gens appréciaient la gentillesse de leur princesse, mais ceci prêtait parfois à confusion, surtout chez les hommes d’un certain rang. Plus d’un étaient troublés par le sourire enjoué de cette superbe femme et s’imaginaient qu’il signifiait autre chose que de la simple bonté. Quelques temps avant l’arrivée de Goëriad, un tel malentendu s’était durablement installé avec le capitaine des gardes du prince, jeune gaillard de haute stature avec qui elle s’était, croyait-elle, liée d’une amitié complice. Elle recherchait sa présence et aimait discuter avec lui, certes de sujets anodins, car Sekredia restait fidèle à son surnom. Elle lui demandait fréquemment de l’accompagner dans ses inspections ou de l’aider à des tâches nécessitant deux paires de bras plutôt qu’une. Ils se retrouvaient ainsi seuls et sans témoin, quelque part sur le territoire de Beuvres. Maria ne voulait pas entendre les rumeurs qui accompagnaient leurs absences, elle n’avait rien à se reprocher. Seulement elle n’avait pas su lire les sentiments de son compagnon. Rouhel – c’était son nom – avait longtemps joué le rôle du parfait camarade alors qu’il se consumait d’amour pour elle. Il savait qu’il devait son statut privilégié auprès de la princesse en lui donnant le change sur le registre de l’amitié, mais il espérait fermement devenir son amant. Il pensait même qu’il n’aurait pas trop à attendre, car le désintérêt du prince pour son épouse était manifeste. Le capitaine croyait que Maria ne tarderait pas à rechercher l’amour et ses plaisirs auprès d’un autre, et cela ne pouvait être que lui.
Assis en son ermitage à regarder le soleil tomber derrière les collines, Goëriad ne savait rien de tout cela.
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MessageSujet: Re: Renan   Renan EmptyMer 26 Avr 2006 - 19:06

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Chapitre sept – Prémices

Goëriad avait une longue expérience de la survie. Les vivres n’accompagnaient pas toujours en quantité suffisante les légions dans leurs déplacements. Les terres traversées devaient fournir aux guerriers et les paysans locaux étaient alors sollicités, s’il le fallait pas la force. Qu’ils soient « amis » ou « ennemis » n’avait plus de sens quand il fallait manger. A cela Goëriad préférait guetter les opportunités offertes par la nature. Au fil de ses campagnes, il avait appris une somme considérable de techniques de chasse, de pêche et de cueillette. Il les tenait d’usages locaux découverts dans tout l’empire. Les collines de Beuvres et la rivière ne manqueraient pas de ressources. Il lui fallait vite les exploiter. Calvence de Beuvres prenait soin de son hôte et lui faisait apporter des repas. Il venait parfois lui-même, souvent de bon matin, et restait un moment à bavarder. De guerre, de politique, de chasse aussi. Goëriad était mal à l’aise avec cet homme. Sa virilité lui rappelait trop celle des guerriers, la sienne aussi, sans doute. Et puis, quand il voyait et écoutait Calvence, le Breton ne pouvait s’empêcher de penser à la princesse son épouse. Il l’imaginait dans son quotidien avec cet homme, dans son lit, dans ses bras. Il en frissonnait. Le contraste était violent entre les deux époux, insupportable même. Goëriad ne pouvait s’expliquer le dégoût que cela lui inspirait. Aurait-il pu s’avouer qu’il était jaloux, alors qu’il n’avait vu Maria qu’une seule fois ?
Toujours est-il qu’il voulait rapidement ne plus dépendre du seigneur des lieux, pour s’éviter ces pesantes civilités.
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