Le Restaurant
C'est à quelques pas de mon immeuble, au milieu d'une rue piétonne peu fréquentée de Paris que la plupart de mes anciens voisins travaillaient. N'étant pas de l'allure de ces gens qui se lèvent tôt pour aller aux fourneaux, j'étais bien le seul à ne pas les rejoindre au pied de l'édifice pour se rendre ensemble au travail. C'est ainsi que j'ai mis du temps à savoir que les personnes que je voyais sur mon palier étaient des serveurs d'un grand restaurant, connu que par ses nombreux habitués, qui me verra alors passer de temps à autres remplir les caisses et vider les garde-manger. Ou tout du moins, qui me vit passer, car aujourd'hui il n'en reste que des cendres et des débris calcinés.
Ce restaurant à l'immense salle était du genre à satisfaire n'importe quel goût, et n'importe quelle envie. L'interminable carte des menus répertoriait des repas venus de tout les horizons, de tout les pays du monde, donnait un vaste panel de toute les saveurs qu'un gourmet pouvait trouver de sa vie. Y-a-t-il un homme qui en ait déjà fait le tour ? Cela semble peu probable, et si cela était le cas, cet homme n'était sûrement pas un des nombreux privilégiés, assis sur une des chaises d'honneur qui parsemaient la pièce de restauration.
Ces chaises avaient un rôle particulier, ou plus précisément, apportaient un privilège à ceux qui s'asseyaient dessus. En effet, quiconque en occupait une voyait son repas renouvelé en permanence : une fois fini, à peine l'assiette vidée, le même menu venait très rapidement la remplacer, amené par un serveur prompt dans sa tâche. Car le restaurant veillait à satisfaire tout les clients, du plus fin des gourmets au plus vorace des gloutons. Et les pires des gloutons étaient parmi les fidèles de ce restaurant, tant et si bien que jamais une de ses chaises d'honneur n'était libre : non pas qu'elle était tout de suite occupée par un nouveau client une fois que l'ancien se levait, mais que ceux qui les occupaient ne quittaient jamais le restaurant, et guère leur place que pour aller se rafraichir aux cabinets.
Le reste du temps, et tout le long du jour, ils parlaient bruyamment avec leurs voisins de table qui défilaient devant eux, riaient avec force, chantaient joyeusement, blaguaient, philosophaient, et, surtout et par-dessus tout, mangeaient. Et mangeaient, et mangeaient, et mangeaient. Tout le long du jour, et peut-être bien de la nuit, en dehors des inévitables heures où ils devaient s'endormir, la tête joufflue posée dans l'assiette qui ne se vidait jamais. Combien de kilos de viandes, combien de carcasses, de troupeaux de bétails, de tonnes de légumes ont-ils pu dévorer chacun ? Combien d'écosystèmes entiers ont-ils lentement grignotés, tous ensemble, au fil des années ?
Alors que les autres clients entraient, prenaient un menu chacun, et payaient en sortant après avoir fini, les clients privilégiés voyaient se succéder devant eux les plats, toujours identiques. Ils les vidaient, attendaient le suivant, et ne les payaient pas. Ils ne payaient jamais, puisque l'addition vient à la fin du repas. Et de fin, il ne semblait pas y en avoir. Eux-même devaient espérer ne jamais voir une assiette partir sans être remplacée. Quand on demandait à l'un d'entre eux s'il aurait de quoi payer la colossale addition, il se contentait généralement de répondre que ses enfants payeront pour lui.
Une fois, alors que je mangeais une simple jardinière de légumes, un de ces hommes plongea dans son assiette, et sembla faire de l'apnée dans la sauce de son bœuf bourguignon. On m'appris par la suite qu'il était mort – d'intoxication alimentaire, probablement – et que ses dernières paroles, ses dernières volontés, furent de réserver sa chaise à son fils. Ce qui fut fait. Quelques temps après le fils tant attendu franchissait les portes du restaurant. Un serveur lui présenta immédiatement l'addition. De là où j'étais à ce moment, c'est-à-dire à l'opposé de l'immense salle, je l'ai vu blêmir. Sa seule réponse fut, après avoir repris ses esprits, de s'asseoir à la place où son père vécu et mourut, et de commencer à manger. De toujours manger, pour ne pas avoir à payer l'addition.
Le fait de ne jamais payer d'addition fut justement le malheur de ce restaurant. Bien que beaucoup se relayaient et payaient leurs consommations, les clients privilégiés creusaient un large trou, dans les budgets tout autant que dans les garde-manger. Rapidement vint le jour où le restaurant ne put plus s'approvisionner suffisamment pour satisfaire les gourmets à leurs tables.
Ceux-ci d'ailleurs durent le prévoir, au délai grandissant qui séparaient chacune de leurs assiettes. Il craignaient le moment où ils ne les verraient plus arriver. Car cela marquerait la fin de l'éternel repas, ou bien parce que cela marquerait l'arrivée de l'addition. Et ce jour, tant craint, arriva, et bien qu'ils l'avaient prévu, ils ne firent rien pour l'empêcher ou s'y soustraire. Ils attendirent, patiemment et paresseusement, le moment où la note s'abattrait tel un couperet sur leur dernier dessert.
Et ce jour-là restera dans les mémoires. Après tant de temps, tant de bouchées, de tonnes d'assiettes sales, de quantité de plaisirs gustatifs, ces clients d'honneurs hurlèrent leur colère, leur indignation face à un restaurant qui ne pouvaient plus les servir. Égoïstes, disaient-ils aux cuisiniers. Incapables, criaient-ils aux serveurs. Intolérable était le mot qui leur venait à l'esprit, quand on osait leur dire que le repas était fini, et qu'il fallait dorénavant payer pour ne pas fermer boutique. Et payer, il ne voulurent le faire, car, en vérité, ils ne le pouvaient pas, et craignaient d'y être contraint malgré tout.
Alors l'un d'eux marqua ce qui sera le point de chute du restaurant. Un homme, malgré son imposante bedaine, monta sur une table et scanda son désir de révolte face à une telle infamie. Et une révolte, face à un système monétaire qui les obligeait à débourser, fut faite. Le restaurant brûla. Les clients y mirent le feu, en emprisonnant la majorité des employés à l'intérieur, pur esprit de vengeance. Des clients standards moururent dans le drame, et ils n'en eurent cure. Le mal était lavé par les flammes, jamais leur intégrité financière ne serait atteinte.
Aujourd'hui, ce restaurant n'est plus, ni ses clients, ni ses salariés. Peu de gens s'en souviennent. Les rumeurs d'une telle histoire se sont tues face à une autre. Un restaurant, quelque part dans les ruelles d'un autre arrondissement, annonce fièrement depuis peu leur nouvelle trouvaille : les invités d'honneur, qui pourront être servis à volonté, du moment qu'ils obtiennent une telle place. Beaucoup de gens s'y pressent, car déjà aujourd'hui, de telles places sont presque introuvables.
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Si on ne peut être sûr de rien, peut-on être sûr qu'on ne puisse être sûr de rien ?