Elle a les yeux de ceux dont les mots se sont tus
Si j'en avais le droit je vous parlerais d'Elle,
De ses yeux qui vous fixent en brillant sous le fard,
Dans le regard jeté dessous les cheveux noirs
Quand elle approche en glissant au bout du comptoir
Vers celui qui l'attend en lisant Eluard
Et lui dit doucement "Mon Dieu que tu es belle".
Elle dit si souvent le fond de ses passions
Dans les mots de récits qui sont ceux de la peine
Dans nos longs entretiens aux multiples arcanes
Sur le fond musical que lancine Dylan
Quand highway sixty-one enroule à perdre haleine
Tous les rêves perdus de sa génération.
Elle tait des sanglots que ne tuent pas les ans
En séchant de son ongle un coin de peau humide
Où passe un souvenir d'une fin de mois d'août
Qui l'a faite grandir au prix de tant de doutes,
Plus vite que prévu, dans ce monde insipide
En recherchant le goût de ses "mistral gagnant".
Elle a les yeux de ceux dont les mots se sont tus
Un matin de tristesse au sortir de l'enfance,
Quand la mer en montant écroula le château
Emportant avec elle et la pelle et le seau,
Noyant ses rêves fous accrochés au silence
Au fond de l'océan de ses espoirs déçus.
Il lui reste l'amour pour se faire une vie.
Elle espère toujours toucher l'inaccessible,
Allumer le flambeau qui éteindra ses peurs
Et viendra lui donner la force des vainqueurs
Qu'elle cherche sans fin dans les mots de la Bible
Ou ceux plus mystérieux des traités d'Alchimie.
Nilo.
* * *
L'acide des passions a fait fondre les chaînes
Aux souvenirs d'enfant de mes fêtes foraines
Les balancelles sont cabriolets de brume
Qu'en gestes lents je couvre à la rosée qui fume
Des aubes bleu de nuit où mes songes s'enchaînent.
Un manège dément a fait tourner mes peines
Au rythme lancinant de ces chevaux de bois
Qui me faisait, enfant, tenir au bout des doigts
Les rêves d'une vie étourdissante et vaine.
L'acide des passions a fait fondre les chaînes
Qui retenaient mon âme au cachot des envies,
Et je mise parfois dans des jeux interdits
Ce qui reste de l'or de mes amours anciennes.
Dans l'ombre des miroirs qui reflètent la haine
Je vois passer le temps à longueur de mémoire
Qui a fait ruisseler aux murs de mon histoire
Et souvenirs liquides et larmes incertaines.
Sur les parquets cirés de mes soirées mondaines
J'ai frémis des tangos, mes mains au dos de femmes
Qui posaient des piquants sur le chemin des dames,
Faisant rougir le sang qui bleuissait mes veines.
J'entends glisser un pas de créature hautaine
Qui pose sous les miens un tapis d'impatience
Lorsque sonne le glas de la dernière danse
A ce bal des damnés où la vie nous entraîne.
Nilo.
* * *
L'espace est un non lieu ouvert à tous les vents
L'espace est un non lieu,
Le temps une méprise.
Les mots sont suspendus
Aux lignes poésie.
Artaud le suicidé
A cru croiser Mozart
Dans le jardin public
Des Auspices de Beaune.
Les dédicaces meurent
En oraisons funèbres,
Lettres d'or sur un marbre
Gavé de solitude.
Le froid a des chaleurs
De veille ménopause
Dans la lumière feinte
A l'écran des nuits noires.
Quand revient le printemps
Il pleut des hirondelles
Sur les portées tendues
Des lignes sous tension.
Si les chants magnétiques
Libèrent des octaves
C'est aux parvis lustrés
Des salles de concert.
Et la pluie s'évapore
Aux toits de tuiles mortes
Qui crachent sur l'ardoise
Des pudeurs voltaïques.
L'enfer n'est plus pavé
De bonnes intentions
Aux plages à marée basse
Des îles Paradis.
Les âmes sont perdues
Dans les vers d'un Sophocle
Qui a le souffle court
Des noyés dans le Styx.
Il est trop tard pour dire
Les mots de l'incertain.
Déjà le temps revient
Des portes qui se ferment.
…
L'espace est un non lieu
Ouvert à tous les vents.
Nilo.