Il ouvre les yeux sur le mur blanc de la chambre. Il ne sait pas ce qui l’a ramené là. Il ne le voulait pas. Il a mal aux jambes. La gauche est engourdie et picote. Ce sont des démangeaisons désagréables qu’il voudrait éliminer. Sa bouche est sèche. Il passe sur les lèvres une langue râpeuse.
« Jean… »
Quelqu’un a parlé.
Un visage se penche au-dessus de lui. Les contours sont flous et l’image tremblote. Il a mal à la tête. Des vertiges nauséeux tourbillonnent. Toujours les mêmes.
« Jean, c’est moi… Maman.
- Maman ?… »
Dans le puits profond de son âme engourdie, il a prononcé le mot adoré mais aucun son n’est remonté.
Le doux visage de Maud lui sourit. Une main chaude se pose sur sa joue. L’image s’est stabilisée et il voit maintenant combien l’inquiétude y domine. Les yeux sont fatigués et pleins de tristesse. Ils s’efforcent d’atténuer leur détresse dans la délicatesse des regards mais juste derrière les prunelles, la douleur est là. Elle pèse de tout son poids.
Il veut parler mais ça ne sort pas. Les mots, crucifiés dans sa tête martyrisée, ne retrouvent pas le chemin des lèvres.
« Tu veux quelque chose ? demande le doux visage.
- Qu’est-ce que j’ai ? » répond la voix intérieure. Et devant les mots retenus, bloqués au fond de la gorge serrée, les yeux exorbités crient l’horreur du silence. Les mots sont en lui. Tous les mots. Les plus terribles, les plus inexprimables. Car tout est là. Dans son esprit brutalement éveillé. La lumière aveuglante et les ténèbres froides. Et l’océan d’âmes où Blandine a plongé. Les hurlements au fond de son ventre, au cœur de son âme, sont trop forts. Ce n’est pas supportable. C’est à devenir fou.
Il fond en larmes. Un mur s’est brisé et la marée de douleurs l’emporte. Il ne veut pas de cette chambre, ni de ce mal terrible dans son corps, ni de l’angoisse de ce visage au-dessus de lui, ni de ces lumières artificielles qui le rattachent à la vie. Mais quelle vie ? Blandine est morte. Et à ces mots, il sait que plus rien n’est acceptable.
Des flots ininterrompus de larmes salées coulent sur ses joues et humectent ses lèvres gercées. Des sanglots incontrôlables s’extirpent de sa gorge brûlante. C’est le premier son que son corps relâche, comme un cri de nouveau-né, meurtri par la première bouffée d’air. Son retour à la vie humaine n’est qu’un cri de souffrance. Et l’air qu’il insuffle est chargé des puanteurs de la mort.
« Calme-toi, mon chéri, supplie le visage affolé, j’appelle un médecin. »
Il veut bien d’un médecin et de ses drogues si c’est pour retourner dans les profondeurs. La surface de ce monde le dégoûte et il n’aspire qu’à replonger. Mais il ne veut pas de l’océan d’âmes. Il le rejette de toutes ses forces. Et il maudit Dieu d’avoir créé un tel enfer.
Il se souvient du dauphin et des noirceurs apaisées. Vides mais apaisées. Il n’a plus d’amour à donner, ni de douceurs à recevoir. Blandine est morte et avec elle, son cœur s’est figé. Ce n’est plus qu’un bloc de marbre, froid comme une tombe. La solitude des ténèbres est un cercueil supportable. C’est là qu’il veut retourner.
Un médecin est entré. Il est là, au-dessus de lui avec ses yeux menteurs, pleins de paroles apaisantes et de mièvreries apprises.
Il sait déjà ce que l’homme en blanc va dire, il connaît déjà tous ces mots murmurés qui parlent de courage et de patience, qui affirment que la vie est la plus forte, que le temps fait son œuvre et adoucit les douleurs. Il veut lui cracher à la figure mais il n’a pas assez de salive. Il ne veut pas lui laisser le temps de se complaire dans le discours rassurant, lui donner la satisfaction dérisoire du devoir accompli. L’homme en blanc va certainement lui dire que ça aurait pu être pire, que d’autres n’ont pas eu sa chance… Et il sortira de la chambre, fier de sa finesse d’esprit, repu de suffisance.
Il connaît déjà tout cela. Il en a déjà tellement souffert. Alors, dans ses yeux, il concentre toute sa haine. Les larmes elles-mêmes sont gorgées de colère. Le médecin se recule.
Il sait aussitôt qu’il a gagné, que l’homme en blanc n’est plus le maître.
«Vous ne savez rien de mes douleurs », murmure-t-il péniblement.
La haine en lui le charge de forces neuves, juste assez pour que les mots s’extirpent.
« Alors, ne me parlez pas de courage. Je connais vos discours, je les ai déjà entendus. Vous avez fini votre boulot. Vous m’avez ramené. Maintenant laissez-moi. La suite ne vous regarde plus. »
Sa voix est un chuchotement haché mais les mots sont clairs.
Sa mère est tombée sur la chaise. Le médecin est statufié.
« Dites-moi clairement ce que j’ai et allez vous occuper de quelqu’un d’autre. Je n’ai rien à faire de votre fausse pitié. »
Le médecin le regarde avec inquiétude.
« Je comprends votre colère, commence-t-il.
- Stop !! coupe-t-il, dans un violent effort. Vous ne m’avez pas écouté. Je ne vous demande pas de me comprendre, vous en êtes incapable. Je veux juste savoir ce que j’ai et ensuite ne plus vous voir. »
Sa détresse réveille son corps endolori et il sent dans sa jambe gauche des douleurs inconnues. Il essaie de glisser l’autre jambe vers sa compagne et ne trouve rien.
« Vous avez été amputé sous le genou. On ne pouvait rien faire d’autre. »
La sanction est tombée. Voilà donc la punition visible. Son âme est brisée d’avoir perdu Blandine et d’en être responsable et sa jambe est partie comme une pièce donnée en gage.
Il a perdu son amour et avec elle la montagne. Il ne sera plus guide.
Il entend sa mère qui pleure.
Il ferme les yeux en espérant mourir.
3
« Jean a perdu son père quand il avait quinze ans. »
Elle parle d’une voix éteinte, noyée par des heures de larmes.
« Mon mari était guide de haute montagne à Chamonix. C’est une chute de pierres qui l’a tué. Le client aussi est mort. On les a retrouvés deux jours après le signalement de leur retard. Jean ne voulait pas y croire. Ils étaient inséparables. Mon mari lui apprenait le métier. Jean a toujours voulu honorer la mémoire de son père. Il est devenu guide. Un des meilleurs. »
Le médecin écoute. Ils sont dans le couloir, au fond d’une alcôve retirée. Jean, enfermé dans un silence désespéré, s’est endormi sous l’effet de la morphine.
« Je comprends mieux ce qu’il m’a dit tout à l’heure, explique le médecin.
- Oui, je sais, c’est difficile à entendre mais Jean en veut au monde entier. Il a toujours refusé la pitié des autres. Il s’est enfermé dans une carapace. Il refusait d’écouter les discours du psychologue ou de notre médecin de famille. Pour lui, la mort de Walter a toujours été une injustice absolue et aucune parole ne pouvait le consoler. C’est Blandine qui lui a redonné le goût de l’amour. »
Blandine… Les pleurs reviennent. La voix s’étrangle. Le corps épuisé se tasse sur la chaise. Le médecin pose sur l’épaule une main secourable.
« Est-ce que les parents de Blandine ont été prévenus ? murmure-t-elle, épouvantée par l’horreur de la phrase.
- Oui, certainement. Les policiers ont dû le faire, répond-il doucement. »
Elle connaît ces instants… La voix compatissante qui vous annonce l’impensable, la brûlure qui vous raidit le corps, la nausée qui vous submerge et réduit vos pensées à une litanie de refus : « non, ce n’est pas possible, ce n’est pas possible.»
Elle sait qu’elle doit appeler Thomas et Marie et tenter de les aider. Elle sait aussi que c’est insuffisant, que rien ne peut retirer la lame qui vrille leurs entrailles et ravage leur âme. Mais ne pas le faire ajouterait encore à leur douleur. Elle ne peut pas les soulager, elle peut juste éviter qu’ils souffrent davantage.
« Vous savez pourquoi ils étaient à Paris ? demande le médecin qui veut ranimer les yeux songeurs et abattus.
- Jean devait participer au salon du livre de montagne. Son éditeur lui avait demandé de faire au moins une journée de dédicaces. Blandine était tellement enthousiaste qu’il n’avait pas voulu refuser. Jean déteste la ville et la foule. Ses livres ne contiennent que des photos de paysages, des sommets, la lumière de l’altitude et quelques mots. Très peu. C’est son cinquième ouvrage. C’est la première fois qu’il vient ici. »
Les yeux fixes, un regard intérieur. Il devine ce qu’elle éprouve. Cette décision fatale. Tellement de regrets, cette révolte contenue, ce désir de tout effacer. Impossible de s’en sortir. C’est une fosse morbide. Il connaît cette détresse, il l’a déjà si souvent côtoyée. Il sait qu’il n’y a pas d’issue. La chute est inévitable.
« Il ne supportera pas son état », reprend-elle.
Il écoute. Résigné.
« La montagne et Blandine étaient ses raisons de vivre. Il a tout perdu. Vous comprenez ? Comment pourrait-il survivre à ça ?
- On ne sait jamais Madame. L’être humain a des ressources inimaginables. Je pourrais vous citer d’innombrables cas comme celui de votre fils. Mon métier est une scène tragique. Epouvantablement tragique. Et pourtant, il existe de temps en temps des cas extraordinaires de rebond. On pense que l’individu meurtri va s’effondrer et on le voit renaître. Encore plus fort. Encore plus humain. Etonnamment humain. Et on apprend beaucoup à son contact. Il faut rester confiante madame, même si votre fils n’aime pas ce mot et n’y voit qu’un mensonge. Les prothèses aujourd’hui sont remarquables. Avec de la patience et beaucoup de volonté, des amputés vivent normalement et pratiquent de nouveau un sport.
- Oui, c’est possible mais certainement pas au même niveau. Jean voulait toujours réaliser des ascensions extrêmes. Vous avez déjà entendu parler de la face Nord de l’Eiger ?
- Non, je ne connais rien à la montagne.
- C’est une paroi très dangereuse. Jean l’a escaladée en solitaire au printemps. Alors vous comprenez, il ne se contentera pas de marcher en montagne. C’est l’escalade et la haute altitude qui ont donné un sens à sa vie. Blandine a ajouté à tout cela la douceur d’une femme. Et une joie de vivre incroyable. Elle était magnifique, vous savez. Je l’aimais comme ma fille. C’est affreux. Comment des hommes peuvent-ils faire des choses pareilles ?
- Ce ne sont pas des hommes, Madame. Ce sont des assassins. Ils ne font pas partie du genre humain. »
Elle courbe le dos et ferme les yeux. Les larmes coulent comme du sang dans les veines. C’est un flot continu et la voix s’étrangle sans cesse. C’est trop pénible. Elle préfère se taire. Tant de souffrances dans une vie. Elle n’a même plus de révolte. Elle n’en a plus la force.
Le médecin laisse la douleur se répandre. Il en a une telle expérience. L’école ne lui a rien appris de la détresse de l’être humain. Le quotidien de l’hôpital s’en est chargé. Avec une violence insoupçonnable. Certains collègues n’y résistent pas. Ils s’en vont ou deviennent aussi froids que la mort qu’ils combattent. La première option est d’ailleurs la meilleure. Pour le médecin et pour les patients. Lui est toujours là et sait un peu mieux aujourd’hui comment s’y prendre. Les paroles sont des baumes miraculeux. Il s’agit simplement de savoir les appliquer. Avec délicatesse et humanité. Et beaucoup d’amour. Le remède est simple mais peu le pratiquent. Il connaît l’importance de sa tâche. Refermer des plaies n’est qu’un acte chirurgical. Les blessures de l’âme sont bien plus dangereuses et s’infectent sans le dire. C’est le goût de la vie qu’il faut préserver.
« Je vous aiderai Madame et j’aiderai votre fils. Nous l’avons sauvé, tout du moins son corps. Je sais combien si je m’arrête là, je ne suis qu’un incapable. »
Elle lève la tête et le regarde. Elle tente de sourire mais ça ne lui revient pas. La mémoire des bonheurs est envasée dans une boue infâme. Pourtant, très profondément, dans le regard apaisant de cet homme attentionné, elle entrevoit l’image floue et incertaine d’une renaissance possible. Elle s’en veut presque d’y croire. La peur d’ajouter à tous ces drames la désillusion d’un espoir infantile. Mais ce médecin a un visage si doux.
« Quel âge avez-vous ? demande-t-elle d’une voix fragile.
- J’ai trente-cinq ans.
- Jean a trente ans. Il voulait avoir un enfant. Blandine attendait ce moment avec tant de désir et d’impatience.
- Madame, il va falloir penser à tout ce qui lui reste et beaucoup moins à tout ce qu’il a perdu. C’est essentiel. Il ne s’agit pas d’oublier, bien sûr, mais de s’efforcer de construire au lieu de déblayer des ruines. »
Elle aime bien sa voix et ses paroles sont vraies. Elle le sait. Elle a déjà vécu tout cela.
La mort de son amour.
Quinze ans ont passé. Elle n’a pas quitté la vallée. Walter ne l’aurait pas voulu. Leur chalet, tourné vers les aiguilles de Chamonix, ouvrait ses fenêtres vers les sommets. Jean connaissait tous les noms et l’histoire des premières ascensions. Son père, à la veillée, lui racontait les exploits des anciens et lui apprenait le respect pour les pionniers.
Enlever l’enfant à ces paysages aurait ajouté à sa peine. Malgré la peur indomptable, elle ne s’était jamais opposée au désir de Jean de marcher dans les pas de son père. C’était une suite évidente, un appel qu’on n’étouffe pas, une mémoire qui se maintient dans les gestes du fils, enseignés par un père attentif et affectueux, tendre et rigoureux. Elle aimait tant les voir rentrer d’une course en montagne, Jean portant la corde, le corps déjà puissant, les muscles saillants, les yeux brillants de fierté, les mains écorchées par la roche, les cheveux en bataille, le parfum de sa sueur et son appétit vorace dès que le repas arrivait. Tout le bonheur d’un enfant admiratif de son père, tout le bonheur d’un père amoureux de son fils. D’un amour exclusif. C’était leur seul enfant. Une grossesse difficile. Ils avaient failli le perdre et s’étaient promis de ne plus vivre une telle hantise.
Elle ne s’était jamais remariée. Elle avait un compagnon depuis cinq ans. Jean l’avait difficilement accepté. C’est Blandine qui lui avait fait comprendre la douleur de la solitude quand elle s’ajoute à la vieillesse. Elle lui devait de ne pas avoir perdu le contact avec son fils et ne pourrait plus jamais la remercier.
« Est-ce que votre fils a des amis qui peuvent l’aider ? »
Elle a sursauté.
« Aucun. Jean a toujours été solitaire. Ce qui est étonnant par rapport à son métier. C’est de vivre sa passion qui le motive, pas la recherche d’amitiés. Etre guide, c’est aller en montagne. Il ne pouvait faire autre chose. Il a toujours voulu rester guide indépendant. Il n’a pas vraiment d’amis dans le milieu, ni ailleurs. Des connaissances, il en a beaucoup mais personne ne viendra. De toute façon, je suis persuadée qu’il ne voudra aucune aide. S’il supporte son état.
- Il faut cesser de penser au pire. L’idée ne doit plus vous effleurer. S’il sent que vous y avez pensé, il ressentira cette option comme presque normale puisqu’il ne sera pas le seul à l’avoir imaginée. C’est la guérison qui doit devenir son seul horizon et celui de tous ses proches.
- Je suis la seule désormais. Les autres personnes qui nous entourent n’ont aucune importance pour Jean. Depuis la mort de son père, il s’est fermé à toutes entraves humaines. J’ai été considérablement surprise et immensément heureuse le jour où il m’a présenté Blandine. Il y a deux ans. Ils se sont mariés l’été passé. Pour moi, c’était totalement inespéré. Jean avait toujours vécu seul. Il est très secret mais je crois qu’il n’a jamais été amoureux avant de connaître Blandine. Alors vous comprenez ?… C’est la deuxième fois qu’il perd une des seules personnes qu’il ait aimées. Je suis la dernière.
- C’est aussi pour cela que vous devrez être forte, affirme-t-il sur un ton assuré.
- Je ne sais pas si vous réalisez pleinement le sens de cette phrase », dit-elle d’une voix lente et dure.
Il ne répond pas. Il sait qu’elle a raison. Il n’a aucune expérience personnelle. Il n’a été confronté qu’à la mort de ses patients. Jamais de ses proches. Il imagine quelques instants la mort de sa femme ou de ses deux filles. Il détourne rapidement son esprit de ces cauchemars… S’il est possible d’aider celui qui a perdu son amour, il est impossible de se mettre à sa place et de concevoir réellement l’immensité de sa souffrance. Et de même, il est impossible de réaliser clairement la difficulté de celui qui panse les douleurs du survivant, sa détresse devant la tâche, sa culpabilité les jours de déprime, son angoisse profonde face à l’issue incertaine… Lui, dans cette histoire n’est qu’un personnage neutre, un observateur jamais totalement impliqué. Compatissant certainement, mais en dehors de l’histoire car, un jour, ces deux personnes disparaîtront de sa vie. Mais pour elles, rien ne sera jamais fini. Il a honte brutalement de l’incongruité de son affirmation. On ne sait rien de celui qui souffre tant qu’on n’a pas souffert. On n’a pas de leçons à donner.
« Il va dormir combien de temps ? »
- Plusieurs heures. Il faut qu’il se repose. L’opération a été longue. Les antalgiques sont puissants et indispensables pendant plusieurs jours. La blessure à l’épaule est sans gravité. Pour la jambe, je vous l’ai dit, il n’y avait plus rien à faire. Les brûlures sur le corps sont superficielles. Quelques jours de pansements. C’est le choc psychologique le plus inquiétant. Vous le savez bien d’ailleurs. »
Elle apprécie sa franchise. Elle sait qu’il est un homme bon et qu’il veut les aider. Il manque juste d’expérience. Heureusement pour lui. Elle ne peut pas le lui reprocher. Elle s’en veut un peu d’avoir répondu sèchement tout à l’heure.
« Que s’est-il passé pour Blandine ? » demande-t-elle d’une voix angoissée. Elle veut savoir. Pour Jean.
« Elle est morte immédiatement. C’est ce que les secours nous ont dit. Elle n’a pas souffert. »
Elle met une main devant la bouche comme pour ne pas vomir son dégoût et sa fureur.
« Combien y a-t-il de morts ? continue-t-elle
- Huit.
- Et de blessés ?
- Deux cent quatre. »
Elle se tait. Rien à dire. Aucun mot ne peut traduire tout cela. L’horreur est en elle et n’en sortira plus. C’est comme un organe implanté, une pièce rapportée qui pèsera jusqu’à la mort. Les mots des policiers qui l’ont prévenue, les brûlures dans son ventre, les idées torturées et insoumises qui s’enchaînent dans un fracas insoutenable, le trajet interminable en voiture de Chamonix à Genève, le voyage tout aussi interminable en avion, dans le taxi la radio trop forte qui parlait de l’hécatombe, les photos dans les journaux et de nouveau l’odeur écœurante de l’hôpital et le silence pesant des couloirs.
Elle portait un poids déjà si lourd, un flot d’images noyées dans les larmes, une mémoire entachée. Elle pensait avoir atteint les limites du supportable. Il n’en est rien. Elle sait à cet instant que le mal n’est jamais à court d’idées.
Elle est terrifiée à l’idée de ce que Jean a vu, de l’horreur qu’il a connue, de tout ce qu’il garde en lui… Elle n’est que le témoin de sa survie. Lui a été le témoin de la mort des autres. Et de sa Blandine adorée.
« Est-ce qu’il est possible d’avoir un couchage ? Je veux rester avec Jean. Il aura besoin de moi à son prochain réveil. Je ne veux pas aller à l’hôtel. J’ai quelques affaires dans mon sac. Ca sera bien suffisant.
- Il n’y a pas de problème. Je m’en occuperai.
- Qu’envisagez-vous pour les jours à venir ?
- Du repos et des pansements à refaire. Se méfier des infections. Rien de bien compliqué. C’est avec les mots que tout sera plus difficile. Et ce sera déterminant pour la rééducation qu’il faut toujours démarrer rapidement. Je ne pourrai pas faire grand-chose, vous avez bien vu tout à l’heure. Vous allez avoir un rôle prépondérant.
- Je l’ai déjà eu à la mort de mon mari. Et je ne suis pas du tout persuadée d’avoir fait tout ce qu’il fallait. Les jours qui passent trop vite, les paroles indispensables qu’on n’a pas su prononcer, les regards angoissés qu’on ne sait pas apaiser, toutes les colères devant cette injustice, c’est un combat permanent dont personne ne sort indemne.
- Vous ferez votre maximum et c’est ça l’essentiel. »
Intérieurement, elle le remercie de cette remarque et aussitôt se reproche de ne pas l’avoir faite à voix haute. Elle n’a jamais été très douée pour exprimer ses sentiments. Jean a certainement hérité de cette retenue. Elle se dit que ce n’est pas ce qu’elle avait de meilleur à lui transmettre. Il n’a su qu’exprimer sa colère et son rejet de l’humanité. Les livres de photos n’ont toujours été que l’espoir de ne plus avoir à entraîner avec lui des clients qui l’insupportent. En quelques années, il a donné le peu de désir de communication qui lui restait. Il le lui a expliqué un jour de colère et de dépit. Seule Blandine a trouvé en lui la cachette secrète, celle qui contenait toutes les choses les plus belles, toutes les douceurs et les regards d’amour, les paroles tendres et les gestes affectueux. Elle imagine maintenant les portes gigantesques qui viennent de cloisonner l’antre merveilleux.
Quand il était enfant, il était solitaire mais joyeux. Ebloui par la beauté des montagnes.
La mort a tout gâché. Et elle continue de le faire. Toujours ce sentiment d’injustice. Elle sait que c’est inutile mais elle n’y peut rien. C’est trop humain pour ne pas y succomber.
Le médecin est parti. D’autres inconnus à sauver.
Elle rentre dans la chambre silencieuse. Jean n’a pas bougé.
Elle s’approche silencieusement, du côté gauche. Une grille métallique arrondie, glissée sous le drap, évite à la jambe blessée le poids du linge.
Le nœud au cœur de son ventre est intolérable. Elle veut le délier. Elle prend délicatement le drap et le soulève. Lentement…
Et c’est un coup de poing qui la frappe. Elle recule à la limite du déséquilibre et tombe sur la chaise. Sous le genou, il n’y a plus rien et son imagination révèle toute son insuffisance.
Elle a vu l’impensable et c’est effroyable. Un étau de feu enserre ses entrailles. C’est son corps qui souffre, c’est sa chair qui hurle. Son fils est meurtri, définitivement, et c’est elle qui crie, un cri interminable qui s’inscrit au plus profond des os, au cœur de son sang, dans le courant de son souffle, à la source de toutes les larmes à venir. Elle se tasse sur la chaise et tente de respirer calmement. Une lave de douleur coule dans son crâne, s’échappe dans la nuque et cascade comme une bave de feu dans son dos brisé. Ses jambes se crispent, se rétractent et se resserrent comme deux bêtes apeurées devant la mort triomphante.
Elle pleure enfin et c’est une délivrance, le visage enfoui dans les mains tremblantes.
C’est son fils inerte qu’elle veille mais il en manque une part. La mort l’a déjà saisi, l’a déjà goûté. Elle a recraché l’essentiel, satisfaite et repue de cette première bouchée.
Elle reviendra plus tard.
C’est juste un répit.
Un faux départ.
Un terrible aperçu pour nourrir les cauchemars.
…
Elle sommeillait sur sa chaise. L’infirmière l’a réveillée.
La femme en blanc vérifie le drain de la jambe, remplace le goutte à goutte, prend la tension, regarde les pansements, jette un sourire compatissant et sort.
Elle reste immobile sur sa chaise. Elle a la tête lourde et la gorge sèche.
Elle n’en veut pas à l’infirmière. Elle est seule, sans doute, pour tout un couloir. Impossible de tout donner quand il y a tant à faire. D’autres blessés, d’autres malades, d’autres mourants. Et toujours des soins à offrir en essayant de rester efficace. Elle pense aux âmes solitaires qui s’abandonnent et glissent dans les noirceurs redoutées, aux corps inertes, aux yeux hypnotisés par la vie qui tombe du goutte à goutte, cette lutte contre une mort aussi acharnée qu’une marée sans retour. Elle a la tête lourde et les idées sombres. Tous ces êtres qui souffrent dans les chambres fermées, elle les sent, près d’elle. Ils sont là, partout et sanglotent silencieusement. Partir sans amour, comme si vous n’aviez jamais compté, sans tenir la main de celui qui vous aime et que vous aimez, disparaître sans un mot, comme si le monde autour de vous avait déjà cessé d’exister. Elle a la tête lourde. Et les mots sont tristes. Exagérément tristes. Elle le sait. C’est la mort qui pèse et s’insinue ainsi au plus profond de son âme. Elle a froid. Elle se lève péniblement et se rend à la salle de bains. Elle jette de l’eau fraîche sur son visage. Soudainement l’idée jaillit.
« Il n’a jamais parlé de Blandine. »
Elle revient dans la chambre. Interloquée.
Ses paroles avec le médecin.
Rien sur Blandine.
Elle ne comprend pas. Est-ce qu’il sait qu’elle est morte ? Et comment pourrait-il le savoir ? Est-ce qu’il pense qu’elle est vivante ? Et comment lui apprendre l’épouvantable vérité ?
Elle n’a aucun indice. Elle ne sait pas exactement ce qu’il a vécu dans le wagon. Est-ce qu’il l’a vue mourir ? Et comment pourrait-il en être certain ? Est-ce qu’on le lui a dit ? Mais qui ? Et quand ? Les secours n’auraient pas commis une telle erreur. On n’apprend pas la mort d’un proche à celui qui tente de survivre. S’il n’en a pas parlé, c’est qu’il connaît la vérité. Ses yeux horrifiés au réveil criaient son amour perdu. Ce n’était pas pour lui toutes ces larmes. Elle en est certaine. Mais elle ne comprend pas.
Pendant son sommeil, quelqu’un a poussé dans un coin de la chambre un fauteuil inclinable qui lui servira de couchage. Un drap et une couverture sont pliés à l’extrémité. Elle s’approche silencieusement, tire sur une manette et repousse le dossier. Elle s’allonge. C’est assez confortable pour sombrer quand l’épuisement est le maître. Elle tourne la tête vers Jean. Il respire calmement. De la petite veilleuse, au-dessus de sa tête, coule une lueur laiteuse. Elle habille le visage impassible d’une crème apaisante. Un détail, pourtant, la gêne. Elle se lève et s’approche… Elle se penche et la voit... Une ride barre le front. Elle ne la connaissait pas. C’est un trait discret mais bien là, tenace, un sillon qu’on n’efface pas, une fissure dans un mur qu’on croyait solide. Des rumeurs frissonnantes courent sous la peau. Comme des risées fugaces. Les paupières ne bougent pas mais le front s’anime d’une vie discrète, la peau se contracte, c’est infime, juste un souffle, mais là, sous la peau, des courants s’agitent…
…
Le chemin, sous ses pieds, n’a pas de consistance. C’est un trait de lumière qui serpente. Il sait pourtant qu’il monte. Nul paysage ne l’indique, c’est son corps qui le sait, c’est son sang qui écoute, c’est sa peau qui voit l’altitude qui s’installe, il monte, ça ne fait aucun doute, il a trop d’expérience pour ne pas reconnaître la pureté des lieux, les vents solaires dessinent dans les cieux des arabesques cristallines, et le sourire de son âme rayonne dans les horizons, il est le paysage et les montagnes sont en lui, il grimpe sur des pentes inconnues qu’il a souvent côtoyées, aucun détail ne s’impose, il est dans un univers intime où rien ne se distingue, c’est un étrange amalgame d’images vécues dont il ne saurait se souvenir, rien n’est à lui mais c’est en lui qu’il monte, il en est certain et c’est la source de sa quiétude, les paysages l’habitent, la montagne devant lui se dessine, mais c’est toujours en son corps que le chemin lumineux se faufile, ce n’est pas un paysage qui s’affirme dans le flou des images, ce n’est pas une montagne qu’il gravit, c’est lui-même qui se hisse sur les contreforts de son âme, il se hisse, c’est sa quête, rien ne peut l’aider mais rien ne l’entrave, il se hisse, c’est son chemin, la lumière le porte, l’inconnu se dévoile dans l’infini azuré, c’est l’essence même qui respire, enfin dévoilée, enfin purifiée, loin des hommes…
Loin des hommes…
Loin…
Longue absence…