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Zeno Sillaa

Age : 32 Inscrit le : 06 Jan 2007 Messages : 308 Localisation : Près de Toulouse
| Sujet: Il est parti Sam 21 Juil - 12:18 | |
| Il est parti [1/5]
- Il est parti.
Les escaliers résonnent encore de la lourdeur de ses pas. Romain se déplie dans un coin de la pièce. Depuis le temps, il a l’habitude, il sait encaisser. Il se précipite sur la porte de sa chambre. Deux tours de clé.
- Ce n’est pas ça qui va l’arrêter, tu le sais n’est-ce pas ?Cette voix qui venait de s’affirmer brutalement du tréfonds avait beau avoir raison, il n’avait pas besoin de ça pour l’instant. Pour l’instant, il avait besoin de se sentir en sécurité coûte que coûte pour ne pas perdre complètement les pédales.
- Tais-toi ! Là, la chaise.
Romain bloque la porte avec la chaise puis, sans la quitter des yeux, les jambes flageolantes, il recule. Prenant appui au mur, il se laisse glisser sur le sol. Les bras enserrant les jambes, les genoux contre la poitrine, le dos collé au mur, il écoute. Plus un bruit Son regard vide.
- Mais qu’est-ce qui m’a pris ? - On se le demande …Ose dire que tu ne le savais pas …
Oui, il savait pourtant bien que Victor rentrait tous les soirs vers minuit du Fleury, le lieu de rendez-vous des assoiffés de Fleury-sur-Andelle et des environs. Il savait pourtant bien… D’habitude, il s’y prenait toujours à l’avance. Il souhaitait la bonne nuit à Gandalf Behliom en lui promettant d’être au rendez-vous le lendemain soir ; souhaitait la bonne nuit à toute sa guilde ; et s’empressait d’éteindre l’ordinateur et de se mettre au lit alors que le moteur de la Mercedes 220D de 1974 rugissait à l’entrée de la cour. Ce soir, il n’avait rien entendu. Et celui qu’il n’appelait plus son père depuis près de trois ans, lui était tombé dessus. Son regard vide.
- Non ! Ne plus y penser. Il faut écouter. Qu’est-ce qu’il prépare ?
Tout semble calme. Pourtant, Victor est encore là, il le sait.
- Il est en bas, arrête de baliser comme ça, mauviette... Jamais il n’aurait pu remonter sans faire craquer l’escalier. Personne n’y arrive. Pas même le chat.
Une porte qui claque. Les gravillons de la cour qui crissent sous les pas. Un bruit sourd de portière. La tête légèrement penchée, le regard fixe, Romain retient son souffle. Il imagine très bien la scène. Victor, Vic pour les intimes – ce qui se résume à la bande du Fleury en réalité – s’enfonce dans le siège en cuir et allume une cigarette, avant de sortir un peigne de la boîte à gant pour le passer dans ses cheveux blancs huileux. Fin prêt, il relance le moteur encore chaud de la Mercedes ; cette épave, son alter ego. Romain reprend sa respiration en entendant le tas de boue de son père accélérer sur le chemin caillouteux menant à la départementale 321.
- Il est parti. - Il va revenir. Et quand il va revenir, j’espère pour toi qu’il aura eu son compte de Pastis. - Oui, bien sûr ; il va revenir…
Ce regard vide. C’était la première fois qu’il lui voyait ce regard. Un regard à vous glacer le sang sur place.
- Il faut fuir.
*** _________________ "Faites que le rêve dévore votre vie, afin que la vie ne dévore pas votre rêve" Antoine de Saint-Exupery - et pour les curieux : wesra.free.fr
Dernière édition par le Sam 21 Juil - 12:21, édité 1 fois |
|  | | Zeno Sillaa

Age : 32 Inscrit le : 06 Jan 2007 Messages : 308 Localisation : Près de Toulouse
| Sujet: Re: Il est parti Sam 21 Juil - 12:21 | |
| Il est parti [2/5]
Romain avait eu moins de mal à déplier la chaise longue qu’il avait trouvée dans la grange l’été dernier – et qui avait dû être oubliée là bien avant sa naissance – qu’à relâcher l’étau de sa main gauche sur son poignet et allonger ses jambes.
- Fuir… il faudrait déjà que j’arrive à me relever…
Il reconnut immédiatement cette sensation. Sa gorge plus étroite que le chas d’une aiguille ; son épiderme assailli par une colonie de fourmis rouges ; et ses pensées virevoltant sans se poser, comme un moustique effleurant à peine un fragment de seconde le mur, par peur d’être écrasé.
- Il va revenir et tu le sais, hein... Et peut-être plus vite que … - La ferme ! La peur, quelle saloperie…
Toute sa vie, il avait eu peur de son père. Mais depuis trois ans, depuis que Victor avait perdu son emploi, tout était allé de mal en pis. Du bon père de famille un peu trop autoritaire qui l’avait rendu introverti, il était devenu l’alcoolique violent qui l’avait apeuré. Mais cette fois-ci, c’était différent. Cette fois-ci, Romain était terrifié.
- Se concentrer sur ma respiration. - Tu crois que tu as le temps de faire un somme là ? - Oui, c’est ça, se concentrer sur ma respiration et ne plus entendre cette voix…
Entre l’annulaire et le majeur, il emprisonne la mèche châtain clair, qui lui tombe comme toujours sur le coin de l’œil droit, puis la fait glisser derrière son oreille. Ses paupières se referment sur des yeux bleus rêveurs. Romain tente de faire la paix avec lui-même.
C’est Marc, son meilleur ami, passionné de biologie, qui lui avait expliqué ce qu’il appelait “la biologie des sentiments”. – Il y a deux types d’émotions, Romain : les émotions primaires, celles que connaissent tous les animaux, et les émotions sociales. Les émotions primaires sont par exemple la colère, le dégoût, la peur ou le plaisir. Les émotions sociales sont réservées aux espèces animales complexes comme l’homme ; ce sont par exemple l’admiration, l’envie, la honte ou le mépris. – Quoi ? Les animaux ont réellement peur ? Ils font des cauchemars alors ? – Certains oui, mais chez beaucoup d’animaux, la peur est une émotion et pas un sentiment. C’est-à-dire qu’ils vont réagir à une émotion de peur en se préparant au combat, en prenant la fuite ou en se cachant, mais ils ne ressentent pas le sentiment de peur. – Cool ! En fait, ils profitent de l’émotion pour se préserver, mais ça ne leur pourrit pas la vie.
Romain avait connu Marc au collège Fontenelle de Rouen. Il arrivait au collège alors que Marc redoublait sa sixième. Ils s’étaient retrouvés l’un à côté de l’autre en classe lors de leur premier cours et, par la suite, ne s’étaient plus quittés. Aujourd’hui encore, il se demandait comment ils avaient pu devenir amis. Lui, si réservé, et Marc, tellement à l’aise en toutes circonstances ; lui qui avait appris sur le tard qu’il était assez mignon, et Marc qui n’avait jamais pu ignorer qu’il était beau. Un physique athlétique ; une tignasse brune ombrageant la finesse de traits néanmoins très masculins ; et le contraste saisissant de toute cette virilité perturbée par la douceur de ses yeux bleus rieurs.
Marc avait éclaté de rire. – Oui, en fait les sentiments, c’est un gros bogue, d’une certaine manière. Dans l’évolution de l’espèce humaine – et de certains animaux – à un moment donné, le cerveau s’est mis à gérer difficilement tous les signaux qu’il recevait. Il a donc fallu l’aider en lui fournissant une sorte de carte de l’organisme. Grâce à cette carte, le cerveau a pu répondre plus rapidement et avec plus de précision aux besoins du corps. Mais l’effet secondaire, c’est que le cerveau était devenu capable d’établir la relation entre une réaction automatique du corps, comme l’émotion de la peur par exemple, et ce qui avait provoqué cette émotion. Ainsi, l’animal qui arrive à ce stade d’évolution, est non seulement capable de percevoir une émotion, mais également d’en connaître la cause. C’est cette perception de l’émotion, et de la cause de cette émotion, qu’on appelle sentiment. Si on y réfléchit bien, ce bogue n’a pas que du mauvais … – Mouais ; en fait, ce qu’il faudrait, c’est pouvoir choisir les sentiments qu’on est prêt à ressentir. – On ne t’a jamais dit « méfie-toi de tes souhaits, ils pourraient se réaliser » ? – Arrête, ça serait de la science-fiction … – Figure-toi qu’avec des caméras à positrons, une équipe de chercheurs a découvert qu’une émotion activait certains ensembles de neurones. Et ce n’est pas tout, en fonction de l’émotion ce ne sont pas les mêmes ensembles de neurones qui sont activés. On peut donc très bien imaginer qu’un jour on sera en mesure de contrôler les émotions d’une personne. – Tout ce que j’aimerai, c’est juste ne plus avoir peur. – Pour la peur, et pour la colère aussi, on sait que l’amygdale du cerveau est liée à son déclenchement. Alors soit tu apprends à surmonter tes peurs, soit c’est l’ablation …
Et Romain avait décidé d’apprendre à surmonter ses peurs ; ou tout du moins à vivre avec. Il n’avait jamais réellement pris de cours de yoga, mais il avait appris des méthodes de relaxation basées sur la maîtrise de la respiration. Avec le temps, et une pratique d’autant plus assidue qu’elle lui était nécessaire, il avait acquis une bonne maîtrise de son corps et de ses émotions.
S’il ne sentait pas ses membres, il sentait son dos. Bien plaqué contre le mur, jambes allongées, paumes de mains au sol, il ferma les yeux et laissa sa tête basculer en arrière. Il savait que le meilleur moyen de prendre une bonne respiration était de commencer par une expiration prolongée à l’extrême - jusqu’à ce que l’on ne puisse plus faire autrement qu’inspirer – et là, inspirer le plus lentement possible. - Là, voilà. Expirer. Un, deux, trois, quatre, cinq. Inspirer. Un, deux, trois, quatre, cinq. Mes pieds sont lourds et s’enfoncent dans le sol. Aussitôt, cette sensation. Comme une accélération des particules, au niveau des pieds. Douce chaleur et éveil de la conscience au phénomène de pesanteur. - Expirer. Un, deux, trois, quatre, cinq. Romain répéta l’exercice pour chacun de ses membres ; puis pour le dos et la tête, en insistant sur les épaules et les muscles du visage. - Calme ; paix ; sérénité. Un instant il eut la tentation de prolonger l’exercice pour profiter le plus longtemps possible de cet état de relâchement et de bien être ; de détachement et pourtant de pleine conscience de soi. - Debout maintenant ! - Et pour aller où, gros malin ?
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Age : 32 Inscrit le : 06 Jan 2007 Messages : 308 Localisation : Près de Toulouse
| Sujet: Re: Il est parti Sam 21 Juil - 12:22 | |
| Il est parti [3/5]
La réponse lui semblait évidente : Paris. Primo, son père ne pensera sûrement pas qu’il avait fui pour se cacher si près. Secundo, même s’il lui en venait l’idée, la taille de la capitale jouerait sûrement en sa faveur. Et enfin, à Paris – et ça, son père ne pourra jamais le savoir – il y avait Marc. Marc, qui avait déménagé de Rouen il y a deux ans pour rentrer à l’université Pierre et Marie Curie de Jussieu, où il commençait cette année sa licence Science de la Vie.
- Un sac, vite.
Dans son sac à dos de 20 litres, celui qui se trouvait encore sur le dessus de son armoire et dont il n’avait toujours pas enlevé toutes les affaires de sa dernière randonnée, Romain ajouta quelques sous-vêtements, un jean, un t-shirt à manches longues et sa paire de Pumas, Future Cat noire et blanche.
- Bon, je ne prends qu’une tenue de rechange, je n’ai pas le temps d’embarquer toute ma garde-robe, mais au moins je vais me changer.
Rapidement, il troqua ses vêtements de la journée contre un jean propre et un t-shirt à manches longues, puis enfila son pull camionneur marron et son blouson beige Okanogan en coton doublé et matelassé. Le temps de remettre ses vieilles baskets moins tape-à-l’œil, qu’il mettait toujours quand il était à la campagne pour ne pas abîmer les Pumas, et il était prêt. Le sac sur une épaule, il s’arrêta net, la main posée sur la chaise qui bloquait la porte.
- Et si tu ne l’avais pas entendu revenir ?
Il posa son sac et alla à la fenêtre de sa chambre pour vérifier que la vieille Mercedes n’était pas garée dans la cour. Rien. Il envoya valser le C’est un piège, il est revenu à pied et déverrouilla la porte. Essayant de ne pas trop cogiter, il zappa les images de son père, bras croisés en travers du couloir, ravi d’avoir une nouvelle occasion de vérifier qu’il avait toujours l’estomac à sa pointure, et sortit brusquement de sa chambre. Personne. Romain se précipita à l’extérieur de la maison.
L’odeur de la nuit après une journée de pluie. Les nuages assurent encore leur domination dans le ciel, mais de-ci de-là apparaissent des oasis à étoiles.
- Il ne pleut plus, c’est déjà ça. - Désolé de te sortir de ta rêverie, mais …il faut peut-être que tu prennes une carte non ? Cette voix l’agaçait sérieusement, mais il fallait bien admettre qu’elle n’avait pas tort.
Romain se dirigea vers le garage et ouvrit l’épaisse porte sur le côté. Obscurité. Il appuya sur l’interrupteur et attendit, assourdi par le soufflet de sa respiration, que les néons éclairent autre chose que les ombres fuyantes. Il ferma la porte derrière lui et se rendit dans le fond du garage. Sur le rebord de la fenêtre, près de la cuve à fioul, il ouvrit une grosse boîte en bois où étaient rassemblées toutes les cartes Michelin et IGN. Sans prendre le temps de trier, il prit la boîte en bois sous le bras. Il allait partir lorsque, malgré l’obscurité qui régnait dans cette partie du garage, il le vit. Son sac de couchage était posé négligemment sur le carton des affaires de camping. Voilà qui serait bien pratique pour dormir chez Marc ; après tout, il ne savait même pas s’il avait de quoi le coucher.
Romain chargea son sac à dos et son sac de couchage sur la banquette arrière de la 205, puis il ouvrit la porte côté conducteur et balança la boîte en bois sur le siège passager avant de se retourner une dernière fois. La grande maison de briques avec son aile droite, servant de garage, recouverte de lierre et son aile gauche en colombage, lui fit soudainement l’effet d’une nourrice qui lui ouvrait les bras pour lui souhaiter le plus chaleureux des adieux. Il eut envie de courir vers elle, elle qui se révélait soudain comme le dernier lien qui le rattachait encore un peu à ses racines, pour s’abandonner dans ses bras fermes et rassurants. Au lieu de ça, son regard s’attarda sur l’aile en colombage ; cette petite dépendance aujourd’hui condamnée, attenante à la maison, qui servait autrefois d’atelier de peinture à sa mère.
- Tu penses à elle n’est-ce pas ? Si tu pars, tu ne sauras jamais si elle revient un jour…
C’était il y a un peu plus d’un an. Victor avait déjà pris ses quartiers au Fleury depuis presque deux ans et Romain rentrait de Rouen où il finissait sa première année de BTS en Informatique de Gestion à l’ESIG, l’école supérieure d’informatique, de commerce et de gestion. Il avait trouvé le mot scotché sur la fenêtre de l’atelier. Sa mère les avait abandonnés. Elle était partie filer le grand amour avec un type qui bossait sur des plates-formes pétrolières dans le golfe du Mexique et qu’elle avait rencontré sur Meetic. Ce jour-là, son père comprit pourquoi elle avait tant tenu à avoir internet dans son atelier de peinture. « Et moi qui pensais naïvement que c’était pour exposer ses toiles sur le net. » avait-il répété toute la soirée. Ce soir-là, il avait retrouvé son père à genoux dans la salle de bain vers trois heures du matin, la tête posée sur le rebord glacé de la baignoire et sa vie s’écoulant des poignets posés dans le bain ; comme pour ne pas salir. Il l’avait sauvé. Victor ne lui avait jamais pardonné.
- Si tu pars, il recommencera, tu le sais… Si tu pars, tu le tues. - Tout ça à cause de cet abruti !
Tout allait bien avant, lorsque son père travaillait chez Laumenie Reprographie. La petite famille ne venait dans la grande bâtisse familiale de Fleury-sur-Andelle que pendant les vacances à l’époque et vivait dans le F4 de quatre-vingt-quinze mètres carrés de la rue du Bouvreuil à Rouen, par derrière la tour Jeanne d’Arc. Et puis, il y avait eu l’incident. Son père qui avait été accusé à tord par son patron, Monsieur Karl Laumenie. Laumenie, qui non content de l’avoir licencié, s’était arrangé pour anéantir ses chances de retrouver du travail. Et tout s’enchaîna : le déménagement à Fleury-sur-Andelle, le Fleury, le départ de sa mère ; et tout le reste, jusqu’à aujourd’hui.
- Si tu pars, tu le tues… Il baissa les yeux.
Son regard vide Un frisson rampa le long de son échine, pendant que ses entrailles dégoulinaient.
- « Désolé papa, je ne peux plus rien pour toi. Il faut que je me sauve moi maintenant ; que je me sauve de toi.»
Il mit le contact. - « Tout ça à cause de cet enfoiré de Laumenie ! »
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Age : 32 Inscrit le : 06 Jan 2007 Messages : 308 Localisation : Près de Toulouse
| Sujet: Re: Il est parti Sam 21 Juil - 12:23 | |
| Il est parti [4/5]
Romain était là, scotché au volant, sur le bas-côté de la route, face au panneau de sortie de Fleury-sur-Andelle. Justement à ce moment-là, il avait crevé ; comme un signe du destin, une dernière tentative pour le retenir dans ce bled paumé.
- Je n’y crois pas… - Depuis le temps que tu devais racheter une roue de secours …il ne faut pas y voir autre chose, tu sais ? - Et qu’est-ce que je fais maintenant, je ne vais pas faire demi-tour quand même ? À sa gauche le village de Fleury-sur-Andelle, à sa droite des champs et à l’autre bout des champs la forêt de Lyons.
- Non, je ne peux pas faire ça ? - Et pourquoi pas ? - J’en ai au moins pour une semaine de marche si je vais à Paris en passant par les bois ! - Oui, bah au moins, c’est discret et comme ça tu es sûr que le vieux Bertrand ne te retrouvera pas. - Le vieux Bertrand … je l’avais oublié celui-là. Mais il n’est même plus flic, il est à la retraite maintenant.
Le brigadier-chef Bertrand était un des membres les plus actifs du cercle clos des assoiffés du Fleury. À leur emménagement, il avait été un des premiers à « s’occuper de Victor » comme il disait ; ce qui signifiait l’amener au Fleury pour lui changer les idées. Et ça avait tout changé.
- Oh tu sais, dans ces milieux-là ils se serrent les coudes, il suffit qu’il demande un coup de main aux anciens collègues. - Mais comment je vais m’y prendre si j’ai les flics sur les bras en plus maintenant …
Romain avait envie de s’en griller une. Ça faisait maintenant deux mois qu’il avait arrêté de fumer, mais il avait toujours la fin d’un paquet de cigarettes sur lui ; ça le rassurait, il ressentait moins le manque comme ça. Mais ce soir, tout allait de travers et il ne put pas résister à l’envie d’une bonne bouffée de Lucky Strike. La cigarette dans une main, il recherchait de l’autre la carte IGN qui lui fallait, dans la boîte en bois posée sur le siège passager.
- La voilà, la carte IGN N°8 Rouen - Paris. Il la rangea dans son sac à dos où il tassa également le sac de couchage, rassembla les autres cartes sur le bord de la route déserte et y mit le feu.
- Maintenant amuse-toi pour me retrouver, Victor… - Bah, il saura au moins d’où tu es parti. - Oui, mais il pensera que je suis parti rejoindre la gare la plus proche, pas que je m’apprête à me faire une petite randonnée d’une semaine dans les bois pour rejoindre Paris.
Il avait une tenue de rechange, un sac de couchage, et une trousse de premiers secours qu’il n’avait pas rangée de sa dernière randonnée et qu’il avait retrouvée dans la poche droite du sac à dos. Un petit tour au distributeur à billets de Fleury-sur-Andelle pour retirer un maximum de liquide, afin d’acheter de quoi manger dans une petite épicerie à Charleval le lendemain à la première heure, et il était prêt pour le grand départ.
Romain se dirigea vers la rue Pouyer-Quertier. Face au distributeur à billet, tout en tapant son code, il surveillait d’un œil inquiet l’autre côté de la rue : la rue Émile Parquet ; la rue du Fleury. Après plusieurs essais pour retirer le maximum d’argent du distributeur, il rangea nerveusement dans la poche intérieure de son blouson la somme de cinq cents euros en billets de dix et de vingt. Ses jambes allaient plus vite qu’il ne le voulait, mais il ne parvint pas à les ralentir. Il remonta la rue du sergent Pasquier et traversa l’Andelle au sud du village de Charleval ; puis, à travers les champs et les bois, après une heure et demie de marche, il entra dans la forêt de Lyons.
S’enfonçant légèrement dans la hêtraie, il finit par trouver un endroit qui lui convenait pour passer la nuit. Même avec ce ciel de pleine lune, il ne pouvait pas pénétrer beaucoup plus dans les sous-bois et de toute façon il avait besoin de dormir. Une journée de marche intensive à travers bois l’attendait le lendemain : toute la forêt de Lyons à traverser.
- Presque trente kilomètres à parcourir demain. Quand il fera jour, je regarderai la carte pour voir ce qui m’attend. Normalement, ça devrait être possible de ne pas trop sortir des bois. La forêt de Lyons, les bois de la Marquayenne, la forêt de Hez, le Bois des Côtes et enfin, la Forêt d’Halatte jusqu’à Chantilly. De là, il ne me restera plus qu’à prendre le RER pour rejoindre Paris. Bon, pas la peine d’y penser plus longtemps sans avoir la carte sous les yeux pour pouvoir regarder combien de kilomètres ça représente exactement. En tout cas, demain, trente kilomètres. Heureusement que je connais bien le coin.
Sur un matelas de feuilles de hêtres et de cupules sèches de faînes, Romain posa son sac de couchage. Il s’y engouffra et enfila la capuche. Des nuits à la belle étoile, il en avait vu d’autres avec ce sac de couchage. Mais d’habitude, il n’était pas seul et ce n’était pas dans les bois. Il avait beau se sentir vidé, tant émotionnellement que physiquement, il eut du mal à trouver le sommeil.
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|  | | Zeno Sillaa

Age : 32 Inscrit le : 06 Jan 2007 Messages : 308 Localisation : Près de Toulouse
| Sujet: Re: Il est parti Sam 21 Juil - 12:24 | |
| Il est parti [5/5]
Victor sortit péniblement de la Mercedes et son regard se posa sur l’emplacement où, il y a quelques heures encore, était garée la 205 rouge de son fils. Il traversa d’un pas fatigué la cour et entra dans la maison. Il se débarrassa de sa veste, monta l’escalier, et arrivé en haut regarda dans la direction de la chambre de Romain. Voyant qu’elle était ouverte il comprit que sa première impression était la bonne. Pour être sûr, il entra dans la chambre et là, les jambes coupées, s’assit sur le lit. Romain aurait sûrement aimé voir cette main s’agripper à la couette. Il aurait sûrement aimé voir ce front vaciller entre les sourcils et ce regard se voiler. Et il aurait aimé plus que tout pouvoir voir ces paupières se fermer pour évacuer la précieuse larme qui glissait actuellement sur la tempe de son père et l’entendre une dernière fois dire « Mon p’tit, mon poulot ».
- « J’ai tout cassé mon p’tit, mon poulot … Pardonne-moi s’il te plaît … Pardonne-moi … »
Ça ne sert plus à rien maintenant, lui aussi … - « Il est parti. . » _________________ "Faites que le rêve dévore votre vie, afin que la vie ne dévore pas votre rêve" Antoine de Saint-Exupery - et pour les curieux : wesra.free.fr |
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Age : 32 Inscrit le : 06 Jan 2007 Messages : 308 Localisation : Près de Toulouse
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